Le "peuple" chez Gellner, Rousseau, Kant et d'autres

En guise de réponse au groupe "Goupil"
République n°36, avril 1996
4 janvier, 2009

Gellner est ce théoricien de la nation bien connu dont s'inspire Jean-Marc Ferry pour développer son idée d'identité postnationale (voir République n° 4). Pour Gellner, l'identité de la nation (de la culture en un sens très proche de "ethnicité") et de l'Etat permet d'éclairer la fonction du nationalisme: l'adoption d'une même culture (d'un même langage au sens le plus large) dans un Etat permet le développement économique typique des sociétés modernes. C'est ce qui fonderait le nationalisme. Pour Jean-Marc Ferry (qui ne partage pas le fonctionnalisme de cette thèse), le découplage de l'identité nationale et de l'Etat, sous la gouverne d'une Communauté européenne, permettrait un dialogue des cultures et des cultures politiques dans le cadre d'une Europe qui ne serait pas elle-même un Etat. P.Thibaud (République n° 35) craint qu'un tel découplage ne débouche sur des nations trop "ethniques", l'Etat étant pour lui ce qui peut donner à un peuple la dimension "nation-projet" présente dans toute formation nationale à côté de la "nation-identité".

 

Un groupe d'intellectuels (République n°35) vient de proposer un projet de communauté politique valable pour la Wallonie et Bruxelles où l'accent est mis exclusivement sur la nation-projet. Nous avons déjà posé quelques questions politiques concrètes à ce propos (question des Flamands de Bruxelles difficile à intégrer à un tel projet). Il y a une objection théorique plus profonde à faire. Il est impossible de séparer complètement la nation-identité de la nation-projet. L'une ne va pas sans l'autre et nous voudrions à cet égard renvoyer à l'article de Pascal Zambra La nation comme contradiction (TOUDI annuel n° 7), qui est un bon état de la question sur la réflexion à propos de la nation. P.Zambra montre que le rassemblement d'éléments fatalement dissemblables (groupes ou individus), ne s'opère jamais que par un mouvement double, l'élection d'un projet commun (nation-projet) et l'appartenance à la même "famille" (nation-identité). Un paradoxe que le sociologue Louis Dumont explique en partant de la double signification que revêt le nom "Adam". Dans la Genèse, Eve est créée à partir d'une "côte" d'Adam (à noter que Gellner fait aussi allusion à Adam pour évoquer l'idée d'une humanité avant l'industrialisation) et ce terme d'"Adam" signifie 1) l'humanité en général 2) son prototype mâle. La nation est comme Adam, des individus (ou collection d'individus: sens 2 d' "Adam"), qui peuvent se réunir en vue d'un but (la nation-projet) et une même "substance" (le sens 1) d'Adam), Adam-substance qui donne naissance à des Adams-individus 1. Cette aporie fondatrice de la nation est ignorée de Gellner dans son livre Nations et nationalismes 2

Or cette façon qu'ont Gellner et les "ethnologues" de voir la nation, bien que séduisante, comporte de graves lacunes démocratiques. Elle pèse directement ou indirectement sur la façon dont on parle des identités en Belgique: on en parle comme de simples "ethnies" pour les récuser. La nation n'a plus alors de sens que "racial". Paul Brass, cité par Marco Martiniello, estime que "l'ethnicité et le nationalisme ont en commun d'être le produit de manipulations d'élites qui créent la matière culturelle du groupe qu'ils entendent représenter et dans lequel ils s'efforcent d'accroître leur pouvoir." 3. Tel est l'écho "scientifique" du vieux cliché belge et francophone d' "éditorialistes flamands", "fabriquant" un sentiment national flamand que la population ne partagerait que de très loin. On le retrouve d'ailleurs chez Gellner.

Les Ruritaniens

Après avoir réaffirmé que l'illusion nationaliste procède de la référence à des symboles exprimant l'authenticité d'une culture, alors que ce qui seul compte, c'est le développement économique, Gellner propose l'exemple suivant, abstrait-concret, idéal-type. Les Ruritaniens, restés au stade de la paysannerie, habite les marches de l'Empire de Mégalomanie. Ils parlent entre eux un ensemble de dialectes qui permettent tout au plus les échanges exigés par cette économie rurale 4. Avec le développement économique de la Mégalomanie, de nombreux Ruritaniens s'exilent, vivent d'abord, comme émigrés, dans des circonstances douloureuses, notamment en raison du stigmate de la langue qu'ils parlent ou de l'accent avec lequel ils prononcent le mégalomanien, mais leurs enfants s'intègrent. D'autant plus qu'il n'existe aucune différence physique entre Ruritaniens et Mégalomaniens.

