Wallonie-Bruxelles : conflits sournois, hypocrite

Toudi mensuel n°51, novembre-décembre 2002

Les déclarations récentes de Charles Picqué suivant lequel «Bruxelles irrigue de sa richesse les deux autres régions du pays»1 relèvent peut-être de l'électoralisme. Après tout, Charles Picqué n'est plus qu'un ministre secondaire: de l'économie au gouvernement fédéral alors que l'essentiel des compétences économiques vont à la Wallonie, la Flandre et Bruxelles. On pourrait aussi rétorquer que si les 19 communes ont un PIB (Produit Intérieur Brut) par habitant deux bonnes fois supérieur à celui de la Wallonie, cela n'est dû qu'au fait que la richesse de Bruxelles est le fruit non pas de son « irrigation » propre mais des 247.000 navetteurs flamands et des 123.000 navetteurs wallons qui y rendent possibles de telles performances, car ils y représentent plus de 60% de la population au travail dans les 19 communes. On devrait d'ailleurs ajouter à cela le nombre d'affaires politiques, culturelles, d'affaires tout court qui se traitent à Bruxelles, du flux énorme d'étudiants et de touristes qui y a accroissent énormément la richesse locale. Le tout s'expliquant fondamentalement par le fait que Bruxelles est la capitale belge (bien plus que la capitale européenne).

PIB bruxellois: des remarques répétées et pourtant mal comprises

TOUDI avait d'ailleurs déjà fait ces remarques à plusieurs reprises, non seulement dans son numéro spécial vendu tous kiosques au début de cet automne, mais aussi dans un numéro spécial de février 1999 (TOUDI n° 16) ou encore en réponse au Congrès des économistes de langue française à l'automne 1998 (TOUDI n° 15), présentant Bruxelles comme la planche de salut de la Wallonie. Dès 1998, nous avions fait remarquer - avec une modération dont ne fait pas preuve le ministre de l'économie - que le flux de navetteurs à Bruxelles peut tout autant être porté au compte de l'attractivité des 19 communes que de la capacité de la Flandre et de la Wallonie de fournir la main d'oeuvre nécessaire à l'activité économique à Bruxelles, main d'oeuvre sans laquelle la richesse de cette métropole s'évanouirait. Et qu'elle n'est manifestement pas en mesure de trouver en ses murs. Nous parlions de dépendance réciproque, ce que l'image de l'« irrigation» ne traduit pas. Ce sont des sources extérieures aux problématiques belges, l'Annuaire des statistiques des région européennes notamment - qui raisonnent ainsi et mettent en cause la très contestable «supériorité» bruxelloise.

Nous avions fait ces remarques sereinement, expliquant qu'on ne pouvait pas mesurer la seule richesse wallonne aux 26% du PIB national que représente la Wallonie. Une part de la richesse à Bruxelles n'étant pas réalisable non seulement sans l'existence des navetteurs wallons mais même pas non plus sans la Wallonie tout court. Bruxelles est en effet une ville de langue française où les affaires se traitent encore majoritairement en français et on peut en prendre comme exemple tout le secteur de l'édition, de la distribution en librairies, des hautes écoles, des universités, des télévisions, des radios, des administrations fédérales (pour un tiers logiquement en ce qu'elles s'avèrent nécessaires et utiles à tout ce qui se traite en Wallonie et qui reste de compétence fédérale) etc. L'impact de ce lien de dépendance réciproque entre Bruxelles et la Wallonie n'a jamais été calculé parce que la simple logique indique qu'il est tout simplement essentiel.

Je dois dire d'ailleurs que nous avons souvent plaidé ici à TOUDI, parallèlement à notre désir de voir la Communauté française réduite à sa plus simple expression, au maintien des liens avec Bruxelles. Mais dans un espace civique commun où s'atténuerait le poids de la centralité bruxelloise, une centralité qui fut l'un des motifs de la revendication fédéraliste en Wallonie. Avant d'imaginer comment dépasser ce conflit sournois entre la Wallonie et Bruxelles, réanalysons la question.

