Une Wallonie effectivement voulue par les Wallons

Toudi mensuel n°68, avril-mai-juin 2005

«La situation institutionnelle n'est pas le fruit du hasard et ne fut pas non plus subie par les Wallons.» déclarait Van Cauwenberghe lors du lancement des 25 ans de la «Région wallonne» (concept qui irrite, car la «Région wallonne», qu'est-ce sinon la Wallonie?). Dans La Libre Belgique du 26 mars, Paul Piret ajoutait que cette conclusion, était sans doute réconfortante «à défaut d'être toujours incontestable». Paul Piret est un si bon journaliste, notamment pour ce qui concerne la Wallonie, que l'on s'en veut un peu de le contredire.

Qui a voulu la Belgique de 1830?

Certes, on peut toujours mettre en cause le fait que telle ou telle entité politique ait été voulue par ceux qu'elle concerne. Il n'est pas sûr par exemple que l'État belge indépendant de 1830 ait été vraiment voulu par les Belges. Quelques semaines après les événements de septembre, un collège de 30.000 notables élit les membres du Congrès qui accoucha de la Constitution de 1831.

Mais quelle rapidité dans ce vote! Et les historiens les plus belges de la Révolution expliquent aussi que l'on se retrouva en face d'un État indépendant presque sans l'avoir voulu. Louis de Potter l'a écrit : «Les bourgeois ne voulaient que la conservation de leur bien-être n'importe comment ni sous qui (...) le peuple voulait l'indépendance et la liberté à tout prix...»1. Il n'est pas sûr que la France ait été voulue par une majorité de Français depuis des siècles comme on le croit: Eugen Weber a montré que, avant 1914, une majorité de Français ne parlaient pas le français et ne savaient même pas qu'ils étaient français.

La remarque de Paul Piret rejoint sans doute le constat que l'on peut faire, à savoir que le mouvement wallon n'a pas encore réussi à installer durablement la croyance en une communauté wallonne distincte de la Belgique. Mais le fait que le sentiment d'appartenance à la Wallonie se discute et que le sentiment d‘appartenance belge l'emporte sur lui ne prouve rien. Sauf à déconsidérer totalement la démocratie, on ne peut pas considérer que l'État unitaire a reposé sur le consentement de la population et que l'État fédéral lui aurait été imposé (pourtant c'est ce que laissent entendre certains). En effet, tout le passage de l'État unitaire à l'État fédéral s'est fait lentement sous le régime du suffrage universel qu'a totalement méprisé la Belgique naissante.

La Wallonie se «veut» depuis longtemps 

1) le travail populaire

Quand l'on examine ce qui, de 1920 à 1970, seulement du côté wallon, construit la Wallonie, on est bien obligé, sans aucun parti pris, de dire que la population a infiniment plus contribué à la construction de son destin qu'à celui de la Belgique à travers la révolution de 1830 confisquée par une bourgeoisie qui ne donna pas la parole au peuple. Celui-ci parvint à la récupérer pour acquérir ce droit de suffrage qui allait, justement, permettre la naissance de la Flandre et de la Wallonie. La Flandre à travers les votes des lois linguistiques. La Wallonie à travers de multiples manifestations et mouvements sociaux comme les vives critiques de la politique étrangère belge de neutralité, la Résistance (qui s'explique par l'espérance du recouvrement des droits démocratiques), les Congrès Wallons de 1945 à 1950, l'insurrection de juillet 1950, type de mouvement sur lesquels l'armée tirait sous le suffrage censitaire. Il y eut ensuite les mouvements syndicaux des années 50 (le ralliement des Fédérations wallonnes de la FGTB au fédéralisme), 60 (les grandes grèves, le pétitionnement des 600.000, les «journées wallonnes») et 70 (la montée du Rassemblement wallon, la radicalisation socialiste wallonne).