Cependant, poursuit Gellner, malgré cette intégration qui semblerait monter "qu'il n'y avait pas de ferment pour un nationalisme ruritanien virulent" 5. Certains Ruritaniens, considérant l'état déplorable dans lequel stagnait la culture ruritanienne ainsi que l'économie du pays natal, se révoltèrent et obtinrent l'indépendance. Dans ce nouvel Etat indépendant, les Ruritaniens cultivés obtinrent malgré tout de plus hauts postes que leurs anciens compatriotes "mégalomanisés" en Mégalomanie. Ce que Gellner explique complaisamment comme suit: "Les idées et les sentiments que les Ruritaniens exprimaient auparavant étaient liés à la cellule familiale et au village, au mieux à la vallée, et peut-être, à l'occasion, à la religion. Mais, une fois jetés dans le creuset des débuts de l'industrialisation, ils n'avaient plus ni village ni vallée et, parfois, plus de famille. Il y avait d'autres individus appauvris et exploités. Beaucoup d'entre eux parlaient des dialectes - dont la similitude est remarquable -, tandis que les plus riches s'exprimaient dans une langue étrangère. C'est ce contraste qui a fait naître le concept nouveau de nation ruritanienne, avec les encouragements de journalistes et d'enseignants. Il ne s'agissait pas d'une illusion. Le mouvement national ruritanien réalisa certains de ses objectifs et apaisa les maux qui avaient contribué à sa création. Cet apaisement serait peut-être venu un jour, mais dans sa forme nationale, sont apparus une nouvelle haute culture et un Etat protecteur." 6 Les caractéristiques ethniques, quand elles ne sont liées qu'à la culture ne posent donc pas de problèmes puisqu'on change d'identité culturelle comme de chemise. Il est plus difficile de le faire quand une identité, liée aussi à la culture, l'est également à une caractéristique physique (exemple: la peau bleue), ce que Gellner appelle "un inhibiteur d'entropie culturelle". Pour lui, ce dernier cas de victimes d'inhibiteur d'entropie, peuvent être les Ibos du Nigéria (on songe aux Noirs des USA). Quant aux Ruritaniens, leurs populations "peuvent se déplacer, sans heurts et sans fiction, dans l'ensemble de l'Etat, selon le modèle de l'entropie" (puisque physiquement, ils ne diffèrent pas des Mégalomaniens) 7. Le Québec "pourrait illustrer cette situation" ajoute Gellner (ibidem). Dans d'autres cas, une caractéristique "culturelle" (ou idéologico-politique mais cela importe peu pour les partisans de l'ethnicité) se combine avec une caractéristique physique comme, selon Gellner, les Tutsis et les Hutus au Rwanda (dans ce cas, la caractéristique ethnique n'est pas physique).

Le gênant idéal-type de Gellner

Le cas des Ruritaniens est-il celui des Québécois? Le français des Québécois ne relève pourtant pas d'une culture restée au stade rural. C'est aussi une haute culture propre à fonctionner à un niveau de développement économique et industriel "supérieur" ou avancé. La disparition du français chez les Québécois qui font souche au Canada anglais ne posent évidemment aucun problème pratique ou éthique. Mais la disparition du Québec en tant que tel? Evidemment, quand on ne relève pas d'une communauté soumise comme les Ruritaniens et autres francophones, à l' "entropie culturelle" (les Anglo-saxons y sont soumis en droit, encore que, en fait, cela ne veuille rien dire), on ne doit guère éprouver d'état d'âme devant la disparition d'une culture qui n'est pas la sienne. Mais si Shakespeare était un Ruritannien? Dans une Belgique francophone, l'"inhibiteur d'entropie culturelle" que constitue l'identité wallonne gêne ceux qui veulent nous imposer une "Communauté politique" sans égards à ce que nous pensons être. Rapportée à la Belgique, la théorie de Gellner ne laisse d'ailleurs aucune place à la Wallonie. Au fond, la haute culture qui gouverne la Belgique c'est le bilinguisme des élites flamandes, sorte de patchwork néerlando-francophone dont l'état de pratiquement toutes les traductions de livres flamands en français donne une idée. Les Wallons sont peut-être trop faibles pour refuser un tel salmigondis. Fatalement forgés sur le modèle français, il leur est difficile et même en fait impossible d'adopter cette haute culture néerlando-francophone (celle de la majorité des responsables belges). Ils n'ont pas eu l'idée de créer une langue wallonne officielle et, par ailleurs, le rattachement pur et simple à la France ne répond pas à certains problèmes comme le déclin wallon. Elle nierait certaines créations nationales wallonnes spécifiques, liées non à des constructions, mais des événements (ceux de 1950 par exemple). La société démocratique que les Wallons pourraient espérer impose l'indépendance de la Wallonie où la "haute culture" (au sens de Gellner) qu'est la culture française pourrait se greffer sur une nation wallonne. Gellner s'applique mal à la Wallonie...

