État des esprits à la veille de la réforme de l'État de 1970

8 September, 2020

Il y a un certain temps que je cherchais l'endroit où j'avais fourré le simple compte rendu d'un livre qui a vu se parler les 13 dinosaures de la politique belge avant 1970 (et encore après). Contrairement à l'idée que l'on se fait souvent des origines du fédéralisme, sur ces treize, onze sont hostiles au projet fédéraliste, ne veulent que l'unité nationale, nient que la structure de l'Etat belge soit à l'origine des difficultés de la Wallonie dont ils rendent les Wallons seuls responsables. C'est du moins l'idée dominante. Je ne visais pas à reproduire un texte que j'avais écrit mais le constat que quiconque pouvait faire à la lecture de ce livre. Il est étonnant que tant dans les médias francophones dominants que même dans la classe politique, pour une bonne part, côté wallon et bruxellois (et flamand !), beaucoup demeurent dans cet état d'esprit et continuent à prétendre que les Belges, de part et d'autre de la frontière entre la Flandre et la Wallonie, ne veulent pas que celles-ci acquièrent plus d'autonomie. Ne veulent que des Belges unis au sens le plus unitariste du terme. Songeons au ramdam médiatique autour de la mort d'Annie Cordy.

Comment se fait-il alors que les compétences transférées de l'Etat central aux entités fédérées soient passées en 50 ans de 0% à quasi 60 ou 70 % des anciennes compétences étatiques hors sécurité sociale. Comment se fait-il aussi que nous continuons à raisonner en termes de Belgique à la Annie Cordy.? Comme si rien ne s'était passé que les victoires d'Eddy Merckx, les chansons de Jaques Brel, les prouesses des diables rouges et les aventures de la famille royale?

Comment se fait-il que nous nous absentions à ce point de notre histoire ? Le pire dans le tableau étant l'Union européenne (excepté tout de même le sursaut contre le CETA de la Wallonie).

[Les intertitres et ce chapeau sont de 2020, le texte c i-dessus est l'introduction au n° spécial de TOUDI de 1998 : Le Discours antiwallon en Belgique francophone. ]

Toutes les tentatives du Pays wallon pour arracher son autonomie avant 1980 (vote des lois sur la régionalisation définitive), échouèrent, ce qui ne signifie pas que le désir d'autonomie n'ait pas été très fort en 1912, juste avant et après la deuxième guerre mondiale, évidemment durant la brève insurrection de fin juillet 50 et, enfin, à la veille et au lendemain des grèves de l'Hiver 60 ainsi que lorsque commença la réforme de l'État belge, dans le sens fédéral, dès 1970. En revanche, les acquis du mouvement flamand pouvaient s'apprécier au fur et à mesure de victoires de type linguistique ne requérant pas de bouleversements fondamentaux de l'État lui-même. La Flandre, en accumulant ces conquêtes linguistiques, a acquis depuis un siècle une réelle visibilité. Les mobilisations wallonnes ont été plus intenses qu'en Flandre (juillet 50 par exemple). Mais si elles incluaient un projet d'autonomie, elles visaient aussi quelque chose de plus large. Et, par conséquent, quelque chose de plus difficile à imposer à l'ordre belge bourgeois qu'une simple mutation linguistique. Ce n'est qu'à partir de 1980 que la Wallonie acquiert une visibilité plus stable par les lois d'août 1980.

Un échantillon représentatif  des politiques les plus importants

Le livre d'Étienne-Charles Dayez, La Belgique est-elle morte? [Fayard, Paris, 1970] met en présence les déclarations de treize personnalités, le Premier ministre de l'époque Gaston Eyskens, les anciens Premiers Ministres Théo Lefèvre, Pierre Harmel, Paul-Henri Spaak, Paul Vanden Boeynants, ainsi que François Perin (député RW), André Lagasse (député FDF), François Persoons (encore pour une brève période député PSC de Bruxelles et qui passera au FDF), Marc-Antoine Pierson (député PSB bruxellois), Henri Simonet (idem), Léo Collard (président national du PSB-BSP), Omer Vanaudenhove (alors encore président du PLP), Frans Van der Elst (député de la Volksunie: il deviendra Ministre d'État, ce qui révèle peut-être son sens «belge») et Jean Rey (alors président de la Commission européenne). Certes, on a droit au mépris systématique d'Henri Simonet (alors encore socialiste) à l'égard de la Wallonie, prétendant son autoroute inutile et privilégiant les axes reliant le sud du pays à Bruxelles, mais, pour le reste, tout est extrêmement courtois, chacun des interlocuteurs cherchant une solution préservant l'État belge et son unité.

Vincent de Coorebyter et Marc Uyttendaele dans Le Soir du 23 novembre 2019

Vincent de Coorebyter et Marc Uyttendaele dans Le Soir du 23 novembre 2019. Personne ne nie la qualités des analyses. Elles s'élaborent à partir de Bruxelles dans une optique globale belge. Mais est-ce encore pertinent? On peut même avoir l'impression qu'on est encore en 1970.

