RTBF, la bataille de Bruxelles

Toudi mensuel n°65, septembre-octobre 2004

Décidée il y a un peu plus de deux ans, la lourde restructuration de la RTBF ne se réalise pas sans à-coups. Le personnel continue de recevoir largement sa part de bousculades et d'inquiétudes, tandis que les représentants politiques s'en tiennent à l'attentisme prudent qui leur a si bien réussi depuis le début du processus. Mais les premiers bilans ne sauraient tarder, à quelques mois de la négociation d'un nouveau contrat de gestion. Le coût social du plan en valait-il la peine ? L'entreprise a-t-elle vraiment changé de siècle ? Ses résultats d'audience et les services qu'elle rend justifient-ils ses subventions dans ce monde désargenté de la culture et de l'enseignement ? Car on ne compte plus, ces derniers mois, les modifications de programmes et les discussions byzantines sur des sondages insatisfaisants. C'est que, en radio particulièrement, la reconstruction avait d'abord manié le marteau-piqueur. Et, cette fois, ce fut au tour des auditeurs de prendre les coups, tant les Wallons que les Bruxellois. Pourtant, après avoir jeté aux orties ses antennes régionales, voilà que la RTBF les redécouvre aussitôt, dans l'urgence et l'agitation, sous la pression de la concurrence privée. Le redéploiement n'est toutefois visible qu'à Bruxelles. Le bruxello-centrisme endémique du Boulevard Reyers n'explique pas tout.

VivaCité, VivaBruxelles plutôt, sur le flanc des autobus de la STIB et dans les stations de métro, VivaBruxelles affiché par les rues dans toute l'agglomération... Ou comment, quitte à faire exploser les budgets, tenter de revenir à l'automne sur la suppression hivernale de la chaîne régionale Bruxelles Capitale, cette erreur fondatrice - avec la suppression, concomitante, de Fréquence Wallonie - de la restructuration des radios de la RTBF. Grisant exercice de comm1, dont Francis Goffin se serait pourtant bien passé. Venu de Bel-RTL à la tête des radios publiques, il a dû concrétiser d'entrée de jeu les oracles improbables des consultants importés précédemment par Jean-Paul Philippot. L'administrateur général, le conseil d'administration auraient pu dire non, mais ils ont opiné du bonnet et ils se sont trompés2. Dans le rejet dogmatique des particularités bruxelloises, dans l'ignorance hautaine de la Wallonie, dans la fascination tardive envers le succès communautaire des réseaux privés, ils ont voulu faire table rase des deux pôles radiophoniques régionaux et les fusionner en une antenne unique, sur un critère belge francophone exclusif. Mais ils n'y sont même pas arrivés : les pressions extérieures ont vite rouvert le robinet des décrochages, comme on dit en jargon, jusqu'à la vague de protestation massive de la fin du printemps - auditeurs en colère et personnel politique en manque de visibilité - qui, paradoxalement, est partie de Bruxelles et non de Wallonie3. Le rideau de la rentrée de septembre s'est donc levé sur une lutte au couteau entre, d'une part, VivaBruxelles, le décrochage bruxellois de VivaCité, proposant dorénavant, six heures par jour, des émissions à contenu local et, d'autre part, BXL, la nouvelle radio de RTL, bruxelloise en continu, mais largement musicale en dehors des heures de grande écoute. Il n'y a là, direz-vous, que banale concurrence entre produits sur un marché. Si ce n'est que la RTBF constitue depuis toujours une sorte de révélateur de l'état social et politique. Arrêtons-nous cette fois à l'intérêt intellectuel de la chose, en évacuant d'entrée de jeu ce brouillard qui prend à la tête, ce malaise que suscite le combat de chefs du Boulevard Reyers et de l'Avenue Ariane. Sur fond d'animosités personnelles entre anciens collègues, ces rodomontades croisées précipitent plus encore l'entreprise publique dans une exacerbation obsessionnelle de la concurrence. Cela commence à faire mauvais genre.

Ceci dit, Goffin a les coudées franches. Aujourd'hui en tout cas. A terme, il joue sa tête dans cette affaire VivaBruxelles. Quant à Philippot, c'est en janvier prochain qu'il sera évalué par le gouvernement de la Communauté française, en pleine négociation d'un nouveau contrat de gestion. L'administrateur général et son directeur ont donc également intérêt à ne pas se prendre les doigts dans cet engrenage qui s'emballe sous l'effet de la tentation technocratique, du libéralisme économique, de l'égocentrisme ambiant des managers, de la dérégulation des médias, de l'abandon des valeurs du service public et même du nouveau concept frémissant de nation des francophones où chacun se fait peur sur l'avenir de l'Etat Belgique. Sinon la tête, il y a de quoi en effet y perdre la main.

