Régionaliser l’enseignement mais pourquoi ?

Entretien avec Christiane Cornet et Michel Vrancken
Toudi mensuel n°36-37, mars-avril 2001

Un objectif profond et radical de cette revue, c’est la suppression de la Communauté française (nullement les liens avec Bruxelles, au contraire). Nous rejoignons là - on ne le sait pas assez - les convictions de nombreux militants syndicaux qui veulent cette suppression pour de multiples motifs. Dont le moindre n’est pas de parer au danger de privatisation de l’enseignement. Nous avons rencontré Christiane CORNET et Michel VRANCKEN, de la CGSP-enseignement de Liège qui ont une manière d’aborder les choses assez différente de celle de maints milieux politiques et enseignants. Les enseignants sont parfois coupés de la vie sociale et indifférents aux transformations de l’État belge qu’ils expliquent sans beaucoup de chaleur à leurs élèves, parfois même avec hostilité. C’est peut-être un des effets de l’insularisation de la Communauté française, qui a renforcé l’isolement des enseignants. Chacun aura lu avec ahurissement le 5 mars dernier dans La Libre Belgique, la déclaration de Marcel Cheron, député Écolo wallon, qui souligne la fonction qu’il occupe, le fait qu’il veuille le redressement wallon (dans une optique belge), mais qui, dit-il, «ne se sent pas wallon». Chacun a la liberté de ne pas se sentir ceci ou cela. Mais quand on occupe de telles fonctions? Le moindre conseiller communal du moindre village wallon ne se ferait pas élire sur le thème qu’il ne «se sent pas» de ... Graty, Houte-si-plout, Liège, Tournai, Arlon... Ou, du moins, aurait la présence d’esprit, le sens politique et démocratique de n’en pas faire état publiquement.

TOUDI - La régionalisation de l’enseignement (et de toutes les matières qui ne sont plus fédérales), voilà (avant même que l’enseignement ne soit communautarisé), le sens du «Manifeste pour la culture wallonne». mais vous-mêmes, syndicalistes, vous le voulez probablement pour des raisons plus pragmatiques?
CHRISTIANE CORNET MICHEL VRANCKEN - Pour des raisons éminemment pragmatiques et syndicales, c’est clair. Mais nous sommes aussi régionalistes pour des raisons politiques, de logique politique, ajouterions-nous. C’est bien la tradition du syndicalisme renardiste que d’avoir aussi, parallèlement aux luttes concrètes sur le terrain, des objectifs à long terme.  Pour nous, la Communauté française (CF) est une entité qui n’existe pas ou qui n’existe que sous perfusion de l’État fédéral, bloquée dans une enveloppe de ressources allouées. Elle n’a pas les moyens de définir une politique et de l’assumer. Il faudrait que la Wallonie possède toutes les compétences d’un État fédéré. À partir de là, on pourrait faire de vrais choix de société: pour un enseignement vraiment démocratique. Mais aujourd’hui, les choses sont dans un tel brouillard institutionnel que le combat n’est même pas possible. La CF, c’est l’alibi à l’immobilisme en Wallonie. Elle permet de se fermer à toute réforme et toute politique progressiste.
Régionalisation et logique politique
Cette Communauté française qui a les formes d’une sorte d’État n’a paradoxalement pas de territoire. Comme elle n’a pas de fiscalité propre, elle ne peut mener de politique indépendante. Elle est une véritable nuisance pour le processus même de régionalisation. Beaucoup s’acharnent à la sauver. Et il est dommage que l’on n’entende plus assez de discours régionalistes. C’est très malsain cet acharnement à sauver la Communauté parce que de nombreuses matières sont ou vont être régionalisées qui pourraient être mises en rapport actif, interactif, constructif, dynamique avec les compétences de la Communauté. Mais celle-ci reste une enclave, si vous voulez, une île perdue, loin de la terre ferme des réalités et des compétences wallonnes. C’est étrange qu’il y ait moins de proclamations régionalistes alors que l’on régionalise de plus en plus, ce qui exigerait justement qu’il y ait cohérence politique du côté wallon entre tout ce qui n’est pas fédéral. On régionalise à doses homéopathiques. Il y a là un régionalisme de fait, mais très mal pensé. En bon fédéralisme, il faudrait inverser la méthode. Aujourd’hui, on décentralise. Il vaudrait mieux inverser le processus: considérer que les entités fédérées sont censées avoir toutes les compétences et tous les pouvoirs,  quitte à ce qu’elles les transfèrent, en fonction de leurs intérêts à un organisme commun: un État Fédéral ou confédéral (sans oublier l’Europe). Pour le moment, on ne régionalise pas en fonction des besoins, mais on régionalise avec des moyens qu’on fixe plus ou moins arbitrairement et on doit après se débrouiller avec cela...