Qui nient la question nationale

Du point de vue qui nous occupe ici, il est étrange de voir les interlocuteurs nier l'existence d'une économie différente en Wallonie et en Flandre, ce qui, au-delà de l'aspect purement économique de la question a pour conséquence de vider quelque peu de leur contenu (sauf chez Perin et Van der Elst) les autonomies envisagées, et cela d'autant plus que les Wallons et les Bruxellois francophones interrogés ont une nette tendance à considérer que l'autonomie culturelle ne changera rien. Souvent, on souligne que la Wallonie et la Flandre n'existent que linguistiquement. Jamais la crise de 1950 n'est évoquée comme la possible origine des tensions dites «communautaires» (alors que la question avait été posée par E.C. Dayez). Peu de personnes évoquent les grèves de 1960, sauf F. Persoons, pour affirmer «qu'elle n'étaient pas à l'origine dirigées par des fédéralistes» et qu'elles «ont été ultérieurement exploitées à cette fin». Beaucoup disent que les problèmes économiques wallons n'ont pas comme origine la structure unitaire du pays, mais des raisons «objectives» (c'est ce que font Spaak, Persoons, Eyskens par exemple). La plupart des Wallons et des Bruxellois francophones interrogés insistent sur le fait que les problèmes communautaires découlent d'une réaction francophone au mouvement flamand. Chez F. Persoons (qui deviendra FDF), cette explication de l'histoire est très clairement avancée dans le même esprit que Choisir l'avenir, (L.Pire, Bruxelles, 1997) 29 ans plus tard. Une seule personne évoque Jules Destrée et l'année 1912 en un long développement, c'est le président Omer Vanaudenhove, unitariste conséquent et flamand (qui ne veut peut-être pas que la faute des divisions belges retombent sur les seuls Flamands).

Alors que l'on prétend au contraire que la classe politique a poussé au fédéralisme

La lecture de cette longue, très longue conversation étonnerait beaucoup de ceux qui prétendent parfois que le chantier fédéraliste aurait fait partie du «cycle auto-programmé du Pouvoir», que les politiciens auraient désuni la Belgique contre le voeu de ses habitants. Manifestement, c'est le contraire qui est vrai: toutes ces personnes (et même le FDF Lagasse, le Rassemblement Wallon Perin et le VU Van der Elst) disent avant tout vouloir maintenir l'unité du pays. Ils pèseront de tout leur poids sur la décennie suivante (1970-1980), eux-mêmes ou l'esprit dans lequel ils agissent et qui est partagé par leurs successeurs. La plupart de ces hommes croient peu à une action économique de l'État alors que, pourtant, c'est déjà dans ces termes que se posent le problème du déclin wallon dans les milieux de gauche[ (1. Ils considèrent l'évolution négative de la Wallonie comme étrangère à la structure belge. On les sent assez éloignés des préoccupations syndicalistes ou économiques de la FGTB wallonne et du Mouvement Populaire Wallon né des grèves et du renardisme (dont le PSB a d'ailleurs réussi la mise à l'écart en 1964). Pour les francophones présents sur cette sorte de «plateau», il n'est pas question de culture ( la FGTB à l'époque, avec notamment le livre de W. Nova, se préoccupe aussi d'enseignement, voire note 5). Malgré les questions posées par E.C. Dayez, aucun interlocuteur n'insiste sur le rôle de 1950 et 1960 dans la question nationale et même François Persoons rejette clairement cette référence qui, probablement, le gêne, les partis communautaires francophones d'alors (qu'il va rallier) cherchant à séduire un électorat de droite et du centre.

Auquel les médias dominants étaient hostiles (et le demeurent malgré tout)

Juste après, en 1970, il s'agit de mettre en place des Communautés culturelles (française et néerlandaise). Bien que les principaux supports de discours que sont les deux grands journaux nationaux d'alors en Belgique francophone - Le Soir et La Libre Belgique - , aient les plus vives réserves à l'endroit de toute mise en cause du caractère unitaire de la Belgique (de même que la grande majorité de l'intelligentsia francophone, des Universités etc.), il ne peut encore vraiment y avoir de discours massivement antiwallon dans leurs colonnes. Les réticences de ces journaux s'expriment plutôt vis-à-vis des «fédéralistes» (décrits alors comme «extrémistes» ou «séparatistes»). On en a la preuve par le dépouillement complet de La Libre Belgique par Jean-Francois Bastin [Le phénomène «Libre Belgique», EVO, Bruxelles, 1972] du 1er octobre 1969 au 30 septembre 1970 et notamment, les journaux des 29 septembre, 4 octobre, 14 octobre 1969, des 27 avril, 30 avril 1970 etc. Certes, de temps à autre, le journal parle de «Wallons insensés s'ils se coupaient de Bruxelles» [La Libre Belgique du 4 octobre 1970], mais les attaques visent le fédéralisme et ses supporters dans tout le pays, surtout en Wallonie certes, mais d'abord parce que ce sont des hommes de gauche et du PSB qui prônent le fédéralisme. Ceci pour «La Libre».