Un monde d'artefacts

Prenons donc un moment le large de ce théâtre médiatique, avant d'y revenir. Non seulement l'offre des radios et des télévisions est révélatrice de la société globale à laquelle elle s'adresse, mais, même contenue aux seuls impératifs capitalistes, elle doit aussi anticiper l'évolution de la demande. C'est aux responsables du secteur de pressentir le changement qui point, sans se confiner à des graphiques et statistiques où les hommes et des femmes de chair et de sang, qui sont la matière du management, se voient photographiés en classes, PRA4 et autres cœurs de cible.

La démarche demande autant de courage que de discernement. Il est difficile, voire dangereux, de contester les évidences satisfaites, de contredire les modes, a fortiori dans ce monde cynique et enchevêtré - médias-pub-politique -, où règnent l'apparence, l'artefact, la starification et les coups tordus. Où il faut sans cesse pousser au bout de ses possibilités l'ordinateur rationnel du cerveau pour engendrer son contraire, l'affectivité. Mais si la population brassée par les médias paraît aujourd'hui largement compassionnelle et commémorative5, il n'y a peut-être là qu'auto-défense semi-consciente contre les grands prêtres de l'infotainment6. Ce leurre peut berner à leur tour les businessmen de l'audimat et les conduire au mur. La suppression de Bruxelles Capitale et de Fréquence Wallonie en constitue l'exemple récent dans notre paysage de chez nous.

Le temps est révolu des animateurs et des journalistes sur piédestal. L'audiovisuel, particulièrement, a perdu son caractère de référence de pensée. Il fait face à une crise de confiance structurelle de la part de la société civile. Devenus eux-mêmes des produits de consommation comparative, voilà les stars jetées au rebut par leurs publics, dès que pointent nouvelle tête ou nouvelle voix. Le système médiatique, cyniquement installé par ses patrons7, se retourne contre lui-même. Comment s'étonner, dès lors, de la facilité contemporaine avec laquelle auditeurs et téléspectateurs osent protester - dans le meilleur des cas - lorsqu'un programme ne leur convient plus ou - le plus souvent - décident, sans états d'âme ni justification, de se détourner de l'offre qui leur déplaît, de simplement fermer le poste au nez des bateleurs. Circulez ! Allez jouer ailleurs, ou je lâche le chien ! Privés des anciens arguments d'autorité8, enfermés dans leur propre logique marchande de l'émotion et du coup de cœur qui font vendre, les responsables de chaînes et leurs faire-valoir en sont réduits à revenir à la case départ de la modestie. Tous n'y arrivent pas, loin s'en faut, tant ces grands fauves restent d'abord de grands romantiques, hantés par le symptôme narcissique de l'abandon.

«United colors of Bruxelles-Brussel»

Bref, les gens ne sont pas si bêtes. Tous les VivaBruxelles du monde, placardés dans la ville ne changeront pas l'opinion des Bruxellois. Derrière l'auscultation du Manneken-Pis par un figurant benêt - «99.3 pulsations/min.» -, ils savent que c'est la montoise VivaCité qui continue de s'avancer masquée9 et qu'une vessie ne se change pas en lanterne parce qu'un directeur l'assène à quelques journalistes.

On n'aura pas la prétention d'en revenir à la création du monde. Une des lectures de la guerre des radios bruxelloise de cette rentrée, comme adorent dire certains journalistes - comment alors qualifier le conflit en Irak ? - et, comparativement, le silence des Wallons, tout cela passe pourtant par un élargissement de la focale, bien au-delà des considérations de marketing, fût-il nourri d'exégèses scolastiques sur les résultats de sondages commandés. A côté d'autres phénomènes, ces bruissements d'antennes, décrochage VivaBruxelles de la RTBF, lancement de BXL par RTL et Rossel, projet Bruxelles-R («brusseleir...») de Nostalgie, ou encore FM Brussel flamand, lancé en début d'année, deviennent à leur tour des révélateurs d'un changement majeur dans le paysage politique du royaume, rien de moins. Sur le mode mineur, convenons-en. Quoique.

C'est que le fatras bruxellois, le brol de la Région de Bruxelles-Capitale se crée doucement son identité, faite d'un reste de supériorité néo-belgicaine et d'un zeste de snobisme, mais surtout de culture urbaine, de métissages et de melting pot linguistique. Le tout sous l'égide d'une langue française restée dominante, avec l'appui aussi implicite que déroutant d'une minorité flamande locale, tout heureuse de participer à la fête. Les grands mots sont lâchés : les spécificités culturelles bruxelloises se projettent dorénavant à nos yeux, à travers une réalité régionale. La Communauté française, autoproclamée «Wallonie-Bruxelles», n'en peut mais. La Vlaamse Gemeenschap encore moins.