Bruxelles doit tout à l'État belge, càd à la Flandre et à la Wallonie

Comme l'explique à de nombreuses reprises l'historien Pierre Lebrun, lors de la scission des Pays-Bas en 1830, la Belgique s'est créée comme un pays profondément déséquilibré avec en Wallonie la seule richesse valable du pays, L'État belge investissant les fruits de l'exploitation de la classe ouvrière en Wallonie dans sa capitale et à Anvers. Il n'est pas besoin non plus de longues démonstrations pour montrer que Bruxelles, dès l'indépendance belge, a été placée au centre du pays et que tout a été fait du point de vue des communications routières et ferroviaires pour que le pays converge vers ce centre. Cet aménagement du territoire conçu en fonction de Bruxelles a eu comme résultat que, comme pouvait le dire à raison (en partie) La Revue Nouvelle en 1968, Bruxelles est « le centre de l'agglomération belge ».

Cette manière de parler est cependant dangereuse et discutable, prédictive, en ce qu'elle renforce l'effet de la centralisation excessive du pays, centralisation dont Michel Quévit considère qu'elle est la grande cause du déclin wallon2. En effet la richesse énorme engendrée dans une Wallonie qui fut à un moment la 2e puissance industrielle du monde, a été rapatriée à Bruxelles et le pays wallon géré à distance, les principales sociétés anonymes établies à Bruxelles contrôlant dès 1850 l'essentiel de son industrie.

Nous savons que Bruxelles est actuellement coupée en deux, qu'il est parfaitement inexact de voir en elle une agglomération privilégiée. Au contraire, c'est dans les 19 communes que le taux de chômage est le plus élevé du pays. Il n'empêche que Bruxelles incarne ou abrite encore les derniers éléments de ce qui a mené à la quasi agonie wallonne de 1974 à 1986 - cette mauvaise page dont nous avons montré qu'elle est tournée.

La ville de la bourgeoisie francophone belge

La bourgeoisie francophone belge, composée tant d'éléments wallons que flamands ou bruxellois (mais trouvant à Bruxelles son ancrage), se réserva toute l'influence économique dans le nouvel État. Cette bourgeoisie, à la fois catholique et libérale, s'unira, au-delà de ses divisions philosophiques, sous la houlette de la monarchie. La révolution industrielle, qui s'étend de 1770 à 1847, a connu sa phase décisive entre 1798 et 1830, c'est-à-dire, pour l'essentiel, avant la naissance de l'État belge3. Pendant cette période, surgissent une bourgeoisie industrielle et, en même temps que se consolide la révolution industrielle, apparaissent une haute banque et une haute finance dont les deux têtes seront la Société Générale (absorbée en 1988 par le groupe Suez), et la Banque de Belgique (aujourd'hui disparue). Ces banques adoptent rapidement la politique des participations industrielles et deviennent des holdings avant la lettre. C'est une première mondiale: à côté de la bourgeoisie industrielle, se constitue une bourgeoisie financière.

Cette bourgeoisie financière va dominer le pays jusqu'à l'année 1979 (date de parution de l'ouvrage de P.Lebrun mais ce qui pourrait être aussi celle de la fin de la domination) est très restreinte numériquement, comptant moins d'une cinquantaine de familles dont un grand nombre de familles nobles. Dès 1827, elle est essentiellement bruxelloise: sur les 60 plus gros actionnaires de la Société Générale, il y a 33 Bruxellois en 1827, 54 en 18424. Pierre Lebrun la décrit comme suit: elle est « faite de provinciaux se bruxellisant, de bourgeois s'anoblissant, de nobles s'embourgeoisant; [elle] se structure autour de trois éléments en étroite liaison: le Palais, l'administration supérieure et le gouvernement, la haute finance; il y a réellement constitution d'une nouvelle aristocratie (...) ou plutôt d'une bourgeoiso-aristocratie bruxelloise. Le pouvoir de celle-ci repose à la fois sur la grande propriété foncière et sur la haute banque; elle assure un certain passage de l'une à l'autre (...) elle occupe en tout cas, et Bruxelles avec elle, une position dominante sur et dans le pays... »5

Cette ancienne bourgeoise et la situation actuelle

Bien entendu cette description a cessé d'être exacte à partir du moment qu'on peut fixer un peu à la même date que le déclin wallon (car le déclin wallon est aussi l'illustration du phénomène universel de la mondialisation), c'est-à-dire fin des années 1970 début des années 1980. Mais cette situation de prééminence d'une bourgeoisie « bruxellisée » (comme le dit si bien Pierre Lebrun), sur l'ensemble du pays a créé assez naturellement ou accompagné les phénomènes qui se révèlent toujours en pareilles conjonctures: prééminence politique et culturelle, ce dernier mot étant employé dans le sens le plus englobant (sociologique).