Il y a plus étonnant: il ne s'applique pas aux USA. Voilà bien une nation qui s'est séparée d'une autre et pas n'importe laquelle! La nation la plus puissante du monde et, à l'intérieur du monde anglo-saxon, le modèle de son surgissement devrait s'imposer à quelqu'un comme Gellner qui appartient, par la langue de son oeuvre, à ce même monde anglo-saxon. Or la théorie à laquelle se réfère Gellner pour fonder sa théorie de la naissance d'une nation, ne peut s'appliquer à la nation américaine!

Les Etats-Unis sont nés du refus du Parlement anglais de reconnaître la représentativité des assemblées élues des treize colonies américaines. La controverse avec l'Etat dont la nation américaine s'est séparée ne se déroule pas sur le plan ethnique. Il vaut la peine de prendre connaissance en anglais de cette façon dont les Américains posent le problème. Les citoyens des treize colonies révoltées déclarent à propos des Anglais: "We have appealed to their native justice and magnanimity, and we have conjured them by the ties of our common kindred to disavow these usurpations, which would inevitably interrupt our connections and correspondence. They too have been deaf to the voice of justice and consanguinity." 8 Ce qui se traduit par "Nous avons fait appel au sens inné de la justice et à la grandeur d'âme qui sont sensés les habiter, et nous les avons conjurés au nom des liens de parenté [souligné par JF] qui nous unissent de désavouer ces usurpations qui conduiraient inévitablement à la rupture de nos liens et de nos rapports. Eux aussi sont restés sourds à la voix de la justice et de la consanguinité [souligné à nouveau par JF]."

Il n'y a donc, entre les Américains et les Anglais, aucune des caractéristiques qui mènent selon Gellner à la naissance d'une nouvelle nation. Les Américains parlent la même langue que les Anglais. Les deux pays sont à un stade de développement économique, politique et culturel comparable. Il n'y a aucun "inhibiteur d'entropie culturelle" empêchant les Américains de s'intégrer au Royaume d'Angleterre puisque, de toute façon, ils sont culturellement identiques aux Anglais. La seule différence est géographique, mais la situation sur l'une ou l'autre rive de l'Atlantique n'est tout de même pas une différence ethnique ou raciale. Il n'y a ici que la pure volonté de se gouverner soi-même. Ce qui frappe, par rapport au modèle de Gellner c'est qu'une nation en devienne une après avoir fait appel à "the voice of justice and consanguinity", "la voix de la justice et de la consanguinité", d'autres personnes de la même ... nation.