Pourtant, nous savons que cela ne suffira pas à emporter la conviction. L'apport de Christophe Traisnel (voir l'article qui lui est consacré)2 dans sa thèse de doctorat où il compare le Québec et la Wallonie, c'est de nous suggérer que, sans doute, aujourd'hui comme hier, c'est «un nombre limité d'individus» qui parvient à créer une nation, certes, dans le cadre que permet le très grand nombre d'individus. Mais dans les démocraties si travaillées d'aujourd'hui (malgré leurs défauts), l'exercice est plus long qu'à l'époque de création des premiers États-nations. Ceux-ci se revendiquent de surgir de la souveraineté populaire et de l'exprimer alors que, formellement, dans aucun État démocratique, l'identité nationale n'a été véritablement l'objet d'un long exercice de persuasion et la conclusion d'un débat dans lequel on aurait donné «du temps au temps». C'est ce que le Québec illustre à la perfection. Il s'impose, comme condition, de naître par la démocratie directe dans une vieille démocratie où le jeu des convictions contraires et disparates se joue depuis si longtemps qu'il rend justement extrêmement difficile une majorité sur une question existentielle aussi importante que la nation à laquelle on appartient. Les Québécois sont invités sans cesse à choisir la nation et l'État qu'ils veulent. La réponse a été négative pour l'indépendance (de justesse en 1995), jusqu'ici. Mais la Constitution canadienne a été pareillement rejetée par le Québec. On sait que chez nous, pour rire (Élio Di Rupo) ou pas (Zoé Genot), certains proposent de soumettre au peuple belge la question de savoir s'il veut en demeurer un. Alors que chacun sait bien depuis 1950 -et même un juriste plutôt unitariste comme Hugues Dumont- que l'absence de peuple belge véritable empêche de lui poser une question référendaire, que ce soit sur l'Europe ou sur n'importe quoi. On peut supposer en effet que la réponse à la question ne trancherait rien puisque, comme l'a prouvé la Consultation populaire de 1950, cette réponse ne serait pas la même en Flandre et en Wallonie. Cette Consultation de 1950 n'a certes créé qu'une conviction négative: il n'y a pas de nation belge. L'échec cuisant des partisans de l'État belge que souligne la Consultation du 11 mars 1950 amène un Hugues Dumont à écrire : «La Belgique ne pourrait survivre s'il était permis de connaître sans contestation possible la teneur de son opinion publique sur des questions sensibles3

2) le travail parlementaire

Lorsque le PSB revint au pouvoir en 1968, il avait à son programme cette régionalisation dont le principe fut même inscrit dans la Constitution en décembre 1970, mais dont les modalités ne furent pas concrétisées par la «loi», ce que prévoyait la Constitution révisée en 1970. En 1968, les socialistes wallons, les communistes et le Rassemblement wallon obtenaient plus de 50% ensemble et près de 60% en 1971 alors que le PLP, qui avait mené une campagne tricolore et unitariste en 1968 avec des gains très limités en Wallonie (1%), et des pertes en Flandre, s'effondrait en 1971, perdant 9% des voix en Wallonie. Si, ensuite, sous la houlette de Leburton, les socialistes effectuaient une courbe rentrante unitariste, le Rassemblement wallon, à partir de 1974, poursuivit le combat en mettant en place une «régionalisation préparatoire» faute que la coalition en place dispose des majorités suffisantes pour imposer une régionalisation définitive. Il y eut alors le retour au pouvoir des socialistes en 1977 avec une volonté régionaliste affirmée haut et clair. Il y eut le Pacte d'Egmont, lui aussi très régionaliste, mais torpillé par Tindemans en septembre 1978 et les unitaristes du CVP. Les socialistes wallons tenaient bon et revenaient au pouvoir en 1979 après une crise gouvernementale de quatre longs mois (la plus longue de notre histoire), pour, à nouveau, instaurer cette régionalisation torpillée à l'automne 1978 et finir par l'obtenir en août 1980.


