Saluer Victor Hugo

Toudi mensuel n°47-48, juin 2002

Enfants de l'apathie, réveillez-vous ! G.Denis

« Et s'il n'en reste qu'un , je serai celui-là !»V.H.

Un quoi ? Un républicain, pardi ! soit un démocrate, un juste ! il est bon de le rappeler en ce temps du consensus asthénique ! Tandis que Chateaubriand et Vigny royalistes vilipendaient 1789, que Baudelaire désespéré et cynique, s'en foutait, que Nerval rêvait des grottes où nagent les sirènes, visages d'Adrienne, blondes aux yeux noirs ; que Balzac officiellement se déclarait le partisan des rois pour les yeux bleus de Mme Hanska, l'Étrangère; et que Lamartine, exception, faisait mentir l'opinion qui veut qu'un écrivain se trompe toujours quand il se mêle de politique ; Hugo, lui, Ego Hugo, V.H., tonitruait à la Chambre, dans ses lettres, dans ses œuvres, épousant l'art et la conscience...

C'est l'année Hugo, les publications, biographies surtout, s'amoncellent de même que se multiplient les commentaires sur ses voyages dans nos régions, souvent bâclés, laissant peu de place au contexte historique et à la réflexion sur l'oeuvre hugolienne. Hugo a logé ici, forniqué là, pissé ailleurs, roté plus loin, qu'est-ce qu'on s'en fout ! Je conseille aux amateurs d'abord de lire Hugo, surtout ses poèmes que l'on délaisse à notre époque si peu poétique ( La Pléiade et la collection Bouquins chez Laffont entre autres), et ensuite l'ouvrage en trois volumes de notre compatriote Hubert Juin , Victor Hugo, paru chez Flammarion dans les années 1980, hélas presque introuvable en librairie mais non en bibliothèque.

Aragon interrogeait: «Avez-vous lu Hugo?» Non, bien sûr. On ne lit Hugo que par morceaux, or c'est l'ensemble qui compte, mais la lecture de l'ensemble, démarche la plus honnête, vous prendra des mois et des mois, soit une tâche presque impossible de nos jours!

Homme double, triple, antithétique, Ego Hugo n'est lu que par facettes. Un destin. Une oeuvre. Un homme. Un monstre. Mais ce destin, cette oeuvre, cet homme, il les a forgés, son monument verbal, il l'a sculpté. Plongé dans son siècle, il donna sens à son siècle, vers la démocratie, vers le progrès humain. C'est de cet aspect que je disserte plus avant.

Regardons les portraits de V.H., de sa jeunesse à sa mort. Quelles métamorphoses! Est-ce le même homme ? Oui et non . En premier, entre en scène un jeunot blondinet, poète de cour qui loue la Restauration des rois. Attaché à sa mère, il se méfie de son père général d'Empire et républicain ( on le surnommait Brutus). Son frère aîné, Abel, suivra le chemin du père, militaire, un père qui risqua courageusement sa vie en Espagne et lors des Cent-Jours. Son second frère, Eugène, est son rival en Littérature. A vouloir égaler Victor, le vainqueur, il terminera sa pauvre vie à Charenton ( une des filles de V.H., Adèle H., sombrera elle aussi, dans la folie, le détail n'est pas anecdotique) Si le père général a renié la mère, Sophie, il avait ses raisons: Sophie était un glaçon, enfin pas pour tout le monde, notamment pour un certain Lahérie, royaliste recherché par la police de Fouché. L'histoire se répétera pour Victor dans son mariage avec Adèle Foucher...