Autodétermination kantienne, humanité et citoyenneté chez Rousseau

Bien entendu, la différence géographique est déterminante, on en conviendra. Mais cette distance simplement physique permet justement une définition de l'autodétermination et de la nation pratiquement pure de toute "scorie" ethnique. Il s'agit là de quelque chose que, contrairement à Gellner, nous ferions remonter à l'autodétermination kantienne. Gellner refuse qu'il y ait quelque lien que ce soit entre l'autodétermination kantienne et "l'autodétermination des nations si ce n'est un lien purement verbal" 9. Pourtant, tout étudiant en philosophie le sait: c'est de la notion rouseauïste d'autodétermination qu'est tirée en fait l'idée d'autodétermination chez Kant, du fameux principe de Rousseau "l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté". Or, chez Rousseau, "l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite" s'effectue dans le cadre d'une "République" (sous-titre du fameux "Contrat social": "Essai sur la forme de la République"). Certes, quand Rousseau parle de ce contrat qui fonde l'humanité, il parle en général, à partir d'ailleurs d'un idéal-type ou d'un récit exemplaire (d'une fiction heuristique) qui a des analogies avec l'opposition Ruritanie-Mégalomanie. Force est cependant de constater que l'universalité du propos de Rousseau est plus grande, notamment parce qu'il n'enfermera jamais le contrat social fondateur d'humanité dans une gangue culturelle concrète ou apparemment concrète (sur le modèle "ruritanien"). Ce contrat est cependant présenté par Rousseau comme s'étant effectué dans divers groupes humains. Rousseau comme Kant ont proposé des formes d'Etat mondial, mais Kant refusant que l'Etat mondial soit unique 10. Tzvetan Todorov a raison de souligner l'opposition entre "homme" (homme universel) et "citoyen" chez Rousseau ("homme d'une Cité concrète") 11 Il en souligne l'aspect tragique mais sans voir que la tragédie est plus grande encore: chez Rousseau, on ne devient homme qu'en étant citoyen. En effet, le contrat social, selon Rousseau substitue dans l'homme "la justice à l'instinct", donne "à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant" et fait d'un "animal stupide et borné, "un être intelligent et un homme" 12 et il n'y a de citoyen que d'Etats particuliers... Cette "tragédie", n'est-ce pas l'aporie soulignée par Pascal Zambra à l'intérieur même de la définition nationale?

Lorsque, à la suite d'Elie Kedourie que suit également Gellner, Marco Martiniello définit le nationalisme comme "synonyme d'une revendication à l'autodétermination, à la création d'une communauté politique distincte et souveraine pour chaque nation, pour chaque peuple" 13 et qu'il ajoute que ce nationalisme est "le produit de manipulations d'élites qui créent la matière culturelle du groupe qu'ils entendent représenter et dans lequel ils s'efforcent d'accroître leur pouvoir". 14 on se demande, comme à propos de Gellner, si, en dévalorisant l'idée de nation, ils ne jettent pas le bébé avec l'eau du bain, c'est-à-dire la nation avec la démocratie (ou, pour reprendre les termes de Rousseau: l' "homme" avec le "citoyen"). Si le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes n'a vraiment comme fonction que de permettre la construction nationale, toutes les démocraties, certes imparfaites, que nous connaissons, ne sont nullement des démocraties, mais de simples hordes ethniques furieuses d'exister. Ces hordes n'existant d'ailleurs que pour les élites désireuses de les dominer.

Est-ce que vraiment la somme de savoirs, de valeurs, de mémoire, d'expérience que rassemblent des patrimoines culturels et moraux de pays comme la Hollande, l'Angleterre, l'Egypte ou le Brésil peuvent s'identifier purement et simplement au résultat de "manipulations d'élites" en quête de "matières culturelles" à dominer? Dans sa relecture de Marx, David Bensaïd 15 nous propose de prendre conscience des mille perplexités et nuances d'un des très grands penseurs des sciences humaines, dont les contemporains - et notamment les gens que nous citons - continuent à s'inspirer. Affirmer de manière aussi péremptoire que les nations ne sont "que" des "manipulations d'élites", c'est oublier la modestie intellectuelle telle que de grands penseurs comme Marx l'ont pratiquée. A propos de l'antisémitisme, Merleau-Ponty écrivait en 1945, qu'elle ne fut pas "une machine de guerre montée par quelques Machiavels et servie par l'obéissance des autres. Pas plus que le langage ou la musique, il n' a été créé par quelques uns. Il s'est conçu au creux de l'histoire. Les meneurs et les forces élémentaires, le cynisme et la bêtise, cette conception roublarde et policière de l'histoire est finalement naïve: elle prête trop de conscience aux chefs et trop peu aux masses [...] les chefs sont mystifiés par leurs propres mythes et les troupes à demi complices [...] personne ne commande absolument et personne n'obéit absolument" 16  ... Si les penseurs de l'ethnicité avaient raison, la démocratie ne serait, elle aussi, qu'un prétexte "machiavélique" et n'existerait nulle part. Et les "Déclarations des Droits de l'homme", notamment, telles qu'elles furent rédigées par les USA en 1776, par la France en 1789, déclarations qui aboutissent finalement à celle de l'ONU, ne seraient que des prétextes à "construction ethnique", maquillées sous des grands principes.

