Chapitre V : Nationalisme et supranationalisme en Allemagne, Danemark et Grande-Bretagne

2 December, 2013
Ulf Hedetoft

Ulf Hedetoft

 

 

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Le texte que l'on va lire est une simple adaptation en français d'une communication orale du Professeur Ulf Hedetoft faite en anglais à l'UCL et parue dans le Cahier n°1 des Études européennes de l'Université d'Aalborg, Aalborg University, 1990. Il existe dans d'autres régions du site de la revue mais nous avons tenu à le placer ici aussi car il n'a rien perdu de sa force même après 33 années...

Tous les Etats-Nations, toutes les esprits nationaux  ont une dimension internationale parce que les Etats-Nations ne sont pas seulement "souverains" mais aussi "limités" 1 La forme particulière de la dialectique entre nationalisme et internationalisme dans une nation donnée est le résultat d'interactions complexes entre l'histoire, les intérêts nationaux, le statut politique, la culture, les ambitions du pays, et peut, évidemment, avoir affaire avec tout cela depuis une variété de points de vue.

Je ne vais pas continuer à étudier ces questions très générales. Mon propos est de m'enquérir des modulations et configurations pertinentes des sentiments nationaux   à l'égard de la Communauté européenne dans trois de ses Etats-membres.

Vous pouvez avoir noté que j'utiliserai le terme "supranational" de préférence au terme "international". Le premier de ces termes semble plus approprié dans le contexte de l'Union européenne depuis que les formes ordinaires des orientations nationales extérieures, la politique étrangère et les modes de perception et de représentation de l' "Autre" que nous considérons généralement comme relevant de l'international, ont pris, dans l'architecture générale de l'Europe, une dimension plus permanente, plus engagée et plus politiquement interactive. En fait, c'est probablement à cause de  cette reconnaissance permanente et politiquement instituée - un concept important - que les questions culturelles et les questions d'identité (l'"Identité européenne" par exemple,) continuent à s'imposer d'elles-mêmes dans le débat. Et c'est aussi la raison pour laquelle, évidemment, les représentations des étrangers que j'avais désignées par l'expression  "hostile mode" 2, sont maintenant plus ou moins mises hors-la-loi du fait, aujourd'hui,  d'une rhétorique du consensus. Les représentations de l'Autre dans l'Europe moderne sont amicales ou exotiques, tendant quelques fois à un discours qui, symboliquement, efface la barrière entre "eux" et "nous" (c'est encore beaucoup plus le discours officiel que la réalité populaire, comme presque toutes les enquêtes empiriques le confirment).

Laissez-moi vous dire aussi, avant que je n'aborde la problématique de manière plus concrète, que mes paramètres - qui ne seront en aucun cas appliqués systématiquement, mais constitueront les fondements méthodologiques de la discussion - sont les suivants:

- le discours du nationalisme/supranationalisme (incluant les signes et les images dominantes)

- la culture politique et sa relation au supranationalisme européen et les "identités duelles" (qui inclut les images de l'étranger dans la mythologie populaire)

- la  question du pragmatisme comme la motivation première de l'intégration européenne par opposition à l'affectivité  éthique ("moral emotionalism") liée à l'Etat-Nation

- et la dimension historique dans son contexte comparatif européen, particulièrement vis-à-vis des évolutions depuis la deuxième guerre mondiale. On pourrait ajouter que l'histoire peut être considérée de trois points de vue différents, mais se portant les uns les autres: comme "réalité" (ce qui est effectivement arrivé); comme la "source des mythes et des images" dans la culture politique; comme ce qui conditionne la rhétorique officielle dans le cadre de l'équilibre entre nationalisme et supranationalisme.

Donc, mon approche est un mélange d'analyse culturelle et d'histoire des mentalités, une approche que je préfère appeler analyse de la mentalité. Par souci de brièveté et parce que, dans une présentation de cette nature, on risque de retomber sur des distinctions relativement plus tranchées et plus figées que ce qui est souhaitable dans une discussion plus nuancée, je risque l'hypothèse que les trois Etats-membres - l'Allemagne, le Danemark, la Grande-Bretagne - ont chacun leur dialectique particulière du "nationalisme" au "supranationalisme" dans l'architecture européenne moderne (ou contemporaine). Celle de l'Allemagne pourrait être appelée "nationalisme comme supranationalisme", Celle du Danemark, "nationalisme comme nationalisme". Et celle de la Grande-Bretagne "supranationalisme comme nationalisme". Permettez-moi d'essayer de clarifier ce que ces façons de s'exprimer emblématique impliquent et de faire quelques nuances.

