Les déclarations d'Alain Destexhe

Toudi mensuel n°68, avril-mai-juin 2005

Les réactions que les déclarations d'Alain Destexhe  et la publication de sa brochure Wallonie, la vérité des chiffres ont suscitées sont intéressantes à observer parce qu'elles dénotent un état d'esprit nouveau en Wallonie et une manière nouvelle de considérer la Wallonie, en tout cas dans les élites politiques, économiques et sociales qui sont réunies pour le «Contrat d'Avenir»

La thèse d'Alain Destexhe : Le Contrat d'avenir a-t-il un avenir ?

Le sénateur Destexhe avait déjà fait part de l'essentiel de ses remarques dans Trends-Tendances du 14 octobre 2004 en ces termes. Nous reproduisons ici ce texte. 

«Le Contrat d'avenir s'avère incapable de sortir la Wallonie du marasme et de créer les conditions de la croissance. Ce catalogue de bonnes intentions repose sur un sophisme majeur: il serait possible de moderniser la Wallonie, sans réformer en profondeur l'État, la fiscalité et le marché de l'emploi. La sphère publique serait composée de compartiments étanches. Le taux de chômage aurait tout à voir avec le déficit d'esprit d'entreprise mais rien avec le mode d'indemnisation du chômage. La création d'emplois pour les jeunes n'impliquerait aucune réforme majeure de l'enseignement. Un haut niveau de fiscalité serait compatible avec une forte croissance. Une économie de haute technologie pourrait se construire sur un Etat clientéliste. 

Tous les indicateurs le confirment : la Wallonie régresse encore par rapport à la majorité des régions d'Europe. Avec des coûts salariaux supérieurs de 10% à ceux de nos principaux concurrents, une lourde fiscalité, un marché du travail rigide, un niveau élevé des dépenses publiques, un système éducatif en panne et une administration déficiente, la communauté Wallonie-Bruxelles ne peut avoir qu'une croissance atone, au mieux dans la moyenne européenne alors qu'il lui faudrait maintenir pendant plusieurs années une différence positive. La Wallonie n'a résolu aucun des problèmes structurels qui handicapent sa croissance et minent sa compétitivité. Elle n'a jamais eu la chance de connaître une véritable alternance politique et d'expérimenter des politiques qui ont fait leurs preuves ailleurs. 

Regroupant 32,5% de la population belge, la Wallonie représente 23,7% du PIB, 21,9% des investissements, 27,5% du nombre des entreprises, 15,3% des exportations et 46% des chômeurs. Le taux de chômage de 18% est l'un des plus élevés d'Europe. Le taux d'emploi des 15-64 ans est  l'un des plus faibles et aucun progrès significatif n'a été enregistré sur ce front majeur pour atteindre les objectifs européens de Lisbonne (67% en 2005 et 70% en 2010). La proportion  entre emplois privés et emplois publics y est unique au monde. La sphère publique étouffe l'économie de marché. Et trop d'emplois publics réduisent la marge de manoeuvre... publique  pour agir sur l'économie, par exemple par des investissements dans les infrastructures. 

Le fantasme de la prépotence de l'État dans l'économie, notamment par des aides, reste très présent dans les mentalités. Le dirigisme est encore trop souvent préféré à la création des conditions de la croissance ; la course aux subsides à l'effort de compétitivité. Et les vieux réflexes ne sont jamais loin : on peut lire dans le Contrat d'avenir renouvelé que "promouvoir l'économie sociale, c'est un moyen de mettre de l'éthique dans l'économie". Les chefs d'entreprise apprécieront. 