Yves de Wasseige nous a souvent confié que, cette année-là, beaucoup de parlementaires acceptèrent la régionalisation définitive en comptant bien qu'elle ne serait que provisoire, son échec leur semblant certain. La place nous manque ici - il y faudrait des volumes - pour pouvoir donner une faible idée des pronostics généralisés sur la faillite de la Wallonie en cas d'autonomie même limitée. Pronostics liés à l'évocation du spectre d'une République socialiste populaire qui effrayait (vraiment!) toute l'opinion publique de droite.


La pauvre Région wallonne de 1980 était à la tête de pouvoirs très limités, avec des moyens qui l'étaient plus encore. Même si, aux élections de 1981, le Rassemblement wallon se divisait en deux (sur l'opportunité de l'alliance avec le FDF), ses deux «morceaux» conservèrent les résultats fixés en 1977 et 1978, dans la déroute. Une grande partie des électeurs ralliaient les socialistes wallons en 1981 à la suite de personnalités comme J.E. Humblet, Yves de Wasseige et Jean Mottard, ce qui eut pour effet de doper les socialistes wallons. Certes, de 1982 à 1987, en passant par le triomphe de José Happart en 1984 (Parlement européen), par les élections de 1985, les socialistes wallons demeurèrent dans l'opposition, la coalition au pouvoir mettant en œuvre une politique terrible d'austérité et prononçant le stop institutionnel. Mais le énième rebondissement de l'affaire des Fourons en 1987 fit tomber le gouvernement. Les socialistes revinrent au pouvoir poussé tant par un électorat lassé de l'austérité que par un électorat wallon demeuré consistant dans les rangs du PS (les deux se confondant largement). En 1988, les pouvoirs de la Wallonie furent augmentés. En septembre 1991, l'opposition de membres flamands de la coalition gouvernementale nationale à des exportations militaires de Wallonie, aboutit à la réunion du Parlement wallon à Namur se transformant en assemblée pré-sécessionniste. La campagne pour les élections législatives de 1991 donna lieu à une surenchère nationaliste de la part de socialistes qui cependant perdirent des points aux élections tout en gardant cependant un score proche des 40% des suffrages wallons. Il y eut alors la prise de pouvoir par Spitaels à la tête du gouvernement de la Wallonie qui étonna et intrigua tant le petit monde de commentateurs bruxellois de la politique intérieure: comment le grand homme allait-il s'enterrer à Namur? Qu'est-ce que cela cachait, la Wallonie n'en valant quand même pas la peine? En tout cas, ces années qui suivirent furent très riches de progrès pour l'autonomie de la Wallonie: transfert de compétences de la Communauté à la région, adoption du principe selon lequel les députés wallons seraient élus directement, mais non les députés communautaires, augmentation des compétences régionales en général. En outre, c'est en 1993 que fut adopté un principe lourd de conséquences encore peu perçues à notre sens.

L'influence capitale de la construction européenne

En 1993, on considéra que les compétences dévolues aux États fédérés étaient des compétences que ceux-ci pouvaient exercer non seulement à l'intérieur de la fédération, mais également sur la scène internationale, et notamment au sein du Conseil des ministres européens. Le principe veut que dans leurs domaines de leur ressort, les États fédérés se mettent d'accord, par exemple en matière d'agriculture, pour exposer, alternativement (tantôt un ministre wallon, tantôt un ministre wallon), dans l'enceinte européenne, une position censée être celle de l'État belge, mais qui est en fait la résultante d'un accord entre Flandre et Wallonie. L'expérience montre que ces ministres (qui ne sont pas des ministres belges au sens strict et il peut y avoir des Bruxellois dans certains cas), se mettent toujours d'accord. En 1999, en 2000 et ensuite encore à l'été 2003, de nouvelles compétences furent accordées à la Wallonie (agriculture à 100%, commerce extérieur, tutelle sur les pouvoirs locaux etc.). On considère aujourd'hui que, hors le service de la dette, les États fédérés belges gèrent 51% des moyens budgétaires étatiques autrefois à la seule disposition de l'État belge. D'autres régionalisations sont prévues dans domaine de la coopération au développement ou en matière de sécurité routière. La Flandre est demandeuse de régionalisation des soins de santé, de la politique de l'emploi et de la politique familiale, ce qui accroîtrait encore le pourcentage des matières dévolues aux États fédérés de quelque 20%. Ce pourrait être plus (en l'étendant aux pensions), dans la mesure où la Flandre, par la voie d'Yves Leterme, a fait savoir que cette régionalisation de la Sécurité sociale ne pourrait concerner que l'organisation de la politique sociale dont le financement demeurerait belge. Pourquoi les Wallons auraient-ils peur? La Wallonie se redresse et le sénateur Destexhe doit être loué pour avoir déclenché un débat révélateur de la conviction nationale des élites wallonnes (politiques, économiques et sociales), qui contraste avec le pessimisme spontané d'un peuple wallon qui s'explique mille fois après ce siècle de malheurs dont il s'extirpe.