Ce serait tomber dans le populisme étroit que de confondre l'actuelle prééminence de Bruxelles en Belgique francophone avec la situation qu'a dû affronter le Mouvement Populaire Wallon par exemple, engagé dans la lutte des classes. Il n'empêche que, malgré la paupérisation des quartiers de Bruxelles qui ont accueilli les immigrants surtout marocains (qui heureusement commencent à s'intégrer dans la vie bruxelloise), demeure le Bruxelles des beaux quartiers, riches - politiquement, psychologiquement, sociologiquement - d'une situation territoriale et culturelle engendrée par la bourgeoisie financière qui a perdu son rôle dirigeant en Wallonie et l'a abandonnée à ce capitalisme anonymisé dont parle Habermas (à lier quelque part à l'apparition très ancienne du système des « Sociétés anonymes » dans ce pays)6.

Ce Bruxelles des beaux quartiers comment le définir? Comment réagissent ces élites culturelles, intellectuelles et politiques, alors que Bruxelles reste sans doute le cadre de vie de l'ancienne expansion bourgeoise belge francophone, mais alors que cette bourgeoisie a disparu? Michel Quévit dit de cette bourgeoisie qu'elle a géré le pays wallon à distance, sans s'y impliquer, ce qui a facilité son retrait à partir du moment où la Wallonie ne fut plus une si bonne affaire surtout après la Deuxième guerre mondiale. Robert Devleeshouwer parle d'une bourgeoisie belge francophone opposable à la bourgeoisie flamande en ce qu'elle se sent « peu solidaire de sa communauté ».

Il nous semble que les élites diverses concentrées à Bruxelles, dans les domaines politiques, sociaux et culturels notamment (dans le domaine des affaires, curieusement, c'est moins sûr, au fond le journal le plus engagé du point de vue wallon aujourd'hui c'est L'Écho de la Bourse), ont repris à leur compte la posture des dominants économiques d'autrefois. À vrai dire, ils ne l'ont jamais abandonnée. Nous nous plaignons à juste titre d'un certain ton de la RTBF, de son attention excessive à tout ce qui part de Bruxelles et y ramène. Mais il fut un temps où cette orientation était encore bien plus écrasante qu'ajourd'hui. Les élites bruxelloises considèrent avec suspicion les mouvements wallons et flamands d'autonomie et y voient sutout une menace pour Bruxelles. Et des aspirations infondées, une demande sociale fausse7. Ce qui frappe, c'est que cette posture n'est pas abandonnée. Nous voudrions en donner quelques indices et incidents.

Quelques incidents significatifs

Il faut redire un mot de l'incident survenu à Lille le 7 mars dernier au moment où Lionel Jospin, devant 15.000 Français, salue la présence du PS « wallon » s'attirant aussitôt les huées formidables des militants bruxellois PS présents. De doctes professeurs nous enseignent que la Wallonie doit avoir une visibilité en Europe. On voit le résultat de Lille... Certains m'ont dit que Jospin n'aurait pas choqué s'il avait dit PS « belge » ou « francophone belge ». Effectivement! Si des Bruxellois peuvent donc être choqués lorsque l'on les ignore sous le label « Wallonie», ils ne le sont plus quand on les ignore sous le label belge ou francophone belge. L'impression demeure donc qu'ils ne se soucient pas d'être cités nommément, mais de ce que la Wallonie ne le soit pas. On me dira encore: Bruxelles est en Belgique et en Belgique francophone! Pas en Wallonie! Oui mais, si les Bruxellois représentent 10 à 20 % du PS, cela enlève-t-il la pertinence qu'il y a à nommer « wallon », surtout à l'étranger, ce qui l'est effectivement et surtout ce qui a besoin d'être connu sous ce nom (une personne qui n'a pas de nom n'est personne)? Et quel est le dommage pour Bruxelles qui comme grande ville existe et existera toujours de toute façon? Bruxelles n'existera pas moins si les organisations « francophones belges » dont sont membres chaque fois une minorité de Bruxellois (20% en moyenne) se désignent comme étant wallonnes, ce qu'elles sont effectivement, car ce n'est pas à une minorité réduite à décider du nom que ces organisations doivent se donner (et donc de leur sens, de leur raison sociale). Bruxelles n'en aurait pas à souffrir mais elle ne le supporte pas parce qu'elle est une métropole dominant le pays wallon le tenantt à distance et s'en tenant à distance. Beaucoup de Wallons veulent d'ailleurs qu'il en soit ainsi et souhaitaient comme Louis Michel que même la capitale de la Wallonie soit à Bruxelles. Tout le monde sait que Bruxelles existe, que Liège existe, que Charleroi existe mais un pays qui n'est pas (dé)nommé n'existe pas. Une ville, même petite, existe toujours et ne peut être ignorée au rang des villes où elle se place.