Malgré certaines bavures, Bruxelles se délimite ainsi - empiriquement, comme elle a toujours fait -, un nouvel espace collectif, fait de tolérance et d'ouverture, symbolisé par ces parcours quotidiens de lignes de trams jaunes dont un même numéro peut traverser indifféremment et impunément l'avenue Winston Churchill et la rue de Brabant, le square Montgomery et la place Anneessens.

Autrement dit, Bruxelles se prépare sans le savoir à sa nouvelle mutation. Elle abandonne doucement son sentiment de supériorité sur la Flandre ; tout occupée d'elle-même, sans plus d'autres références que son propre creuset, elle paraît même renoncer à sa domination intellectuelle sur la Wallonie. C'est contre cette tendance lourde que la RTBF vient de buter la tête la première. Et c'est dans le vide laissé par le sabordage de Bruxelles Capitale que s'engouffrent, avisés, des réseaux privés à l'affût.

Car une telle identité régionale en croissance, si largement portée, à leurs diverses façons, par des habitants de tous bords10, a besoin d'expression médiatique. Gérant un lectorat populaire vieillissant et peu représentatif de ces nouvelles tendances, comprimant une information largement institutionnelle dans les mêmes pages locales toujours recommencées, la presse écrite payante n'y suffit pas11. Déjà des hebdos gratuits comme La Tribune de Bruxelles ou Zone 0212 proposent avec succès des contenus d'un ton nouveau, décontracté, impertinent et subjectif - lifestyle, restos à 15 euros, spectacles branchés et potins politico-culturels -.

Le miroir s'élargit. Il y manque encore l'image et le son de la grande ville. La frange la plus consciente de la nouvelle identité bruxelloise, celle qui correspond à la cible publicitaire stratégique des 25 à 45 ans, a besoin de caisses de résonance d'une autre ampleur. Elle réclame de monter sur l'audiovisuel comme on monte sur une attraction de foire, dans l'émotion d'elle-même, pour se faire voir et entendre en mouvement, plans larges et gros plans, cris et chuchotements, stupeurs et tremblements. Vibration collective dans la nacelle des solitudes, au cœur de la toupie métropolitaine.

A la suite de l'avancée historique de RTL par le sud, le pôle de l'avenue Ariane, malgré son domicile de Woluwé, paraît encore trop populo, voire wallon proxime. Colonisées de toute éternité par les lobbies culturels bruxellois, les antennes amidonnées du boulevard Reyers conservent nombre de partisans13, mais leur papier glacé n'emballera jamais le cornet nocturne du fritkot de la place Jourdan, un soir de fringale métissée à la sortie de l'Espace Senghor. Il y a bien Classic 21, héritière quadra de Radio 21 : elle a émigré à Mons, paraît-il. Au bout du monde civilisé.

Télé-Bruxelles ? TV Brussel ? Oui pour l'une, ja pour l'autre aussi, d'autant que l'habile télévision locale flamande offre le sous-titrage en français et en anglais. Et démultiplie ainsi son audience. Mais on se lasse vite des reportages et des débats en boucle. Il y manque la logorrhée, le flux continu, le frisson du direct.

Le grand chambardement

Et pourtant. Depuis le début des années nonante, la petite Bruxelles Capitale avait trouvé sa place, sur son émetteur local, au point de générer proportionnellement deux fois plus de revenus publicitaires que n'importe quelle autre radio de la RTBF, dans la frange en or des auditeurs urbains trentenaires. Son ton et son contenu différaient radicalement de sa grande sœur Fréquence Wallonie. Résolument moderne, cosmopolite et rassembleuse, la chaîne de Marc Vossen14 avait visé juste et fonctionnait en souplesse et cohérence quand le réseau wallon peinait trop souvent à coordonner ses clochers liégeois, montois et namurois- sans oublier l'indépendantiste Radiolène à Verviers - et qu'il s'obstinait à faire l'impasse sur Charleroi. Mais le service public occupait correctement le créneau populaire avec ses deux radios qui s'ignoraient largement l'une l'autre, la dichotomie paraissant paradoxalement la clé du succès : à chacune des deux régions sa radio à elle toute seule. S'était installée une sorte de double exception culturelle régionale, wallonne et bruxelloise, dans l'univers de la Communauté française. Les Wallons des petites villes et des campagnes s'attachaient ainsi à de longues tranches communes de divertissements sans risques, volontiers qualifiés de ringards aujourd'hui, mais qui atteignaient toutefois des parts de marché que VivaCité n'a pas su conserver malgré son vedettariat systématique et des investissements promotionnels colossaux. En matinale et en fin d'après-midi, « la ménagère (wallonne) de moins de cinquante ans »- icône des publicitaires -, mais aussi, il est vrai, la vieillissante mamy, nettement moins rentable, maintenaient leur fidélité aux décrochages provinciaux, particulièrement ceux de Liège et de Mons, largement ouverts à l'information locale et à la vie associative de proximité. La recette n'aurait pas permis de rattraper l'audience de Bel RTL. Le rejeton belge de RTL Group jouait encore un rien de sa filiation lointaine avec ce Radio-Luxembourg si apprécié des familles boraines ou hesbignonnes des années cinquante. Il capitalisait surtout sur la suprématie télévisuelle de TVi, dans un renvoi d'ascenseur permanent. La double articulation Wallonie / Capitale hissait toutefois l'ensemble de la RTBF à environ 30 % de parts du marché francophone. Vu du point de vue des annonceurs, l'offre combinée des cinq radios publiques leur permettait de toucher une population de consommateurs largement représentative de toutes les couches de la société et de tous les genres de vie.