Quant au journal Le Soir, nous avons la chance d'en posséder une histoire rédigée par son ancien rédacteur en chef jusqu'en 1972, Désiré Denuit, et paru comme supplément tabloïde dans Le Soir du centenaire du journal, le 17 décembre 1987 [Un siècle d'histoire, 96 pages]. Si, par exemple, pendant l'affaire royale, Le Soir prend position contre Léopold III, ce n'est certainement pas dans le même élan qui amènera des militants socialistes, communistes et syndicalistes wallons à envisager de proclamer l'indépendance de la Wallonie, fin juillet 1950. C'est même au contraire la scission du pays que craint le journal: «La Belgique porte au flanc une plaie profonde. Pour la guérir, il n'y a pas deux remèdes. Il n'y en a qu'un, répétons-le: regrouper tous les Belges autour d'un roi indiscuté, et dont la seule présence sur le trône suffirait à recréer, automatiquement, l'unité nationale.» [Le Soir du 23/7/50]. Désiré Denuit rappelle que Le Soir «déposa les armes» au lendemain de l'abdication de Léopold III, ce qui, dit-il, provoqua «l'étonnement général de la Cour» [D. Denuit, op. cit. p. 87]. Quand D. Denuit devient rédacteur en chef et que les problèmes communautaires s'avivent, le journal conserve la même ligne politique. Désiré Denuit fait même état d'une suggestion d'un homme politique, fin des années 60, de traiter initiatives, déclarations et événements liés aux projets des «extrémistes» (c'est-à-dire les fédéralistes) d'une manière qui, typographiquement, les marginalise. D. Denuit est réticent même vis-à-vis de l'autonomie culturelle. (Charles Rebuffat partage le poste de rédacteur en chef avec Désiré Denuit depuis quelques années). Le Soir est donc pénétré de son devoir à l'égard de la Belgique. Même si, par ailleurs, il commence déjà à donner de l'ampleur au FDF, à notre sens sous la pression de l'opinion locale. Le FDF, parti de réaction vis-à-vis des plans flamands sur Bruxelles ne sera d'ailleurs pas lui-même, immédiatement, fédéraliste. Mais il le deviendra, se liera au Rassemblement wallon. À la veille des élections difficiles pour ce parti wallon en 1977, Le Soir est même relativement favorable au Rassemblement wallon.

Ce qui persiste bien au-delà de cette rencontre d'avant 1970 : à « Bruxelles et environs »

En revanche, Yvon Toussaint qui devient directeur au début des années 80, déclarait récemment ceci qui est hautement significatif: «Au fil des années, tous les partis ont abandonné le discours unitaire pour le discours fédéraliste, c'est-à-dire séparatiste» [Marianne, 13/4/98]. S'il n'a jamais peut-être repris à son compte ces termes exacts au cours de son règne de 1979 à la fin des années 1980, Yvon Toussaint entretient par contre la vieille tradition bourgeoise francophone du journal Le Soir, allant par exemple jusqu'à qualifier la campagne électorale de la fin 1987 d' «ennuyeuse comme le sentiment et triste comme la fidélité» [termes repris aux Liaisons dangereuses in Le Soir du 12/12/87]. Or avec, notamment, la grande manifestation de la FGTB à Bruxelles quelques mois auparavant, sur laquelle claquaient tant de drapeaux rouges et de drapeaux wallons, avec une élection qui suscita tant d'espoirs à gauche (le PS wallon retrouva presque son meilleur résultat de 1961, celui d'avant et après les grandes grèves), avec une crise suscitée par José Happart sur la question de son mandat de bourgmestre de Fourons, crise dont Charles Bricman prétendit qu'elle avait mené la Belgique au bord du gouffre (2), on était dans un contexte ni «triste» ni «ennuyeux». Et cela, même si les espoirs des Wallons furent ensuite cruellement déçus par l'attitude du PS en matière économique (maintien d'une réforme fiscale avantageuse pour les revenus élevés (3) et sur la question des Fourons (il y eut un énorme chahut à Liège, proche de la violence, lors du meeting traditionnel du 1er mai). Bref Le Soir apparaît bien, au moins pour une bonne partie de la période envisagée, «comme le porte-parole d'une certaine moyenne bourgeoisie francophone de Bruxelles et des environs» (4). C'est même d'après cette source, «le seul journal lu par la haute-bourgeoisie belge.» (5)

 

(1) Walter Nova, Dossier pour un gouvernement wallon, Far, Liège, 1970.[/

(2) Charles Bricman, Y a-t-il un État belge? in Belgitude et crise de l'État belge, Facultés St Louis, Bruxelles, 1989, pp 71-72, remarquable réflexion à partir de Carl Schmitt.[/

(3) La Revue Nouvelle, mai 1989, pp. 116-117 et TOUDI (mensuel) n° 12, pp. 3-4

(4) René Campé, Marthe Dumon, Jean-Jacques Jespers, Radioscopie de la presse belge, Marabout, Verviers, 1975, p.147

(5) Ibidem,,p. 148.