Il y a eu plus récemment la proposition assez invraisemblable de Daniel Ducarme, le 18 novembr (répétée le 1décembre à la RTBF), de brandir la menace d'un référendum à Bruxelles (et seulement là!), en cas de nouvelles réformes de l'État belge: "Si certains veulent la régionalisation de la sécurité sociale ou des chemins de fer, les Bruxellois seront consultés par référendum!.» (Le Soir du 18/11/2002), Ici se révèle un aspect intéressant de la stratégie des partis wallons et francophones. La masse électorale de Bruxelles est devenue un enjeu tel dans la lutte d'influence entre le MR et le PS pour le contrôle de la Belgique francophone que Daniel Ducarme, ancien ministre wallon, fraîchement débarqué de Thuin, en arrive à ne plus voir que la lutte entre partis, dédaignant tout respect démocratique des citoyens de Wallonie. Certes, c'est un enjeu terrible pour le MR: s'il perd sa prééminence à Bruxelles (par exemple au profit d'Écolo), il ne compte plus politiquement car il est difficile d'imaginer que le MR puisse supplanter le PS en Wallonie. Cette attitude n'est évidemment pas en soi antiwallonne mais on entend d'ici les hurlements si quelqu'un proposait de consulter seulement Flamands et Wallons sur l'avenir du pays... Nous reviendrons sur ces tactiques particratiques en conclusion.

Le plus grave de ces incidents

Il s'est produit dans les colonnes du « Soir » le 24 novembre. Sous le titre « à la Picqué » Comment Bruxelles irrigue les Régions, Joan Conduts ose écrire ceci: « Bruxelles, 2048. Silencieusement, la rame du métro magnétique glisse le long du quai de la nouvelle station, construite à quelques pas du Parlement européen, phare architectural du quartier qui s'est érigé sur le site de l'ancienne gare de formation de Schaerbeek. Inaugurée en présence du Président de l'Union européenne et de son homologue de la région indépendante de Bruxelles, la cent nonantième station du réseau souterrain de la capitale continentale symbolise le redressement économique qu'a connu la ville au cours des dernières décennies. Lors de l'éclatement de la Belgique dans les années vingt, Bruxelles a obtenu, de haute lutte, l'application des conventions internationales relatives à la perception fiscale : les travailleurs sont désormais imposés en fonction de leur lieu de travail et non de résidence comme précédemment. Aussi, la région a-t-elle obtenu une manne inespérée. Résultat : des politiques sociales, de transport et de logement efficaces ont été adoptées, des investissements ont été consentis dans les secteurs de pointe, la pression fiscale s'est adoucie, attirant de grandes entreprises. Bruxelles a gagné près de 200.000 citoyens et le chômage a chuté sous les 5 %. Le produit intérieur brut (PIB), encore situé au deuxième rang du classement régional européen au début du siècle, caracole aujourd'hui au sommet de la hiérarchie économique. »

On retrouve là le thème cher à Picqué et la problématique du PIB. On pourra s'étonner qu'un homme normal estime que des conventions internationales pourraient un jour appliquer l'impôt au lieu de travail du Wallon contribuable et non de son lieu de résidence, c'est-à-dire que non content d'être forcé de quitter la région où il habite, ce citoyen se retrouverait obligé de contribuer, après des déplacements qui peuvent être longs et coûteux, à payer une deuxième fois le fait de ne pas travailler aux environs de son domicile. Mais l'article s'assortit de tout un raisonnement sur le rayonnement économique de Bruxelles qui a comme conséquence que l'on y dit que Bruxelles, pesant « trois millions d'habitants » enlève 1,4 million d'habitants à la Flandre et 600.000 à la Wallonie empêchant de fait les deux pays d'exister (voir à nouveau Le Soir du 24 novembre).