Pendant que nous stagnons, d'autres pays ont réussi à mettre en oeuvre les réformes nécessaires. L'Espagne, dont le PIB par habitant est désormais supérieur à celui de la Wallonie, en fournit un exemple éclatant. Depuis 1997, la croissance moyenne a atteint 4% et le taux de chômage a été ramené de 24 à 11%. L'Irlande, dont la population de quatre millions d'habitants est comparable à celle de notre Communauté française, est désormais plus prospère que la Belgique. La performance économique et sociale est tout simplement remarquable. En 1973, le PIB par habitant était de 62% de la moyenne européenne, il est aujourd'hui de 121% (Wallonie 78%). Les pays scandinaves ont réussi à se moderniser sans remettre en cause une protection sociale supérieure à la nôtre. Demain, serons-nous dépassés par la Hongrie et la République tchèque ? 

La réforme structurelle la plus urgente est une politique de croissance visant au plein emploi. Le seul antidote efficace au chômage de masse, c'est la croissance. Et celle-ci suppose la transformation en profondeur de notre modèle social-étatique en un modèle de croissance dynamique et ouverte. Nous devons nous attaquer aux blocages de la société belge par la réforme de l'administration, la réduction des charges et de la fiscalité, la réduction des dépenses publiques par rapport au PIB, un esprit réellement favorable à la création d'entreprises et une politique active de remise au travail des chômeurs. Nous devons aussi entamer une réflexion objective sur les conséquences de quelques spécificités nationales : la norme de croissance salariale, l'indexation automatique des salaires et la concertation sociale telle que nous la connaissons. Est-il raisonnable d'imposer à tout un secteur une augmentation linéaire sans tenir compte de la situation spécifique de chaque entreprise ? Une économie de marché performante est, il faut sans cesse le rappeler, la condition indispensable de l'Etat social. On en est loin.» 

Ce qu'ajoute la brochure récemment publiée La Wallonie, la vérité des chiffres, c'est l'idée que l'on peut diagnostiquer le vrai état de la Wallonie et le mettre en quelque sorte «en valeur» en sortant le Brabant wallon de l'ensemble wallon. Cela a beaucoup choqué. Il y a aussi l'idée que si l'on concatène le PIB bruxellois et le PIB wallon, on arrive à un PIB par habitant supérieur à la Flandre. Enfin, Alain Destexhe en appelle à des chiffres livrés par un organisme indépendant en ignorant que les statistiques qu'ils utilisent ont toutes des sources étatiques. D'une manière générale, non  seulement sur les Forums où ils interviennent souvent, mais dans la réalité de leurs réunions, les partisans radicaux du réunionisme ont réagi de manière favorable aux propos d'Alain Destexhe. Des courriers de lecteurs, publiés notamment par Vers l'Avenir le samedi suivant, ont montré qu'une bonne partie de l'opinion publique wallonne suit le sénateur. Tout qui a un peu l'expérience des discussions sur le terrain de l'état actuel de la Wallonie sait qu'il fait face à une opinion publique pessimiste face à l'avenir. On a le sentiment que le thème du déclin wallon, brandi autrefois par les militants wallons pour en appeler à une plus équitable intervention de l'État central, a profondément pénétré les esprits. Et d'autant plus que, durant les années 74 à 86, avec en moyenne 12.000 pertes d'emplois par an, on a fini par faire penser que la Wallonie était entrée en agonie. Cela peut encore s'expliquer si l'on remonte plus loin dans le temps, au début du XXe siècle. À cette époque, dans certains domaines, la Wallonie était vraiment la deuxième économie mondiale et fabriquait à peu près tous les objets typiques de la modernité. Le redressement actuel, qui est réel, comme on va le voir, est sans doute perçu par l'opinion publique, mais sur fond de chant funèbre, de très vieilles nostalgies. Mais l'idée que la Wallonie est vouée à la catastrophe reste profondément inscrite dans les esprits. Le diagnostic posé par les Wallons sur leur région est trois fois plus pessimiste que le jugement posé par les Français sur leurs régions. Le déclin wallon n'est plus qu'un fantasme depuis belle lurette, mais il agit toujours. C'est ce qui explique la violence de la réaction de Serge Kubla, ancien ministre wallon de l'économie, pourtant du même parti que le sénateur et chef de l'opposition à Namur. 