L'histoire dira si le chambardement radiophonique récent permettra de faire mieux. Aujourd'hui, on serait plutôt en retrait. Comme si le paysage hautement concurrentiel, de plus en plus complexe et fractionné, ne représentait pas un défi suffisant pour les décideurs du service public ! Fallait-il en sus qu'ils se mettent à dos des auditeurs trahis qui ne reviendront plus ? Le phénomène de l'appel d'air a joué : des compétiteurs privés, qui n'en demandaient pas tant, s'installent dans les créneaux abandonnés. Si on y ajoute les graves dégâts sociaux en interne, puis les coûteuses contorsions médiatiques pour faire croire à la résurrection de Bruxelles Capitale à travers quelques décrochages locaux de VivaCité, la balance du plan de restructuration et de suppressions d'emplois, dit «Magellan», commence à pencher dangereusement du côté du passif. Et on ne dit rien ici de la télévision. Le péché originel de la suffisance technocratique s'est additionné à un dramatique déficit d'intuition. Le mensonge organisé est au bout de pareil processus. A moins qu'il n'en fût à l'origine.

Des Wallons francophones

La plupart des Wallons ne fréquentent pas assidûment les rues de Bruxelles. Ils ne se passionnent pas non plus pour les conférences de presse de MM. Philippot et Goffin. Fort bien ! conviennent ces derniers : que nos braves Wallons en restent donc à VivaCité ! Car le tardif tour de passe-passe de VivaBruxelles ne peut trop faire école. Qui sait ? Qu'arriverait-il si certains se prenaient à exiger semblables investissements sur VivaLiège, VivaNamur ou autre VivaMons et VivaCharleroi...15 Outre que cela rappellerait à nouveau l'indicible banni, le château de cartes serait définitivement par terre.

Mais les Wallons se taisent sur tous les fronts. Les auditeurs wallons se taisent devant les réformes de la RTBF. Les créateurs wallons se taisent devant les subventions communautaires. Les sportifs wallons se taisent devant leurs médailles olympiques. Les députés wallons et le ministre-président se taisent aux Fêtes de Wallonie. La Wallonie n'est plus que silence assourdissant. Même le mot va devenir incongru : les Wallons se découvrent fran-co-pho-nes. Satisfaits de l'évolution actuelle de l'Etat belge et des compétences qu'ils gèrent, leurs représentants réclament une pause, histoire de stabiliser les institutions, de tester la fameuse loyauté fédérale et de pouvoir s'attaquer aux vrais problèmes.

Ils auraient donc vu clair avant les autres, les penseurs du Boulevard Reyers ? Et si, au-delà de la Région wallonne, qui n'est jamais qu'une institution politique, la Wallonie n'existait plus ? Avait-elle jamais existé ?

Un couple se vit à deux, au jour le jour et sur le long terme. Que représente alors cette «Communauté Wallonie-Bruxelles» dont se réclame la RTBF au long de ses programmes, lorsque, non seulement, le pôle wallon de ses radios se parcellise en décrochages locaux, dans le cadre général de VivaCité, mais aussi, lorsque, en même temps, le pôle bruxellois s'hypertrophie à travers le renforcement du bruxello-centrisme de La Première et la montée en puissance de VivaBruxelles ? Les prises de position de gestionnaires se succèdent à l'attention des représentants politiques et du monde de la publicité ; sommés de monter au front, les animateurs multiplient les opérations de séduction du public. Un simple décrochage urbain d'une nouvelle radio de la Communauté se transforme ainsi, sur quelques semaines, en fer de lance de l'identité bruxelloise.