Un concept peu pertinent, négateur de l'éthique

Le concept d'ethnicité est un concept peu pertinent parce qu'il permet d'englober à peu près tout ce qui fonde des différences entre groupes humains. Comme les Etats-Unis de 1776, "différents" des Anglais à cause de l'Atlantique. Paul Thibaud nous disait l'autre jour, l'extrême importance pour la définition de la France, de l'expérience de la Résistance. Mais cet engagement de la France dans la Résistance se marque par opposition à ce que fut son gouvernement légal de juin 1940 à juin 1944, gouvernement antisémite et fascisant comme l'on sait. A ce gouvernement antisémite, de Gaulle opposa le sien, certes, plus que probablement, au nom d'une "idée de la France", mais aussi selon des voies et des règles rejetant tant la démission nationale que la barbarie. Or tout cela serait aussi, si nous comprenons bien Gellner, une stratégie "ethnique" visant seulement à reconstruire la France puisque la Résistance entre dans la définition de la France d'aujourd'hui. Le concept d'ethnicité étant un concept fourre-tout, l'éthique elle-même devient ethnique, et c'est ce qui nous semble inacceptable, qui permet toutes les dérives.

La chose nous a frappés dans le livre de Johan Anthierens consacré à la collaboratrice Irma Laplasse dont on vient de revoir le procès Zonder Vlagvertoon. Over de weerstand tegen het verzet, traduit en français sous le titre Les liaisons dangereuses d'Irma Laplasse et de la Flandre. On voit constamment ce qu'il en est d'une certaine Flandre, comme cette histoire de René Adams à laquelle des parents, ayant collaboré avec le nazisme, refusent la main de leur fille parce qu'un de ses frères est mort en déportation à Buchenwald suite à son activité dans la Résistance. 17 Il n'y a de Flandre authentique, selon ces gens, que du côté de la collaboration. Même le Flamand Abicht d'origine juive se montre compréhensif 18. Louis Van Roy se réfère à un Hitler qui aimait les Flamands, les préférant aux Hollandais parce qu' "ils étaient plus amis des Allemands et moins disposés au compromis". Selon Van Roy, l'administration militaire allemande en Belgique n'était pas assez nazie, il faut élever un monument au prêtre pro-nazi Cyriel Verschave etc. Van Roy a obtenu pour son livre une préface de Manu Ruys et remercie le professeur Van Isacker. Ce dernier a tenté de réhabiliter Irma Laplasse. Van Isacker est évidemment sceptique par rapport à l'idée de démocratie 19. Il y a aussi, constamment, ce sophisme moral souvent utilisé par les Flamands collaborateurs que la seule leçon à tirer de la répression de 1945, c'est le fait que les perdants ont eu tort 20. Ce fut aussi l'argument de Georges Bidault après sa participation à l'OAS. Il y a aussi, derrière les légitimations de la collaboration, un pacifisme absolu qu'a bien stigmatisé Merleau-Ponty: "Si l'on condamne toute violence, on se place hors du domaine où il y a justice et injustice, on maudit le monde et l'humanité, - malédiction hypocrite, puisque celui qui la prononce, du moment qu'il a déjà vécu, a déjà accepté la règle du jeu. Entre les hommes considérés comme consciences pures, il n'y aurait pas en effet de raisons de choisir. Mais entre les hommes considérés comme titulaires de situations qui composent ensemble une seule situation commune, il est inévitable que l'on choisisse, - il est permis de sacrifier ceux qui, selon la logique de leur situation, sont une menace et de préférer ceux qui sont une promesse d'humanité. 21  Si Hitler avait vaincu "il serait resté le misérable qu'il était et la résistance au nazisme n'aurait pas été moins valable" 22.