Le virage que prit V.H., du conservatisme vers un républicanisme pur et dur, se négocia lentement. Hugo approuva Charles X, le roi constitutionnel Louis- Philippe et pendant la révolution sanglante de 1848, il se déclara partisan de la Régence, rejetant Blanqui et le drapeau rouge. A cette époque, promu «pair de France», il jouissait des privilèges dus à ce rang. Cependant, siégeant à droite, il votait de plus en plus à gauche. Il est vrai que la misère du peuple, de jour en jour, le révulsait. Dès les années 1830, il refusa une augmentation de sa pension promise par Charles X, bien qu'il fût pauvre à l'époque. En outre, les insurrections populaires de cette décennie, toutes réprimées avec cruauté, prêtaient à réflexion, et V.H. réfléchissait. Sa prise de position contre la peine de mort, lui valut les premières inimitiés de la droite monarchiste alors que sur le plan littéraire, salué comme le chef de file du Romantisme, il triomphait avec sa pièce de théâtre Hernani. Dès cette époque apparaissent les thèmes de l'oeuvre hugolienne: la misère du peuple, l'honnêteté trompée, la générosité des bannis, l'enfant martyr, la femme exploitée, et le goût des voyages buissonniers qui se bouclaient au hasard en compagnie de Juliette Drouet, sa première maîtresse. Toute sa vie, celle-ci vécut cloîtrée à proximité de V.H., à Paris, à Bruxelles, à Jersey, à Guernesey, attendant les attentions et les faveurs de son «Toto». Elle lui sauva la vie lors du putsh du futur Napoléon III et lui facilita l'exil. Malgré les infidélités de Toto, de plus en plus fréquentes, elle demeura fidèle, indifférente à la haine que lui vouait l'épouse légitime Adèle Foucher, qui, lassée des assauts répétés du «Cyclope», ferma une nuit la porte de sa chambre à clé, après 5 grossesses successives, pour l'ouvrir timidement à un tempérament plus modéré, un «froid», un intello brillant certes mais incapable d'élan et dépourvu d'esprit créateur, Sainte-Beuve. Un furet, en quelque sorte, d'abord hypocrite ami de V.H., puis son ennemi littéraire juré. Comment ce critique éminent qui portait un bonnet rond sur son crâne rond, une période professeur à l'Université de Liège, aurait-il pu apprécier l'oeuvre baroque et torrentielle de V.H., lui qui comptait les rimes sur un boulier- compteur ? Le succès du roman Notre-Dame de Paris hérissa les poils du furet qui, en douce, plantait ses petites dents - aiguilles dans la carne de V.H.

V.H., donc, siégeait à droite et votait à gauche mais pas avec la gauche. À la tribune du parlement, en 1849, il déclara: «Je déclare en effet qu'il y aura toujours des malheureux mais qu'il est possible qu'il n'y ait plus de misérables.» Tollé chez ses amis conservateurs. Et voilà qu'il prône le suffrage universel, la liberté totale de la presse, l'instruction gratuite et obligatoire pour tous, les droits de l'enfant ( longtemps avant Baudouin 1er de Belgique), la création d'un ministère de la Culture !!! La droite suffoque. Le Prince-Président de la République, lui souffle: «Prenez garde, ne vous rendez pas impossible.» V.H. rétorque: «Les hommes qui suivent la ligne que je suis sont impossibles jusqu'au jour où ils sont nécessaires.» La droite désormais veut sa peau, mais Hugo a la couenne boucanée, et du courage. Il marche sous les balles des barricades, défie la police bientôt impériale, sa tête est mise à prix 25.000 Francs!

Je me souviens de ce que les bons pères du collège me rapportaient au sujet de Victor Hugo. Le mot de Gide : «le plus grand écrivain français, hélas!» ( hélas pour Gide !), et qu'il fut un exilé de luxe. Grossier mensonge qui suivirent d'autres mensonges sur sa fortune, car il gagna ses sous à la sueur de son front transpirant sur sa plume et aux souffrances de ses yeux éclairés par une bougie ou un quinquet ; mensonge sur son opportunisme, lui qui afficha jusqu'au bout la formule de son roman Quatrevingtreize: Liberté. Egalité. Fraternité.

Sainte-Beuve, Veuillot, Barbey d'Aurevilly, Daudet, les hyènes n'avaient pas assez de dents ni de mucus pour cracher leurs calomnies. C'est qu'il gênait V.H !

V.H ? «V, disait-il, c'est le vase ( d'élection) et signifie élévation, envolée. H, c'est l'édifice, le monument, c'est la façade occidentale de N.D. de Paris avec ses deux tours harmonieuses et rigides reliées transversalement par la galerie de portails..

Il fera inscrire en grand ce V.H. sur la cheminée de sa maison, Hauteville- House, à Guernesey, qu'il conçut entièrement avec son fils Charles.

Scène véridique : pendant une insurrection, le 4 décembre 1851, alors que Bonaparte lance l'armée sur les républicains, Edouard Plouvier sauve la vie de Hugo et de quelques amis en le guidant dans le dédale des rues jusqu'au chevet d'un enfant mort. Les bons pères, dont je vous parlais, se moquaient aussi du recueil Les Châtiments dont j'excipe ce fragment de poème ; ils répétaient : «pour qui Victor Hugo se prend-il?»Tout simplement pour Victor Hugo !

Il jouait ce matin, là, devant la fenêtre !

Dire qu'ils m'ont tué ce pauvre petit être !

Il passait dans la rue, ils ont tiré dessus.

Monsieur, il était bon, et doux comme un Jésus.

Moi, je suis vieille, il est tout simple que je parte ;

Cela n'aurait rien fait à monsieur Bonaparte

De me tuer au lieu de tuer mon enfant !

Homme courageux, généreux, homme amoureux. En 1833, dans Toute la Lyre , il écrit pour Juliette ces vers simples que les poètes d'aujourd'hui ne savent plus écrire :

Oui, je suis le regard et vous êtes l'étoile.