Ce virage de bord du paquebot RTBF, que l'on dit si lourd à manoeuvrer, ne s'explique pas simplement par la menace de l'un ou l'autre opérateur de combler le vide laissé par la suppression de la petite chaîne Bruxelles Capitale, en application stricte du plan Magellan. A la suite des managers de RTL, la radiotélévision publique intègre sur le tard les nouvelles réalités sociologiques d'une personnalité bruxelloise en croissance, qui se construit sous nos yeux. Mais la nouveauté absolue du phénomène, identique du côté du public et du côté du privé, se situe au niveau du discours : l'identité devient parole et la parole identitaire devient celle des leaders d'opinion. Ils la prennent, la proclament et l'assument.

Et des Bruxellois bruxellois

Pour goûter tout le sel des citations qui vont suivre, imaginons - ce qui n'est pas - qu'on puisse y remplacer à chaque fois «Bruxelles» par «Wallonie» et «bruxellois» par «wallon». Ouvrons le florilège avec cette lettre qui a inauguré la «Bataille de Bruxelles» de la RTBF, où l'administrateur Jean-Paul Philippot et le directeur Francis Goffin s'adressent à deux cents mandataires de la Communauté française : «Pour Bruxelles, la volonté de la RTBF a toujours été de jouer un rôle important en information, animation et promotion. Il n'a jamais été question d'abandonner la capitale, région où la RTBF radio est d'ailleurs la plus forte.»16 Remarquons en passant le choix du terme capitale17 et souvenons-nous de la suppression, sans états d'âme ni commentaires, de Fréquence Wallonie quelques mois plus tôt. Dans une interview qu'il accorde à Télé-Moustique18, Francis Goffin concède19 que «la RTBF a mal négocié le virage entre Bruxelles Capitale et VivaCité, c'est vrai. Mais nous avons corrigé le tir. (...) VivaBruxelles est faite pour le public bruxellois moyen. C'est une vraie radio, intégrée dans un réseau qui est VivaCité et qui fait le lien entre les francophones et les Bruxellois» (nous soulignons). L'homme aurait-il oublié le nom même de Wallonie ? Il sait pourtant l'importance du choix des termes dans son métier de communiquant : «Tout semble finalement tourner autour de cette présence symbolique du mot - Bruxelles -. Depuis que nous communiquons sur VivaBruxelles, les retours sont excellents»20.

Les patrons de l'Avenue Ariane ne sont pas en reste dans l'identité bruxelloise redécouverte et ainsi portée aux nues. Pour Thierry Keyen, directeur du développement radio de RTL Group, «le marché radio est très particulier à Bruxelles, le sentiment d'identité y est très fort»21. Quant à Jean-Jacques Deleeuw, devenu directeur de Bel-RTL au départ de Goffin pour le Boulevard Reyers, sans manquer de rappeler judicieusement son ancrage domiciliaire à Saint-Gilles22, il y va carrément d'un néologisme, la «bruxellosité» (sic)23, car, dit-il, «à chaque prise de parole (sur la nouvelle radio BXL de RTL), ça sentira Bruxelles (re-sic). On ne veut pas exclure les joyeux navetteurs, mais on va donner une identité spécifiquement bruxelloise. Bruxelles a besoin de médias spécifiques pour se développer» (nous soulignons). Deux jours plus tard24, il ajoute, dans le même registre, critiquant VivaCité et son décrochage VivaBruxelles : «Ce qui reste insupportable à l'auditeur bruxellois, c'est d'entendre à 8 heures un journal réalisé à Mons et même pas celui de La Première».

Troisième protagoniste du conflit, Marc Vossen, directeur de Nostalgie et initiateur du projet de radio régionale Bruxelles R25, se sent envahi d'un souffle lyrique : «On veut évoquer l'histoire, l'âme d'une ville qui a plus de mille ans et qui a vécu beaucoup de choses. Et on veut se projeter dans l'avenir, savoir ce que devient Bruxelles (...). Ce sera une radio citoyenne qui colle à la réalité mosaïque de Bruxelles»26.

Remarquons à nouveau que cette identité bruxelloise référentielle des discours des gens de radio n'a plus rien à voir ni avec Mademoiselle Beulemans ni avec la gueuze lambic. Elle semble correspondre aux développements sociaux les plus récents, elle renvoie aussi - implicitement, car nous restons dans le ludique - à la peur diffuse de l'avenir, face aux défis de l'intégration et de l'Europe, face à la paupérisation et à l'asphyxie automobile ou face à l'annexionnisme flamand. A preuve, ces démarches similaires du secteur public et du secteur privé qui ouvrent leurs antennes aux «tribus» ou «communautés» dans leurs émissions «Agora», sur BXL, et «Bruxelles plurielle», sur VivaBruxelles27.