 

Mais nous ne voyons pas, à partir des seules vues de Gellner, ce qui pourrait distinguer l'ethnicité flamande bâtie sur le culte de la collaboration et l'identité flamande qui se réclame de la Résistance (celle-ci faisant d'ailleurs valoir, à juste titre, que les Allemands voulaient supprimer en Flandre l'usage du néerlandais et en chasser l'Eglise). Johan Anthierens ne manque d'ailleurs pas, dans la ligne de cette identité fondée sur la Résistance et l'humanisme de citer, à la fin de chaque chapitre, des passages de Charles de Coster et de sa La légende de Thyl Ulenspiegel 23  qui incarne, elle aussi, une Flandre authentique et profonde. Allant même au-delà de ce que nous propose Johan Anthierens, je voudrais citer la fin de la légende: "Est-ce qu'on enterre, dit-il Ulenspiegel, l'esprit, Nele, le coeur de la mère Flandre? Elle aussi peut dormir, mais mourir, non! Viens, Nele. Et il partit avec elle en chantant sa dixième chanson mais nul ne sait où il chanta la dernière". 24  Il est évident que la Flandre de C. de Coster n'est pas la Flandre nationaliste, mais l'incarnation en un peuple concret de l'idéal de fraternité et de résistance à l'oppression. Or, au-delà du romantisme, nous avons montré que ce symbolisme se référant à une Cité charnelle, se transcende dans le concept universaliste de souveraineté populaire à la Rousseau ou encore d'autonomie éthique à la Kant.

D'une part, nul Ruritanien à la Gellner, nul membre d'une ethnie à l'anglo-saxonne ne permet de souligner ce lien fort avec les plus hautes valeurs incarnées dans un peuple historique et, d'autre part, vouloir seulement ces valeurs-là sans plus, c'est se condamner à la politique de la belle âme: "Nous n'avions pas tort en 1939" écrit encore Merleau-Ponty, "de vouloir la liberté, la vérité, le bonheur, des rapports transparents entre les hommes, et nous ne renonçons pas à l'humanisme. La guerre et l'occupation nous ont seulement appris que les valeurs restent nominales, et ne valent pas même, sans une infrastructure économique et politique qui les fasse entrer dans l'existence". 25 Oui, en ce sens, "la Flandre ne peut pas mourir".

  1. 1.  Pascal Zambra. La nation comme contradiction, in Toudi n°7 (1992) pp.86-87
  2. 2.  Ernest Gellner, Nations et nationalismes, Payot, Paris, 1983. L'allusion à Adam se situe p. 152.
  3. 3.  Marco Martiniello (chercheur à l'Ulg), L'ethnicité dans les sciences sociales contemporaines, PUF, Paris, 1995 (coll. "Que sais-je?"), p. 94.
  4. 4.  E.Gellner, op. cit. p. 90.
  5. 5. Ibidem, p. 93.
  6. 6.  Ibidem, p. 95.
  7. 7. Ibidem, p. 106.
  8. 8.  Carl Becker, The Declaration of Independence, éditions Seghers, Paris, 1967.
  9. 9.  E.Gellner, op. cit., p. 185.
  10. 10.  Immanuel Kant, Zum Ewigen Frieden, in Geschichtsphilosophie Ethik und Politik, Meiner, Hamburg, 1964.
  11. 11.  Tzvetan Todorov, Nous et les autres, Seuil, Paris, 1989, pp. 244-255.
  12. 12.  Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Livre I, Chapitre VIII De l'état civil, Garnier, Paris, 1954.
  13. 13.  Marco Martiniello, op. cit. p. 91.
  14. 14.  Ibidem, p. 94.
  15. 15.  David Bensaïd, Marx l'intempestif, Fayard, Paris, 1995.
  16. 16.  Maurice Merleau-Ponty, La guerre a eu lieu in Sens et non-sens, Nagel, Paris, 1966, p 252.
  17. 17.  Johan Anthierens, Les liaisons dangereuses... EPO, BXL, 1996, p.17.
  18. 18.  Ibidem, p. pp 27-30.
  19. 19.   Ibidem, p. 63.
  20. 20.  Ibidem, p.103.
  21. 21.   M.Merleau-Ponty, Humanisme et terreur, Gallimard, Paris, 1947, p.119.
  22. 22.  Ibidem, p. XXXI
  23. 23.  C. De Coster, La légende d'Ulenspiegel. Lecture de Jean-Marie Klinkenberg, Espace-Nord, Labor, BXL, 1983.
  24. 24.  Cité par JM Klinkenberg, in La légende d'Ulenspiegel..., p. 258.
  25. 25.  Merleau-Ponty, Sens et non-sens, p.268.