La réaction de Serge Kubla

Dans La Libre Belgique du 1er mars et le soir même de la conférence de presse, les réactions de Serge Kubla furent violentes, insistant notamment sur l'incompréhension par le sénateur Destexhe de la «psychologie des Wallons». Il ajoutait dans La Libre Belgique: «Dans la forme, je considère comme absolument inconvenant qu'un parlementaire bruxellois décide, de manière isolée, de porter un jugement sur la politique wallonne, alors que nous sommes un groupe de 20 parlementaires wallons qui livrons des messages très clairs. J'ai stigmatisé son attitude au bureau MR de ce matin. Le rôle d'électron libre a ses limites. Pour moi, il ne faudrait pas hésiter longtemps pour savoir s'il doit être encore dedans ou dehors.» Cette stigmatisation d'Alain Destexhe a fortement heurté les commentateurs. À raison. Mais il est un  fait qu'il faut souligner, c'est que, face au déclin wallon, il n'y a jamais eu depuis plus d'un demi-siècle de réponses vraiment déterminées face à Bruxelles. 

On le voit par exemple à la façon dont le concept de la solidarité entre la Wallonie et Bruxelles est sans cesse mis en avant. On n'en parle jamais que lors des questions des limites de Bruxelles ou des incidents linguistiques à l'intérieur de Bruxelles. La Wallonie a surtout des problèmes économiques. Les problèmes économiques propres à la Wallonie ont été déclinés sur tous les tons depuis soixante ans. Mais sans que cela n'émeuve vraiment à Bruxelles, sauf dans des milieux de gauche qui peuvent se rendre solidaires comme encore récemment avec la grève de l'usine de Fleurus ou lors de l'affaire d'exportation d'armes en septembre 1991 durant laquelle Philippe Moureaux apporta tout son concours à la révolte wallonne. Mais le fait est que la population bruxelloise, en général, reste au balcon, depuis qu'il est question des difficultés de la Wallonie. Les réactions négatives sont venues par contre lorsque cette même Wallonie a proposé de construire son autonomie pour se sauver, a lancé l'idée qu'elle était en quelque sorte une nation et surtout lorsqu'elle a décidé de fixer la capitale de la Wallonie en Wallonie. La démarche wallonne semble incomprise à Bruxelles et les difficultés économiques endurées par la Wallonie n'ont jamais bouleversé le petit monde bruxellois.

Il est étonnant qu'on ait pu lire récemment en première page de Le Vif/L'Express la question de savoir si Bruxelles peut vivre sans la Belgique, question posée sans exclure du tout une réponse positive que le même journal n'envisage que négativement  s'il s'agit de la Wallonie. Or, pour partie, la démonstration d'Alain Destexhe consiste à penser que la Wallonie réunie à Bruxelles n'est plus  dans les régions en  difficultés de l'Europe. Ceci pose quand même problème. Car,   sans nier que la Flandre soit pour une bonne part dans le développement de cette prospérité de Bruxelles, on ne peut pas nier que, à Bruxelles, l'apport de 125.000 navetteurs wallons, la présence de nombreux sièges sociaux d'entreprises sises en Wallonie, tout le secteur de la communication de ce Bruxelles qui est une grande ville francophone - la presse quotidienne, hebdomadaire, radiodiffusée, les éditeurs, les imprimeurs etc. -, ne soit directement dépendant de la Wallonie. Et nous ne comptons pas ici les banques, les assurances, l'enseignement au niveau supérieur, universitaire ou non, toute l'administration de l'État fédéral ou communautaire français, les sièges sociaux des associations du secteur non-marchand (comme simples exemples, le SEGEC ou La Ligue des familles) de même que les états-majors nombreux de mouvements, syndicats ou partis. Ce qui heurte, c'est que tout cela qui compose une grande part sinon la plus grande part du monde économique bruxellois, soit imputé au seul dynamisme de la ville elle-même, comme si la Wallonie en était dépendante alors que c'est l'inverse dans beaucoup de cas. Ou que, de toute façon, il faudrait plutôt parler de dépendance réciproque entre la Wallonie et Bruxelles. Mais quand en fait-on état ? Ou quand fait-on état d'une solidarité de Bruxelles vis-à-vis de la Wallonie dans le domaine économique ou même culturel ?