Pour la seule Wallonie la carte ci-contre désigne les conséquences de cette annexion fantasmatique (mais révélatrice) de territoires wallons par Bruxelles:

Annexion de l'ENSEMBLE DE LA PROVINCE DE BRABANT WALLON, ses 27 communes et ses 352.000 habitants. Annexion. de WASSEIGES, HANNUT, LINCENT, BRAIVES et WAREMME dans l'arrondissement de WAREMME. Annexion de la commune de LEUZE-EN-HAINAUT dans l'arrondissement de TOURNAI, de tout l'arrondissement de ATH, soit FRASNES-LEZ-ANVAING,ELLEZELLES, FLOBECQ, ATH, CHIEVRES, BRUGELETTE (à l'exception de BERNISSART et BELOEIL), de tout l'arrondissement de SOIGNIES (soit LESSINES, SILLY, ENGHIEN, SOIGNIES, BRAINE-LE-COMTE, ÉCAUSSINES, LE ROEULX à l'exception de LA LOUVI7RE), annexion de GEMBLOUX et SOMBREFFE dans l'arrondissement de NAMUR. En tout une province wallonne de 27 communes et 350.000 habitants auxquelles s'ajoutent les 21 communes citées de cinq des 19 arrondissements wallons restants soit environ 250.000 habitants encore. En tout 600.000 habitants de Wallonie et quelque 2000 km2 du pourtant déjà modeste territoire national wallon. À la Flandre on verrait se soustraire plus ou moins 1000 km 2 et 1,4 million d'habitants. dans les termes d'aujourd'hui: la Flandre serait ramenée à un total de 4,5 millions d'habitants et la Wallonie à 2,8 millions d'habitants. La Wallonie serait évidemment la plus mal traitée en la circonstance. Il ne subsisterait plus d'elle que les quatre grandes villes wallonnes aux murs desquelles s'étendrait ainsi cet État bruxellois fort et riche ainsi que les «merveilleuses terres de vacances» de la province de Namur et du Luxembourg.

Conclusions: repli bruxellois ou entente avec la Wallonie?

Nous l'avons dit, à tous ces incidents graves démontrant certaine hostilité de Bruxelles à la Wallonie s'ajoute la tactique actuelle des partis francophones et principalement le MR et le PS. Des navetteurs wallons comme Laurette Onkelinkx et Daniel Ducarme sont chargés de la mettre en oeuvre. Dans le refus d'une poursuite de la réforme de l'État telle que la demande la Flandre, il y a bien entendu la crainte que la régionalisation de la Sécurité sociale ne mette en difficulté la Wallonie. Cependant celle-ci se redresse et le plus haut chiffre des transferts cités par les sources les moins crédibles à cet égard (les sources flamandes), c'est le chiffre de 100 milliards alors qu'on ne peut établir que le chiffre de 20 milliards dans le domaine du chômage, que la Flandre ne parle justement pas de régionaliser les pensions car dans ce domaine la situation lui est défavorable et qu'elle y compte encore sur l'État fédéral. François Perin lui-même acceptait d'ailleurs l'idée de Philippe Defeyt que la Wallonie pourra assumer sa propre sécurité sociale avec Bruxelles d'ici dix ans.

Mais le problème ne nous semble pas être là. D'ailleurs, quand il est question de régionaliser la Communauté française afin que les compétences culturelles et scolaires ne soient pas séparées des autres compétences du gouvernement wallon, séparation qui handicape le Contrat d'Avenir pour la Wallonie selon tous les experts, le refus est tout aussi net. La Communauté française a beau être mise sous perfusion par la Région de Bruxelles et la Wallonie, cette institution en faillite perpétuelle semble devoir se maintenir coûte que coûte. Dans ce cas-ci, la faillite est assumée bravement par nos dirigeants alors que la régionalisation nous en sauverait.