TOUDI - On doit poser la question simple mais nécessaire: avec la régionalisation, cela ira-t-il mieux?
CHRISTIANE CORNET MICHEL VRANCKEN - Nous  pourrions vous répondre qu’une politique institutionnelle logique ne peut qu’engendrer de bons résultats. Mais, un autre argument en faveur de la régionalisation, c’est le réalisme économique.  Un pouvoir politique doit pouvoir accompagner, au travers de ses services publics, l’ensemble de la collectivité et de son développement.

TOUDI - On va alors à un enseignement instrumentalisé par le marché et perdant sa dimension civique?
CHRISTIANE CORNET MICHEL VRANCKEN - L’enseignement doit former de vrais citoyens. Il doit aussi former des gens capables de s’insérer dans une collectivité en tant que travailleurs ou producteurs. C’est aberrant de déconnecter l’enseignement du terrain social et économique. Si l’enseignement doit former des citoyens, il importe aussi qu’il joue son rôle en prise directe sur les moyens, les besoins et les décideurs. Et ces besoins, ces moyens, ces décideurs sont sur le terrain, sur la «terre ferme» le «continent» c’est-à-dire  en Wallonie et pas sur cette île perdue au large, coupée de tout, qu’est la Communauté française. 
La Communauté française est le seul pouvoir  au monde ainsi déconnecté de la réalité du terrain, où le marchand est séparé du non-marchand, où l’enseignement est à la charge d’un pouvoir politique distinct  qui à  la limite n’a que quelques responsabilités. Et le problème, c’est que le pouvoir wallon, en raison de cette déconnexion de l’enseignement par rapport aux moyens, aux décideurs, aux besoins, sur le terrain, est bien obligé de pallier les carences de la CF. C’est ainsi que la Wallonie met en oeuvre des moyens importants lorsque, dans le cadre de ses compétences économiques, elle identifie des besoins de formation: nous y reviendrons à travers des exemples. Elle veut créer son propre système de formation et elle y est bien obligée puisqu’elle ne peut avoir de politique en matière scolaire, matière qui n’est pas juridiquement de sa compétence, ce qui fait qu’elle ne peut pas mettre sur pied des écoles au sens classique. C’est le maintien de la Communauté qui risque de pousser à la privatisation, à une sorte de cogestion de l’enseignement entre la Wallonie et les entreprises.
Choisir le terrain du combat syndical
On peut donner l’exemple de l’école d’horticulture à Liège qui, selon les critères de la Communauté, ne peut rester une école distincte. Au cas où la Wallonie aurait pleine compétence pour l’enseignement, elle accorderait une dérogation qui, d’évidence, s’impose dans ce domaine. Celle-ci n’est pas accordée par la Communauté. Par conséquent que doit faire l’école d’horticulture de Liège? Un ministre a répondu qu’on pouvait la fermer puisqu’il y avait les cours mis sur pied par les Classes moyennes! Finalement, on l’a fusionnée avec une école qui est sans rapport avec elle: seulement pour respecter les normes imposées par la CF. Mais cette solution est un pis-aller. On a donc une école qui marchait bien. On parle de la fermer puisqu’il y a déjà une formation dispensée par les Classes moyennes... Idem pour la Haute-École Charlemagne qui, elle, est en faillite. C’est une institution, qui dispense divers types d’enseignement: pédagogique, économique, agricole... Elle possédait   des centres techniques qui grevaient lourdement son budget, notamment à Huy et Gembloux. Dans un contexte régional, les centres techniques seraient aussitôt pris en charge par la Région wallonne, par le ministère de l’agriculture, au nom de l’intérêt collectif, car ils sont nécessaires au développement agricole de la Wallonie. Dans le cadre communautaire, vu le statut d’autonomie des hautes écoles, la ministre F.DUPUIS s’est, dans un premier temps, déclarée impuissante à gérer le problème, puis a livré les centres à eux mêmes en ne leur octroyant qu’un ballon d’oxygène pour survivre dans le court terme. On peut prendre aussi l’exemple des puéricultrices qui sont engagées par la Communauté française dans les écoles gardiennes mais qui sont payées par la Région wallonne. Tous ces imbroglios se montent au détriment des travailleurs.