Je contemple et vous rayonnez.

Je suis la barque errante et vous êtes la voile.

Je dérive et vous m'entraînez !

Déjà le thème de la mer, si présent chez V.H. ! Bien sûr, V.H. n'est pas un ange ! A Juliette succédèrent Léonie, Alice, puis à Guernesey, à Bruxelles, au moins cent autres, belles, laides, gratuites ou payées. Admettons que V.H. en avait alors que Sainte-beuve en manquait. Mais avançons !

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« Je suis un homme qui pense à autre chose»V.H.

Très jeune, Hugo se sentit plus qu'inspiré, possédé. Par l'Esprit, qu'il nommera Dieu. D'où son attachement au spiritisme ( son fils Charles était médium), son attention aux rêves qu'il transcrivait méticuleusement et qui, certes, influencèrent l'œuvre, d'où l'érection lente mais sûre de sa statue de voyant, de prophète du siècle. A 33 ans, dans Les Chants du Crépuscule, il notait déjà :

Je suis triste au-dedans de moi.

J'ai sous mon toit un mauvais hôte.

Je suis la tour splendide et haute

Qui contient le sombre beffroi.

Car Dieu lutte avec le Diable. Étrange génie pris entre la raison la plus droite et le mysticisme le plus délirant, car, le croyez-vous, V.H. prie chaque jour. «Si je me réveille la nuit, je prie.» Et selon Stapfer, son ami, il envisageait d'écrire un livre sur la prière. Cependant les esprits le travaillent sans relâche, et «ce gouffre monstrueux plein d'énorme fumée.» ( Les Contemplations) Heureusement Dieu existe pour V.H., pas celui de l'Eglise inféodée au pouvoir, son Dieu, «ce grand mot ténébreux tout gonflé de clarté».

L'ombre emplit la maison de ses souffles funèbres.

Il est nuit. Tout se tait. Les formes des ténèbres

Vont et viennent autour des endormis gisants.

Pendant que je deviens une chose, je sens

Les choses près de moi qui deviennent des êtres,

Mon mur est une face et voit ; mes deux fenêtres,

Blêmes sur le ciel gris, me regardent dormir.

Nuit du 26 au 27 mars 1854.

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«Dieu seul sait qui je suis et comment je me nomme ;»V.H.

«Le scepticisme, cette carte sèche de l'intelligence.» V.H.

Isolé sur son rocher de Guernesey, face au bas, l'océan, abîme porté par les vagues mouvantes, et le haut, les astres, le Voyant médite dans son rêve immense. Seul ? Sa rêverie revendique l'enracinement. Le 2 avril 1853 : « L 'inévitable avenir de l'homme, c'est la liberté; l'inévitable avenir des peuples, c'est la République ; l'inévitable avenir de l'Europe, c'est la fédération.»

Généreux, il aide ses amis proscrits, ouvre sa table aux enfants pauvres de Guernesey, participe à toutes les luttes : indépendances des peuples, Italie, Grèce, Crête, Mexique, Pologne ; contre la peine de mort en Angleterre, en Belgique, aux Etats-Unis. Ici il prend le parti de John Brown, sorte de Spartacus noir qui du Kansas au Missouri, prêcha l'indépendance des Noirs et des travailleurs contre les propriétaires. Un «terroriste».

C'est le colonel Lee, futur général sudiste, qui le captura. Hugo s'enflamme : «Que l'Amérique sache et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Caïn tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus.» (2 décembre 1859, dans Aux États-Unis d'Amérique )

 

Cette action politique ne l'empêche pas d'être attentif aux intersignes, aux voix de «la bouche d'ombre» ; depuis la disparition de sa fille aînée Léopoldine (souvenez-vous : À Villequie), la mort le tourmente, et les morts lui parlent. Et la femme l'obsède. Gouffre, abîme, bouche d'ombre, sa soif de la femme, littérairement et charnellement, est insatiable. Servante ou duchesse, il n'importe.

«Que de ténèbres dans cette blancheur de Vénus ?»

N'est-ce pas le serpent qui vaguement ondule

Dans le souple beauté des vierges au sein nu !

Le souci de l'enfance l'occupe aussi. «L'enfant, c'est la question suprême», proclame-t-il le 20 septembre 1862 à Bruxelles, lors d'un Congrès international pour l'avancement des sciences sociales. C'est que ses enfants lui causèrent bien du souci : Léopoldine ( «Didine») morte noyée à 19 ans ; Adèle folle d'amour pour un soldat anglais, et folle tout court. Et ses fils : Charles est d'une mollesse navrante ; François-Victor est un élégant, joueur invétéré qui se laisse vivre mais il traduira tout Shakespeare et prendra parti en risquant sa peau pour la République !