Nous avons donc le sentiment que le refus d'un approfondissement de la réforme de l'État par les dirigeants francophones s'explique seulement par électoralisme. Le matraquage antiwallon des médias francophones et flamands sur la Wallonie désignée comme à l'agonie a certes quasiment cessé mais le coeur de l'opinion publique en Wallonie reste empoisonné par ce discours et la confiance n'y est pas encore revenue. Certes, il est des éléments dynamiques qui souhaitent aussi la poursuite de la réforme de l'État et l'accroissement des moyens de l'État wallon. Dès qu'une compétence nouvelle est acquise par la Wallonie, le gouvernement s'en charge sans aucun état d'âme et même avec succès par exemple pour le commerce extérieur ou la réforme des pouvoirs locaux qui suscite un vrai intérêt dans la population. Mais électoralement, il est avantageux pour les partis francophones d'ignorer ce dynamisme wallon dans la mesure où, par intérêt électoral, ils ont avantage à présenter une plate-forme commune à la Wallonie et à Bruxelles sur le plan fédéral (qui, électoralement, compte seul pour l'instant). En calmant le reste de peur au fond de l'âme wallonne et en comblant le refus par le corps électoral bruxellois de voir se poursuivre une réforme de l'État qui met en cause la prééminence de Bruxelles comme capitale belge, les partis politiques (francophones) font coup double. Ils peuvent apparaître comme des défenseurs de la Wallonie (« menacée » par la régionalisation de la Sécu) et comme les défenseurs de la Belgique restée unitaire qui a encore ses défenseurs et ses nostalgiques à Bruxelles (et en Wallonie!). La ruée des partis pour défendre le « Roi » après les projets de réforme d'Écolo a fait vraiment peine à voir.

Cela laisse entière l'absurdité de voir l'espace Wallonie-Bruxelles coupé en deux et dirigé en même temps par trois gouvernements différents sans compter le gouvernement fédéral. Cela ne dispose pas à une vraie entente entre Bruxelles et la Wallonie puisque la tactique particratique ne pousse ni les Bruxellois ni les Wallons à en chercher les voies et moyens. Outre le fait que la minorité flamande à Bruxelles devrait être reconnue dans les droits qu'elle exerce actuellement, une vraie entente entre Bruxelles et la Wallonie supposerait de la part des Wallons la reconnaissance en quelque sorte «technique» de la supériorité de Bruxelles comme grande ville et métropole. Avec toutefois le correctif que cette fonction de métropole devrait être partagée avec ce que l'urbaniste Luc Maréchal appelle la «polyville wallonne» qui va de Mons à Liège en passant par Namur et Charleroi villes d'où s'exercent les principales compétences de l'État wallon sur l'ensemble du pays. Une vraie entente supposerait aussi qu'indépendamment des susceptibilités ethniques des Bruxellois vis-à-vis de l'identité wallonne, ils acceptent, la Belgique ayant vécu, de trouver le sens de leur citoyenneté non pas dans un district européen privé d'âme, mais dans la construction d'un espace commun avec la Wallonie où leurs élites devraient trouver à s'investir avec les autres élites wallonnes. Au lieu de quoi Bruxelles se replie sur elle-même et dans la nostalgie d'un avenir belge qui n'existe plus.

Il faudra que de l'extérieur du système électoraliste des partis, malheureusement de plus en plus communautaire, des femmes et des hommes de Wallonie réveillent les Bruxellois de leurs rêves belges sans lendemains et, s'il le faut, leur imposent de renoncer aux fantasmes absurdes d'une supériorité disparue. S'il faut que se déclenche ce conflit, tant mieux! Il vaut mille fois mieux que la fausse entente actuelle qui n'est faite que d'hypocrisie et ce coups bas.


  1. 1. La Libre Belgique du 19 août et Le Soir du 12 novembre.
  2. 2. Michel Quévit, Les causes du déclin wallon, EVO, Bruxelles, 1978.
  3. 3. Pierre Lebrun, Essai sur la révolution industrielle en Belgique, Bruxelles, 1979, pp. 589 et suivantes
  4. 4. Ibidem, pp. 574 et suivantes.
  5. 5. Ibidem, p.575.
  6. 6.  La Fondation wallonne de Louvain-la-neuve se prépare à publier un livre sur les Wallons en Suède qui souligne entre mille autres sujets, l'importance, dès le 18e siècle (ce qui est peu souligné jusqu'à présent) des sociétés anonymes en pays wallon.
  7. 7. C'est ce qui se déduit de Victor-Gaston Martiny, Nina Martens (directrice), Claire Dickstein-Bernard, Robert Wellens, Liliane Wellens De Donder, André Vanrie, Jacques Willequet, Liliane Ranieri, Histoire de Bruxelles, Privat, Toulouse, 1979, pages 468-469.