L'Allemagne: nationalisme-comme-supranationalisme

L'Allemagne est, en un sens important, le pays européen par excellence. Son européanisme est  proclamé dans la Constitution de 1949; et l'absence d'identité allemande, de fierté légitime de la nation et d'un sens de la continuité historique, qui furent la conséquence spirituelle à la fois de la défaite nazie et de la division de l'Allemagne, fut compensée par une rhétorique européenne et internationale fervente, aussi bien que d'une éthique, et par les tentatives en vue de  construire une nouvelle identité allemande autour d'un engagement politique et économique européen. Un politiste allemand présenta de manière heureuse l'Allemagne de l'Ouest non comme une nation à la recherche d'une politique étrangère, mais comme une politique étrangère à la recherche d'une nation. Le nationalisme est seulement acceptable sous sa forme patriotique, comme patriotisme ouvert sur le monde. En mars 1990, au cours des discussions enflammées à propos d'une Allemagne unie, le ministre ouest-allemand Hans-Dietrich Genscher insista sur le fait que l'unification de l'Allemagne n'affaiblirait pas son engagement européen et plaida pour que nous ne songions pas à une Europe allemande, mais à une Allemagne européenne. Le Président de la RFA Richard von Weiszacker, une des principales figures de cet européanisme, considère de manière récurrente que la culture allemande appartient à la culture européenne , soulignant que "aujourd'hui, nous ne sommes plus à la recherche de notre identité dans un repli national sur nous-mêmes et dans l'exclusion des autres, mais dans la prise de conscience que les cultures nationales, qui se sont construites au long des siècles, sont à mettre en rapport les unes avec les autres comme les membres fraternels d'une culture tout européenne supérieure.3

Donc, ce discours allemand - qui a aussi construit le "Verfassungspatriotismus", le "patriotisme constitutionnel" - témoignant de ce qu'il repose sur une culture politique plus que stable - a tendance à refouler les éléments à la fois pragmatiques et nationaux de la coopération allemande à l'Europe. L'Union européenne comme "moyen" et comme "fin" devient une seule et même chose, ce qui conduit aussi à un usage particulier de l' "Europe" comme le support d'attaques rhétoriques et de critiques des nations moins ouvertes d'esprit, plus minimalistes et pragmatiques 4.

L'identité européenne est donc utilisée subsidiairement comme une identité nationale de remplacement et elle a pu l'être à cause du succès que l'"Europe" a signifié pour la RFA. Cela remonte à deux autres types de discours qui lui sont subordonnés, celui du "Miracle économique" et celui du "Nous serons à nouveau nous-mêmes". Le second appartient lui-même au registre réunioniste qui a figuré de manière constante à l'agenda national au cours des quarante dernières années durant lesquelles la réunification fut prévue dans une autre clause de la Constitution.

Ce qui arrive aujourd'hui, c'est que ce registre disparaît et qu'un autre se met en place. Dans ce contexte-ci, la réunification allemande renforce mon argumentation en ce que celle-ci estime que ce sont les aspirations nationales qui forment de manière permanente l'épine dorsale de l'Union européenne. Dans les faits, l'Europe a donné à la RFA, plus qu'à aucun autre pays, les moyens lui permettant d'acquérir  son poids économique et politique d'à présent. Ce à quoi l'on peut s'attendre aujourd'hui, ce n'est pas seulement un renforcement  de son économie et de son influence politique à l'avenir, mais aussi, à ce qu'il me semble, l'épanouissement de son identité nationale en ce qu'elle qu'elle fonde et se distingue par sa dimension européenne. La RFA est le pays vaincu au sortir de la guerre qui s'est muté en pays victorieux durant la paix. Elle a capitalisé sur son moralisme international, elle a été considérablement renforcée en tant qu' Etat national par le fait d'insister sur le fait de n'avoir jamais eu d'aspirations nationales et de s'écarter de