TOUDI - Comment cela?
CHRISTIANE CORNET MICHEL VRANCKEN - L’impécuniosité de la CF, la complexité et la faiblesse des remèdes apportés aux problèmes des agents pénalisent les travailleurs et rendent leur défense difficile. Dans le combat social, il faut se donner le choix du terrain. Il faut choisir le bon moment et le bon terrain. La Wallonie est le meilleur terrain, car il y a une cohérence et une réelle lisibilité à tout point de vue: sur le plan culturel, sur le plan économique, sur le plan  social, sur le plan politique. C’est là que sont les moyens, les besoins et les décideurs. Face à une région responsable de son enseignement, les syndicats seraient plus forts car le pouvoir politique ne pourrait invoquer la porte de sortie qu’est l’enveloppe fermée et l’excuse de l’incapacité fiscale. Les Régions sont capables de discuter avec l’État fédéral les restitutions d’ impôts. Voyez l’exemple des TEC. Ils se sont battus en Région wallonne. Ils ont obtenu l’argent pour une enveloppe complémentaire.
TOUDI - Oui mais il s’agissait de budgets bien moins élevés. 
CHRISTIANE CORNET MICHEL VRANCKEN  - D’accord, ce n’est qu’à titre d’exemple. On était en face d’un pouvoir réellement responsable. C’est plus facile pour une Région de définir les besoins, le jeu est possible. En Communauté française, le jeu n’est pas possible. C’est un pouvoir politiquement irresponsable tout juste capable de faire gérer les pénuries par les gens de terrain. 
La régionalisation va-t-elle améliorer les choses?
TOUDI - Avec la régionalisation cela ira-t-il mieux? On repose la question...
CHRISTIANE CORNET MICHEL VRANCKEN - On n’est pas naïf. On ne va pas décrocher le pactole avec la régionalisation. Ce qui  change tout, c’est la perspective à long terme dans laquelle on se place. Nous voyons une Région wallonne qui décide et qui fait des choix. La CF, non. C’est un obstacle. La Flandre vient de réclamer l’autonomie fiscale. Nous ne disons pas qu’il faudrait mener la même politique en Wallonie, mais il y aurait des choix à faire en matière de fiscalité, autres que ceux qui sont faits actuellement.
TOUDI - Vous voulez augmenter les impôts en Wallonie pour sauver l’enseignement?