 

La parution des Misérables, l'installe au pinacle de la gloire. La droite se déchaîne en alignant les arguments ad hominem. Veuillot : «une des actions les plus ignobles et les plus fructueuses de cette carrière d'apostat».

Quand Hugo écrit : « c'est de l'enfer des pauvres qu'est fait la paradis des riches», ou, «La mine prospérait ; quel était son produit ? la famine.», il affole les Dominants : «Chose inaccessible à l'entendement normal»; «le Pontife de la Démagogie», et un certain Bartault déclame : «de tous les écrivains français, Victor Hugo est sans conteste celui qui est le plus pénétré d'influences juives.» Et l'éminent critique de citer les prophètes de la Bible oubliant ...Jésus Christ.

Il est entendu que Victor Hugo se payait de mots ! La belle affaire ! N'était-il point poète ? Passant «outre», V.H. entrevoyait le sur-réel, la Nature «une apparence corrigée par une transparence», il savait que dans l 'ultérieur, gisaient les secrets des êtres et de l'Être; en plus il inscrivait l'individu dans le monde et l'histoire ! Alors quand la critique lui reproche son Jérimadeth , néologisme, dans Booz endormi, moi, je me marre !

Voici quelques «haikus» hugoliens qui en disent long...

«Homme , veux-tu trouver le Vrai ?

Observe le Juste

«Il est dans l'univers rien qui ne soit exprès.»

«Tout homme est un dessein de Dieu marchant sur terre.»

«Notre vocation ici-bas

Ce n'est pas de toucher le but ; c'est

D'être en marche.»

«Soyons l'immense Oui.»

soit, «une voix opiniâtre dans le tumulte triomphal des iniquités régnantes.»

Face aux «propriétaires d'hommes», il s'agit «de faire un peu obstacle, de montrer de la mauvaise volonté ; d'apporter quelque empêchement.»

Voyez comme V.H., décrit les opinions de Marius, son double «jeune» dans Les Misérables :

«De quel parti était-il ? Du parti de l'humanité. Dans l'humanité, il choisissait la France ; dans la nation, il choisissait le peuple ; dans le peuple, il choisissait la femme.»

Sa conception de l'Histoire, bruisse à nos oreilles actuelles, dans William Shakespeare:

«L'histoire marche derrière ces niaiseries, les enregistrant...Qu'un homme ait " taillé en pièces " les hommes, qu'il les ait " passés au fil de l'épée ", qu'il leur ait " fait mordre la poussière " (horribles expressions devenues hideusement banales), cherchez dans l'histoire, le nom de cet homme, quel qu'il soit, vous l'y trouverez. Cherchez-y le nom de l'homme qui a inventé la boussole, vous ne l'y trouverez pas (...)»

Et de citer les exemples de glorification des rois, et de conclure : «Il est temps que cela change.»

«Ma vie entre déjà dans l'ombre de la mort,

Et je commence à voir le grand côté des choses (...)» V.H.

«Mère, voilà douze ans que notre fille est morte ;

Et depuis, moi le père, et vous, la femme forte,

Nous n'avons pas été, Dieu le sait, un seul jour

Sans parfumer son nom de prière et d'amour.» (Dolorosae, Les Contemplations, 14 juillet 1855).

On se déprend difficilement de V.H. Sa lecture rend fades beaucoup de livres contemporains. On se réjouit, on rit, on pleure et le livre fermé, la nostalgie vous étreint ( quel écrivain !), et la tristesse : depuis son époque rien n'a changé, enfin si peu, alors on s'accroche à cet inoxydable amoureux de la Vie :

O belle meunière de Chelles,

Le songeur te guette, effaré

Quand tu montes à tes échelles,

Sûre de ton bas bien tiré.

(Chansons des Rires et des Bois, 1859)

Et quelles visions :

« La mort m'emmène dans la sérénité ;

J'entends ses noirs cheveux qui viennent dans l'espace.

Je suis comme celui qui, s'étant trop hâté,

Attend sur le chemin que la voiture passe.

Ne plaignez pas l'élu qu'on nomme le proscrit.

Mon esprit, que le deuil et que l'aurore attire,

Voit le jour par les trous des mains de Jésus-Christ.

Toute lumière sort ici-bas du martyre.»

(Les Quatre vents de l'Esprit, 1854)

Saluer Victor Hugo non seulement par les anecdotes, mais par l'œuvre entier de l'écrivain et de l'homme, c'est bien le moins !

A lire aussi, dans le train ou en avion, ce n'est pas long et le livre révèle l'essentiel sur l'homme et l'œuvre de V.H., Hugo, de Henri GUILLEMIN, Le Seuil, collection Écrivains de toujours, 1951 et 1981..