Le silence des agneaux

On se réjouira sans réserves de cet intérêt médiatique et, au-delà, de cette prise de parole qui concrétise probablement la réelle émergence d'une identité spécifique à l'île bruxelloise, d'autant que la proclamation du vivre ensemble paraît relativement débarrassée d'impérialisme belgicain. Ce n'est donc surtout pas aux habitants de Bruxelles qu'il faut jeter la pierre, ni non plus, au fond, aux responsables de l'audiovisuel, assez habiles pour saisir les courants nouveaux. L'inquiétude vient d'ailleurs, du monde politique communautaire et aussi de l'apathie des représentants élus des trois millions trois cents mille citoyens du sud du pays, comme on dit dans les bulletins météo. Comment s'étonner, dès lors, que les patrons des réseaux francophones de radios en restent à l'unilatéralisme de nouveaux développements exclusivement bruxellois ?

A l'occasion des vingt-cinq ans du « Centre Wallonie-Bruxelles » de Paris, la RTBF a diffusé un débat28 sur le rôle de cette institution dans le monde culturel français et, au-delà, dans l'univers francophone. Malheureusement, la discussion s'est rarement élevée au-dessus d'un académisme qu'on ne pouvait même pas qualifier de bon aloi face à des invités parisiens pointus. Dans ses interventions, en effet, la ministre-présidente de la Communauté, Marie Arena - élue du Hainaut et également ministre de la Formation dans l'actuel Gouvernement wallon! - a réussi le tour de force de ne pas citer une seule fois les mots «Wallonie» et «wallon». Elle en référait sans cesse à la «Belgique francophone», voire à la «Belgique» tout court. Quant à sa ministre de l'Audiovisuel, Fadila Laanan, dans une longue interview au journal Le Soir lors de son entrée en charge, elle ne s'est hasardée à citer ces Wallons encombrants que pour signaler qu'elle les tenait à l'œil !29

Le paysage politique wallon paraît plus que jamais cadenassé par l'interdit culturel. Les francophones pourraient-ils s'interroger entre eux sur l'opportunité de réunir les «attributs d'une nation» face à une Flandre indépendantiste, selon la petite phrase d'Elio Di Rupo qui continue de faire jaser ? N'ouvrons pas ce débat ici. De même, ne nous étendons pas sur le silence des agneaux, cette aphasie qui saisit les élus de Wallonie dès qu'il serait question d'évoquer aujourd'hui la moindre perspective d'acquis culturel régional. La politique est chose fluctuante, elle sait dire tout et son contraire, sans vergogne, à quelques mois de distance. Et peut-être, après tout, la tactique du moment présent paiera-t-elle à court terme dans certains dossiers âprement discutés avec la Flandre. Retenons pourtant que quelque chose commence à clocher sérieusement dans le petit monde de langue française en Belgique : si tant est qu'il fût jamais uni, le couple communautaire «Wallonie-Bruxelles» se sépare de plus en plus, particulièrement sur le terrain de l'identité culturelle, qui devait constituer son ciment. Et comme cette situation nouvelle n'en est pas à un paradoxe près, c'est depuis Bruxelles, grisée de son destin mosaïque, que s'expriment les velléités d'autonomie. Dans l'expression quotidienne des acteurs de première ligne, celles-ci mêlent allégrement toutes les caractéristiques sociologiques qui concourent au portrait d'une population : démographie, ethnologie, habitat, structures familiales et liens sociaux, structures économiques, pratiques linguistiques et culturelles, organisation politique. Bref, Bruxelles et les Bruxellois sont-ils en train de rapatrier empiriquement, sur leur terrain régional, les compétences culturelles laborieusement disjointes par le passé et de les fondre, au long de leur vie de tous les jours, dans leur délicate identité en devenir. Leurs pratiques sociales bien à eux, qu'ils découvrent avec ravissement, toutes sont sommées de devenir culture, par état de nécessité. Après tout, au départ d'autres références, les Flamands, il y a longtemps déjà, avaient abouti au même résultat. On sait la force de ces vagues populaires. Les cadres institutionnels s'adapteront ou se briseront.

En ce sens, un épisode dans un genre mineur - la reconnaissance d'une expression audiovisuelle spécifique à Bruxelles à travers sa « guerre des radios » de fin 2004 - en devient symptomatique. Replacé dans ce contexte plus large, il en acquiert un sens nouveau et donne envie de farfouiller dans d'autres recoins : les musiques le théâtre, les arts plastiques, la littérature, mais aussi le tissu associatif, les rassemblements de foule et les animations urbaines, en prise directe sur la ville rêvée comme un grand tout, sur le rêve du bonheur social comme accomplissement de la politique.