Les réactions du monde universitaire

On, notera dans La Libre Belgique du 10 mars, celle du Professeur Capron. Qui va jusqu'à considérer que les déclarations d'Alain Destexhe sont une aubaine pour le Ministre-Président wallon, interpellé le 9 mars au Parlement de Namur.

Jean-Claude Van Cauwenberghe y est intervenu, glosant près d'une heure durant, une note circonstanciée de ce  professeur de l'ULB. L'économiste y a démoli l'opuscule du parlementaire libéral. Il l'accuse de «subjectivisme et manipulations statistiques» (tour à tour: espaces fictifs recomposés, réalités régionales européennes occultées, libertés avec la réalité historique, critiques non fondées sur les indicateurs de l'Iweps...); de «méconnaissance des objectifs et des effets des politiques structurelles» (ainsi, «épingler le Hainaut comme l'un des plus mauvais élèves de l'Objectif 1 tient de la désinformation» , aucun document ne permettant d'ailleurs «d'appuyer cette allégation, voire ce mensonge politique»); d'ignorance «de la dynamique du développement régional» (avec des conclusions qui «se résument en un ensemble de lieux communs politiques»)... Van Cau énuméra «les sept péchés capitaux d'une pseudo-vérité révélée» (dont l'ignorance des changements de mode de calcul du PIB, la comparaison entre États et Régions qui revient à comparer pommes et poires, le choix problématique du PIB comme indicateur quasi-unique de référence, l'affirmation que les emplois publics gonflent artificiellement les performances d'une Région, «l'extraction» du Brabant wallon de Wallonie).

Pour Van Cauwenberghe, la Wallonie «progresse au moins au rythme de la Belgique et plus vite que la moyenne européenne. Cela précisé, on ne me fera jamais dire que la Wallonie va bien. Une telle affirmation euphorique et irréaliste serait un camouflet infligé à trop de nos concitoyens qui font encore face à de réelles difficultés d'existence.» 

Alain Destexhe communiquait qu'il avait dû toucher «où ça fait mal, pour récolter autant d'accusations ad hominem». Là-dessus, il renvoie à un sondage de Trends-Tendances démontrant que les entrepreneurs wallons ne sont pas dupes. C'est vrai que ce sondage tendait à donner raison à Destexhe, mais que l'Union wallonne des entreprises réagit tout différemment, nous y reviendrons.

Le 11 mars La Libre Belgique  publiait aussi quelques éléments du rapport annuel du CESRW et notamment une interview de Philippe Boveroux du CESRW, se voulant résolument optimiste. Et déclarant notamment à propos du rapport : « Il est intellectuellement impossible de dresser en deux ou trois chiffres l'état de la Wallonie. Des discours pas tendres ont été entendus ces derniers jours. Mais ils tournent toujours autour de deux chiffres: le taux de chômage et l'évolution du PIB. Ce sont bien sûr des éléments importants. Mais restrictifs. Ainsi, le PIB est un indicateur de valeur ajoutée, pas de richesse [... car la richesse] c'est un ensemble de chiffres côte à côte: effets démographiques, indicateurs sectoriels, dépenses de consommation, création d'entreprises, etc. Il faut tenir compte de tout avant de critiquer ou de dire que tout va bien [...] Je ne veux pas polémiquer. Et je ne suis pas un adepte de la méthode Coué. Mais je veux être très pragmatique. Des chiffres que j'ai vu passer n'existent pas encore à l'Institut des comptes nationaux (ICN, Banque nationale). Les nôtres, oui, ils sont corrects et officiels. C'est plus que de l'optimisme: par rapport au passé (car contrairement à beaucoup d'économistes, nous faisons l'effort de retourner en arrière), on ne peut analyser que la Wallonie va plus mal [...] Plusieurs de ces dernières années, la création d'entreprises a été nette dans le high-tech. C'est en Communauté française qu'on a le plus de spin-off. En 2001 (ce sont ici les statistiques disponibles les plus récentes: il reste des efforts à faire), les dépenses en recherche et développement en pourcentage du PIB étaient de 2,11 pc en Wallonie, contre une moyenne européenne de 1,98 %.» 