Il était étonnant à cet égard de lire sur les Forums l'enthousiasme de certains ultra-rattachistes à l'annonce des raisonnements inexacts d'Alain Destexhe4. C'est à croire que certains parmi eux -qui ont cependant si constamment contribué aux progrès de l'autonomie wallonne au temps où les gens-supposés-savoir y voyaient la fin de tout- s'effrayent de voir la Wallonie en sortir! À moins que cela ne les déçoive? Et que l'objectif «France» soit contredit par la manière dont la Wallonie s'impose? Ce qui frappe en effet, par exemple en matière de commerce extérieur, c'est que les États fédérés utilisent largement les possibilités qui sont celles de l'État belge comme son réseau d'ambassades par exemple. Cela fait penser que la Belgique pourrait être la chrysalide d'une Union libre des peuples wallon et flamand infiniment plus vivante et intense que l'État dont elle serait issue, mais reflétant les débats incessants qui l'ont animé (voir à ce sujet l'article de Thibaut Naniot sur le centenaire de 1930). Ceci permettrait de dire que la Flandre et la Wallonie n'auraient connu, en 175 ans d'État belge, que leur moment larvaire. Mais ce qui n'amène pas du tout à une réunion à la France. Une réunion pure et simple que certains souhaitent voir s'imposer au peuple wallon dans ce qu'ils souhaitent clairement : une apocalypse sociale et économique de Liège à Tournai et une solution qui s'imposerait à la faveur de notre désespoir. Or nous avons la chance, pour une fois, de décider librement de ce que nous sommes. Les temps sont favorables et que peut signifier d'espérer tout du malheur?

L'Europe et la France

Dans cette revue, nous avons toujours été attentifs à la question de l'Europe et c'est la raison pour laquelle nous avons pensé reproduire un long article de Serge Regourd auquel se réfèrent bien des partisans du NON en France. Il a fondé notre conviction: il vaudrait mieux pour que l'Europe soit aussi une communauté morale et non pas un simple assemblage économique et administratif que la France dise NON à la Constitution giscardienne. Il le vaudrait mieux aussi à cause de la République dont les Français n'ont pas tort de s'enorgueillir, car c'est la République qui, partout, proclamée ou non, fonde la préséance de la volonté populaire sur les impératifs des marchands. Car c'est la République qui fait que, entre le fort et le faible, «la loi qui libère» l'emporte sur «la liberté qui opprime».

  1. 1. Cité par Maurice Bologne in L'insurrection prolétarienne de 1830 en Belgique, réédité par Critique politique, juillet 1981, n°9, p.46.
  2. 2. Christophe Traisnel, Le nationalisme de contestation, Le rôle des mouvements nationalistes dans la construction politique des identités wallonne et québécoise en Belgique et au Canada, thèse en cotutelle présentée le 15 octobre 2004 à l'Université de Panthéon-Assas et de l'Université de Montréal
  3. 3. Hugues Dumont, État nation et constitution in Belgitude et crise de l'État belge, Facultés Saint Louis, Bruxelles, 1989, p.107.
  4. 4. Wallonie, la vérité des chiffres, brochure distribuée en mars 2005, www.destexhe.be.