CHRISTIANE CORNET MICHEL VRANCKEN - On peut imaginer un impôt sur le patrimoine, un impôt sur les grosses fortunes. Il faudrait aussi mieux lutter contre la fraude fiscale. Il est pathétique que, dans un pays riche comme  le nôtre, on crie tout le temps qu’on n’a plus d’argent. C’est profondément absurde. La pauvreté des pouvoirs publics  contraste avec la richesse de la société. Il ne faut pas séparer  ce constat de toute une réflexion sur le processus institutionnel. L’État belge est un État devenu si complexe, du fait principalement de la Communauté française, qu’il est difficile de s’y retrouver et les luttes, les débats s’en ressentent. La complexité est ici un obstacle aux vrais choix.  Nous reprenons votre question d’un peu plus haut «Avec la régionalisation, cela ira-t-il mieux?». Il est un fait que certains de nos camarades, certains de nos affiliés se placent non pas dans une perspective politique, mais dans une perspective seulement syndicale. Et il est vrai que passer de la Communauté française à la Wallonie ne semble, pas, pour ce qui concerne les intérêts immédiats, y compris les intérêts de la profession en elle-même (la pédagogie, les contenus des cours), changer grand-chose. Mais il faut aussi pouvoir se placer sur le terrain politique. L’enseignement est aujourd’hui insularisé et il n’est pas dans notre intérêt qu’il le demeure. Ceci étant dit, nous considérons que, en cas de régionalisation de l’enseignement et en cas de régionalisation plus poussée, nous n’aurons, pas, nous syndicalistes et hommes de gauche, nécessairement partie gagnée. Mais chacun pourra proposer ses choix, notamment en matière de fiscalité et en fonction de ses besoins. Ce n’est pas pour cela que l’on va gagner, mais, en tout cas, l’alibi de l’enveloppe fermée et de la complexité de l’État… ne jouera plus.
TOUDI - Malgré tout, augmenter les impôts...
CHRISTIANE CORNET MICHEL VRANCKEN  - Nous ne sommes pas contre l’impôt. En un certain sens, le niveau de l’impôt ne compte pas. Cela ne fait rien de payer beaucoup d’impôts dans la mesure où les services publics mettent beaucoup de services à la disponibilité du public. On aime autant être suédois qu’américain. Quand on est  américain, on doit payer très cher toute une série de services qui ne sont pas assurés par la collectivité. Quand on est suédois, on  doit payer beaucoup d’impôts mais une série de services gratuits ou peu onéreux sont à disposition. Finalement, il faut toujours payer quelque part. Le scoop électoraliste et démagogique de Didier Reynders sur la diminution de la fiscalité n’en est pas un. Payer moins d’impôt pour être plus riche, ce n’est pas vrai, le citoyen payera très cher, directement, des services libéralisés.  Là, on n’est plus dans un projet collectif, mais dans une vision très individualiste, très peu solidaire, très néolibérale.
TOUDI - Les Écolos craignent la privatisation de l’enseignement si on le régionalise...
CHRISTIANE CORNET MICHEL VRANCKEN - Oui nous savons ce que l’on peut dire à cet égard, que l’on risque d’avoir un enseignement directement lié à l’employabilité des personnes, un enseignement directement au service des entreprises. Mais la Communauté, en raison de ses difficultés semble déjà vouloir privilégier un enseignement d’élites à qui serait réservé l’enseignement humaniste du secondaire général par exemple, des athénées et des collèges. D’ores et déjà, pour compenser les déficiences de la Communauté, la Wallonie est obligée de mettre en place des formations pour répondre aux besoins des entreprises que ne rencontre plus l’enseignement de la Communauté, exsangue financièrement, et qui n’investit plus dans ses écoles techniques et professionnelles. La Région subsidie d’ores et déjà des organismes privés de formation. Du fait de ses carences, la CF favorise ainsi indirectement, puisqu’il y a ces efforts que doit nécessairement faire la Wallonie, un réseau de formateurs privés. Avec de l’argent public venant de la Région. La privatisation a déjà commencé sous des formes larvées à l’intérieur de l’enseignement lui-même. Pour sauver l’institution de la CF, on  privatise, on rend les Hautes-Écoles autonomes. On a cité tantôt le cas de la Haute-École Charlemagne.
D’ailleurs, il y a quelque chose d’aberrant dans cette objection. Pourquoi  seule la CF serait-elle garante d’un enseignement qui resterait humaniste, visant d’abord à former des citoyens. Pourquoi la Wallonie ne serait-elle pas capable de faire des choix civiques? Aujourd’hui, en tout cas, elle est obligée de monter des formations avec participation du privé, pour compenser les lacunes de la Communauté. Elle met même en place un réseau  de formation en concurrence avec la Communauté, donc l’enseignement public. Le  futur SPE  (Service Public de l’Emploi, et ex-Forem), va gérer des systèmes de formation et ventiler des milliards vers des «opérateurs de formation»: FOREM, CEFA ou organismes privés.  L’objection d’une Wallonie moins civique que la Communauté française est plus théorique que réelle. Pourquoi l’enseignement humaniste serait-il menacé par la régionalisation?