À  propos de ce qui ne va pas en Wallonie l'économiste du CESRW cite : « Le chômage élevé, ou la part des exportations wallonnes. Mais ce qui est faible n'est pas nécessairement mauvais quand ça va dans le bon sens. La Wallonie ne vit pas avec un passif social, elle vit avec son passé. » (adresse du site du CESRW :http://www.cesrw.be )

Le fameux PIB!!!

L'intervention de Destexhe aura eu un effet salutaire sur le débat wallon. Alors que les communiqués officiels optimistes ont tendance à ne pas avoir le but recherché, bien des erreurs de Destexhe se retournent contre lui. Non seulement la Wallonie a vraiment redressé la barre, mais, en plus, elle est capable maintenant de résister aux discours qui l'enfoncent. On peut citer ici l'interview de Defeyt parue dans Le Soir de ce 2 mars. Mais on pourrait aussi parler de celle de B.Thiry qui insiste sur le fait que les points positifs du redressement wallon n'auront pas d'effets avant beaucoup de temps, ce dont on peut être profondément persuadé. En février 99, TOUDI n'avait pas été assez loin en soulignant seulement le fait que le PIB bruxellois est une part du PIB wallon. La thèse de certains (pas seulement les rattachistes), qui parient sur un éclatement prochain du pays ne tient pas debout ni la thèse qui voudrait que la Wallonie va s'écrouler parce qu'elle a «trop» d'emplois non-marchands. Compte tenu de ce qui est dit ci-dessous, la Wallonie serait en France une des régions les plus développées, les habitants de régions bien moins développées que la Wallonie ont pourtant une vision plus positive de leur région. Un des maux wallons, c'est le lèyim'plorisme. 

Philippe Defeyt revient sur l'utilisation du chiffre du PIB : «Parler d'une région au moyen de deux indicateurs, le produit intérieur brut (PIB) par tête et le chômage, il n'y a plus grand monde d'un peu rigoureux qui oserait le faire. En outre l'indicateur PIB est très réducteur. Exemple: l'Irlande a l'un des PIB les plus élevés au monde, mais presque un tiers de sa richesse produite file vers d'autres pays, car l'essentiel des entreprises appartient à des firmes étrangères. La Wallonie, c'est un peu l'inverse: le PIB est bas, mais une quantité non négligeable des revenus nous revient de l'extérieur, notamment parce que les Wallons travaillent nombreux hors de leur région [...] Alain Destexhe compare la Wallonie au Nord-Pas-de-Calais, région française de vieille industrialisation, elle aussi, mais la différence, c'est que Lille est inclus dans les statistiques du Nord-Pas-de-Calais alors que, Bruxelles ne compte pas dans les chiffres wallons, cela en dépit de tous les emplois occupés par les Wallons dans la capitale. Imaginez ce que serait le Nord-Pas-de-Calais sans l'apport de Lille. Et celui de la Wallonie en comptant Bruxelles!» Quant à la trop grande part de l'emploi public ou non-marchand, voici ce que dit l'économiste namurois : «L'un des atouts de la Wallonie, ce sont des emplois non-marchands, son secteur social, ses maisons de repos, ses institutions pour handicapés génèrent bel et bien des revenus [Defeyt cite encore l'eau, les transports publics, disant qu'un emploi dans un garage privé ou à la SNCB c'est la même chose]. On a un besoin vital du privé, de centres de recherches comme celui de Smithkline dans le Brabant wallon, mais les expertises économiques les plus modernes disent qu'il faut à la fois du marchand et du non-marchand.» Enfin, Philippe Defeyt s'exprime aussi sur le déclin wallon : «Je connais pas mal de chercheurs qui venant en Wallonie nous envient un certain niveau de vie. La Wallonie ne peut pas être résumée à ce qu'est devenue son industrie lourde. Par exemple, il y a ici un ensemble de services sociaux qui participent d'une vraie richesse. En revanche, on n'insiste pas assez sur les disparités entre sous-régions [...]»