«Wallonie-Bruxelles» ne peut ainsi continuer de courir sur une jambe. Dans ce mariage de raison, la distance que prend progressivement la moitié du couple renvoie l'autre moitié à son déficit d'expression. La montée en puissance de la nouvelle identité bruxelloise aura finalement raison de la Communauté française, d'autant que la Cocof régionale est apte à prendre sans heurts le relais institutionnel francophone. Les Wallons ne seront même pas nécessaires à la mise à bas. Encore faut-il qu'ils se réveillent et se parlent, qu'ils plongent dans leurs tréfonds, qu'ils se tirent leur portrait d'aujourd'hui, qu'ils expriment à leur tour leurs rêves pour demain. Qu'ils analysent la prise de conscience identitaire des Bruxellois et en tirent leçon. Une autonomie culturelle partagée par tous les Belges non flamands ne fera plus illusion longtemps. La question wallonne acquiert le mérite de la clarté : c'est en eux seuls que les habitants de la Wallonie seront sommés de rassembler les élans du cœur et la force de l'esprit, le deuxième souffle indispensable à leurs combats économiques et sociaux, dont l'issue, il est vrai, détermine grandement leur avenir. A défaut, la nouvelle Belgique sans la Flandre sera toute prête à les intégrer à la manière du slogan de VivaBruxelles : «La radio de la capitale du réseau»30. Et tout sera à recommencer.

  1. 1. «Quant à la RTBF, qui a perdu des auditeurs et gagné des mécontents dans la capitale, elle fut et reste constante dans sa riposte : davantage de communication que d'actions. (...) La méthode Coué a ses limites » (Jean-François DUMONT, Le Vif-L'Express, 3 septembre 2004.
  2. 2. « Nous avons commis l'erreur de ne pas intégrer le nom de Bruxelles dans nos campagnes de promotion lors du lancement de VivaCité » (Francis GOFFIN, Le Soir, 31 août 2004). Le nous couvrant ainsi la décision erronée de ses mandants, prise plusieurs mois avant sa prise de fonction, sur recommandation des consultants de Deloitte & Touche.
  3. 3. A l'exception des forces vives de Liège, contre le rabotage de Liège Matin et Liège Soir, et de celles de Verviers, contre la suppression de Radiolène. Ces trois décrochages de Fréquence Wallonie représentaient particulièrement des références d'audience et de présence locale du service public.
  4. 4. «Principaux responsables d'achats ». A noter aussi le délicieux « ACMOR » pour « adult contemporary middle of the road », autrement dit la tranche urbaine des 25 à 45 ans, nantis d'un travail régulier.
  5. 5. Cfr les travaux de l'Observatoire des médias de l'U.C.L., particulièrement à propos du procès Dutroux et de ses couvertures de presse.
  6. 6. Néologisme américain résultant de la fusion des mots « information » et « entertainment » (divertissement). Créneau d'avenir en télévision. Hélas.
  7. 7. Patrons privés et aussi patrons publics, ce qui est nouveau. Cela tient en partie à l'ouverture de leur recrutement en dehors du sérail médiatique, dans la recherche d'un profil de « manager ».
  8. 8. La situation de monopole légal y aidait grandement.
  9. 9. Même si des caprices de « stars », façon Thomas Van Hamme, et aussi la stratégie de les utiliser également en télévision, à la manière de RTL-TVi et de Bel, ont déjà rapatrié à Bruxelles l'une ou l'autre équipe de VivaCité, dont l'ensemble des programmes devaient pourtant être totalement produits à Mons.
  10. 10. La photo publicitaire de lancement de la radio bruxelloise BXL de RTL Group représente de profil un bel homme jeune souriant, à peau noire, façon basketteur américain, muni d'une oreillette verte en forme de chou de Bruxelles.
  11. 11. Déjà actionnaire de Bel RTL à hauteur de 46%, le Groupe Rossel est co-fondateur de BXL avec RTL Group dans le cadre de la société INADI. L'un de ses titres, Le Soir, a inauguré une collaboration de sa rédaction bruxelloise avec la nouvelle radio.
  12. 12. On trouve La Tribune de Bruxelles dans divers lieux de passage. Elle est aussi encartée dans La Libre Belgique du jeudi et La Dernière Heure du vendredi, dans leur distribution bruxelloise. Elle fait partie du groupe Le Hodey et constitue la déclinaison bruxelloise de son support « Immo », largement enrichie de rédactionnel local. Quant à Zone 02, lancée par le groupe flamand VUM, elle additionne en fait deux rédactions distinctes et deux contenus différents selon la version, néerlandaise ou française. Elle n'est jointe à aucun quotidien francophone, mais la visibilité de ses présentoirs est élevée.