TOUDI - Comment voyez-vous dans ce cadre l’échec patent des grèves enseignantes en 1995-1996?
CHRISTIANE CORNET MICHEL VRANCKEN - En 1995 et en 1996, le combat à mener contre L.Onkelinx était très difficile car elle se présentait comme la victime du système de financement de la Communauté française et elle avait compris qu’il était intéressant pour elle d’apparaître comme celle qui sauvait l’institution. Si on lutte contre Van Cauwenberghe, dans un enseignement régionalisé, on sera peut-être battu, mais il ne pourra pas camoufler sa responsabilité politique. 
L’absurde concurrence avec la Communauté à laquelle la Région est contrainte
TOUDI - Quel est le montant du budget que la Région wallonne accorde a la formation?
CHRISTIANE CORNET, MICHEL VRANCKEN -  Il est très difficile d’estimer exactement le montant du budget de la Région wallonne consacre à la formation. Si elle avait l’enseignement dans ses compétences, elle aurait le choix de financer le privé ou le public. Mais ici, tout ce qu’elle développe en raison des carences de la Communauté française, tout ce qu’elle institue comme enseignement, en quelque sorte par défaut, elle ne peut pas le faire dans le cadre d’un enseignement proprement dit puisque, juridiquement, l’enseignement n’entre pas dans ses compétences. Ce qui fait que, pratiquement, on finance des formations en réalité privées via le budget de la Région. Le secteur de la formation en RW devient en fait une activité du secteur marchand  avec une concurrence qui se développe entre organismes ayant la prétention d’assurer des formations. La Région wallonne a neuf Centres de Compétences dans des domaines très différents. À Charleroi, il y a les arts graphiques. Ces centres de compétences recyclent des gens pour un métier. Ils sont financés par des capitaux publics, la Région wallonne, le Forem, l’Europe et des imprimeurs. Les gens formés dans ce cadre trouvent directement de l’emploi mais, pendant ce temps, les sections équivalentes dans l’enseignement professionnel sont vides. Or le coût d’une formation à Gosselies représente plus ou moins six  fois le coût de la formation dans un enseignement de plein exercice et vingt fois le coût d’une formation en  promotion sociale. Si cela pouvait être organisé dans le cadre de l’enseignement public, on aurait au moins six fois plus de moyens à sa disposition, voire vingt fois...
TOUDI - On parle de régionaliser l’enseignement technique et professionnel... 
CHRISTIANE CORNET MICHEL VRANCKEN - L’enseignement doit rester le maître d’oeuvre de ce type de formation, même s’il y a des collaborations avec les entreprises. Il est inacceptable de se cantonner à la formation directe de gens employables immédiatement. On demande que l’enseignement soit adapté à l’économie, mais une adaptation poussée n’est pas concevable parce que la vie, les techniques, les mentalités changent tout le temps. D’où l’importance d’avoir appris à apprendre et non pas d’être enfermés dans les rudiments d’une technique étroite. Il y a quelque chose aussi de «général» dans l’enseignement technique et professionnel. 
TOUDI - On dit que la Communauté maintient «pures»  culture et enseignement, en les distanciant des impératifs du marché...
CHRISTIANE CORNET MICHEL VRANCKEN - Non, c’est le contraire, là aussi, la Communauté, en s’insularisant, met l’enseignement en danger car elle laisse s’organiser en dehors d’elle, en raison de ses carences, des formations qui s’écartent de l’objectif de la formation générale. Les formations privées sont des formations courtes  où l’on est absolument indiffèrent à l’aspect «formation civique».
TOUDI - Régionaliser l’enseignement, n’est-ce pas rompre les liens avec les Bruxellois francophones?
CHRISTIANE CORNET MICHEL VRANCKEN - La solidarité entre Régions est loin d’être impossible à réaliser concrètement. Ce serait même une solidarité plus claire que celle qui existe dans un cadre (la Communauté) qui est isolé tant de Bruxelles que de la Wallonie d’ailleurs. C’est vrai qu’il y a une crainte à Bruxelles  de voir une Wallonie  maîtresse de son enseignement rapatrier certaines institutions en Wallonie. Il y a une crainte que le flux d’étudiants et d’élèves qui va de la Wallonie à Bruxelles ne s’inverse quelque peu. Mais si cela devait se passer ainsi, on ne voit pas en quoi cela menacerait la solidarité entre Wallons et Bruxellois.
Il faut d’ailleurs dire aussi que c’est la Wallonie qui est pour le moment défavorisée par rapport à Bruxelles qui a déjà un enseignement régionalisé. En effet, la Commission communautaire française de la Région de Bruxelles a son propre Réseau d’enseignement dont elle est le Pouvoir Organisateur (elle hérite à cet égard de la province de Brabant qui, pour Bruxelles a été purement et simplement fusionnée avec la  Région).  De ce point de vue, il y a même une inégalité de droits entre la Wallonie et Bruxelles, Région  qui a, elle, effectivement, des compétences en matière d’enseignement.
D’un point de vue plus politique, on ne voit pas pourquoi les Francophones seraient plus forts vis-à-vis des Flamands dans le cadre d’une Communauté. Une organisation confédérale basée sur trois Régions mettraient en place trois entités dont deux seraient francophones, ce qui, à tout le moins, ne nous affaiblirait pas.
TOUDI -  Nous avons encore envie de poser la question simple et simpliste  (nécessaire à poser): la régionalisation est-ce que cela serait mieux? Car au fond, cette préoccupation n’a pas été mise en avant dans les grèves en 1995-1996. Il est de notoriété publique - comme l’a montré l’inspectrice d’histoire de la Communauté à Louvain dans le cadre d’un colloque de la Fondation wallonne -, que le fédéralisme est le plus souvent présenté comme quelque chose de négatif, un échec de l’entente avec les Flamands, une diminution de l’État belge etc. Un responsable du SEGEC  (Secrétariat Général de l’Enseignement Catholique) nous disait que si l’Europe, dans l’enseignement, ne suscitait qu’indifférence, il fallait dire, à propos de la Wallonie qu’elle était totalement absente. Au fond, l’opinion n’est pas prête à la régionalisation? Et elle ne peut savoir si ce serait «mieux», elle en doute même d’ailleurs.
CHRISTIANE CORNET MICHEL VRANCKEN - Sur la question du fédéralisme vécu comme négatif, il est facile de montrer que ce régime s’est  installé dans un contexte extrêmement démoralisant, négatif pour la Wallonie. Ce n’est peut-être pas d’ailleurs le fédéralisme en soi qui est perçu comme négatif, mais la Wallonie elle-même dont on peut dire que les diverses instances du pays ne s’évertuent pas à la présenter sous le meilleur jour. On sort de difficultés inouïes. La réputation de la Wallonie est mauvaise dans les milieux flamands et même dans nombre de milieux francophones et wallons. Une des tâches de l’enseignement régionalisé, ce serait aussi de stimuler le sentiment d’appartenance à la Wallonie. À la limite, dans ce domaine, il faudrait même forcer les choses, forcer l’identité wallonne non pas dans un but politique à réaliser, mais parce que les institutions sont là, qu’elles travaillent et se développent et qu’il est urgent que le citoyen en saisissent les enjeux. On pourrait dire que, là aussi, la Communauté française joue un rôle vraiment néfaste, car elle mélange tout et empêche l’identité wallonne de s’affirmer.
TOUDI - Mais encore,  pratiquement, financièrement...
CHRISTIANE CORNET MICHEL VRANCKEN -  Au pire ce serait le statu quo. Mais avec en plus la liberté de choix et la liberté de faire un choix de société. Même le statu quo, mais avec régionalisation, serait préférable, car il y aurait cohérence: on ne peut pas séparer l’enseignement du reste de la société. La régionalisation ce sera la transformation  de la Wallonie en une vraie société.
[Le texte de cette conversation a été établi par la rédaction de TOUDI, Christiane Cornet  et Michel Vrancken.]