    L'intérêt de ces titres est double. Non seulement ils se présentent comme des alternatives « magazine » et branchées à la presse régionale payante, mais en outre ils ont chacun choisi leur camp : La Tribune a passé un accord avecVivaBruxelles (et Europ Assistance) sur le collationnement des informations routières dans le cadre de la collaboration entre la RTBF et le centre Perex du MET, le ministère wallon du Transport ; quant à l'édition française de Zone 02, elle fournit ses chroniqueurs à BXL. Et toutes deux renvoient consciencieusement l'ascenseur à leur associé respectif.

  13. 13. La première place de La Première sur Bruxelles n'est contestée par personne. C'était d'ailleurs l'argument principal des consultants en faveur de la suppression de Bruxelles Capitale : cette dernière, classée également « BCBG », paraissant faire double emploi sur sa zone, dans la palette des radios de la RTBF.
  14. 14. Bruxelles Capitale est une création de Claude Delacroix, qui avait déjà lancé avec succès Radio 21 en son temps. Marc Vossen en fut le premier chef d'antenne, avant de rejoindre la direction du réseau Nostalgie.
  15. 15. Lorsqu'il s'est agi de trouver un nom à la nouvelle radio succédant à Fréquence Wallonie et Bruxelles Capitale, ce fut Viva, ainsi décliné par « bassins », que proposèrent (gratuitement) les gens d'antenne, sorte de changement dans la continuité. Mais cette reconnaissance, même minimale, d'un quelconque ancrage régional, allait à l'encontre du dogme communautaire et l'appellation fut refusée. Elle revint toutefois sous la plume de l'agence Publicis, via la « marque » abstraiteVivaCité, un solide contrat de re-branding plus tard. VivaBruxelles ramène aujourd'hui aux origines du nom, une crise plus tard, cette fois.
  16. 16. La Libre Belgique, 2 septembre 2004.
  17. 17. Capitale de la Belgique, capitale de la Communauté française et rappel de feu Bruxelles Capitale. Quant à la Wallonie, elle ne fait plus partie du vocabulaire des patrons de l'audiovisuel public.
  18. 18. 22 septembre 2004.
  19. 19. D'autant plus facilement qu'il ne manque jamais de rappeler qu'il dirigeait toujours Bel RTL lorsque le plan Magellan a été élaboré par Deloitte & Touche, puis mis en œuvre par Jean-Paul Philippot.
  20. 20. Le Soir, 24 septembre 2004.
  21. 21. Le Soir, 5 août 2004.
  22. 22. La Tribune de Bruxelles, 12 août 2004. L'article est paru avant l'accord de partenariat de l'hebdomadaire avec la RTBF.
  23. 23. Cela vaut toujours mieux que la brucellose... ; Télé-Moustique, 22 septembre 2004.
  24. 24. Le Soir, 24 septembre 2004.
  25. 25. Et ancien chef d'antenne de Bruxelles Capitale.
  26. 26. Télé-Moustique, 22 septembre 2004.
  27. 27. « Bruxelles plurielle » est diffusée chaque samedi en fin d'après-midi sur le décrochage bruxellois de VivaCité. L'émission « part à la rencontre des différentes communautés installées à Bruxelles, européennes comme extra-européennes », comme l'écrit la publicité de VivaBruxelles dans la presse quotidienne. Durant cette tranche horaire, les décrochages « wallons » diffusent des émissions dialectales depuis Liège, Mons et Namur.

    Quant à « Agora », sur BXL, elle zoome chaque soir sur l'une des « tribus » bruxelloises, entendez « les Beurs (lundi), les Latinos (mardi), les Blacks (mercredi), les Européens (jeudi) et les clubbers (vendredi) », comme le détaille le très branché communiqué de presse de la station.

  28. 28. La Première, 30 septembre 2004, émission « Face à l'Info », animée par Istvan Felkaï, correspondant permanent de la RTBF à Paris.
  29. 29. « Je serai donc le tremplin des Bruxellois à la Communauté. Et, si je devais découvrir que Bruxelles est délaissée, je serais embêtante avec les Wallons ! », Le Soir, 4 août 2004, en réponse à la question de Bénédicte Vaes sur la composition « wallonne » du gouvernement communautaire à l'exception de son interlocutrice.
  30. 30. C'est à Mons que la restructuration des radios, en application du plan Magellan, a installé explicitement la « coordination » du réseau VivaCité, et non pas sa « capitale », d'ailleurs, ce qui serait antinomique par rapport au concept. Qui a raison ?