...  qui avait surgi dans une autre discussion

Enfin, nous avons reproduit en mai 2004 dans le n°63-64 de la revue TOUDI un dialogue sur le Forum de la revue qui insiste pareillement sur les limites de l'utilisation du chiffre du PIB pour mesurer la richesse wallonne. C'est Francis Biesmans  qui s'exprime : «Il s'agissait de souligner l'écart entre la part wallonne dans la population totale, soit 32%, et celle dans le PIB, 23-24% (je cite ces données de mémoire). En réalité, ce dernier chiffre n'est pas pertinent si l'on veut avoir une idée précise des moyens à la disposition de la Wallonie pour financer, par exemple, sa sécurité sociale et ce, pour plusieurs raisons, dont les deux principales sont les suivantes:

 

  1. En comptabilité nationale (c'est de cela dont il s'agit!), on distingue classiquement le Produit Intérieur - net, mais peu importe ici -, qui est la somme des valeurs ajoutées (nettes) par tous les secteurs institutionnels pendant l'année considérée et le Produit ou Revenu National, qui lui est la somme des revenus primaires de tous les secteurs institutionnels résidents (le mot important est résident!). Or, le chiffre de 24% correspond en fait à la part wallonne dans le Produit Intérieur belge et pas du tout à ce que l'on pourrait appeler, par analogie avec la comptabilité «nationale», au Revenu (ou Produit) Régional wallon (par exemple, tous les navetteurs wallons qui travaillent à Bruxelles contribuent au Produit Intérieur bruxellois, tandis que, par ailleurs, leurs revenus doivent être incorporés dans le Revenu Régional wallon). C'est ce dernier concept qu'il faudrait utiliser, mais malheureusement, la statistique étant encore une compétence fédérale, on ne risque pas d'en avoir de sitôt une évaluation précise!
  2. Pour apprécier les moyens financiers de l'État wallon, il vaut mieux se référer aux recettes fiscales qui lui reviendraient en cas de totale «régionalisation» de l'impôt. Or, de ce point de vue, on dispose d'un indicateur significatif, l'Impôt des Personnes Physiques (IPP), facilement localisable. Voici les parts qui en résultent pour l'année 2000: Flandre: 62%;Wallonie: 29%; Bruxelles: 9%. 

 

Il faut également noter que la population wallonne représente 32% du total belge. En conséquence, ce sont ces deux taux qu'il faut comparer: 32% d'un côté; 29% de l'autre. L'écart n'est pas vraiment considérable ni significatif!

À cela Marc Philippe répondait : «Les revenus des travailleurs wallons qui travaillent à Bruxelles (dont je suis) ne peuvent être entièrement incorporés au produit intérieur régional wallon, car une partie de ces revenus sont dépensés à Bruxelles. Par ailleurs, l'impôt des personnes physiques n'est pas la seule source, loin s'en faut, des revenus fiscaux de la Wallonie. Il faut y inclure le rendement escompté de l'impôt des sociétés. Je pense donc que l'écart doit se situer entre 27 % de rendement de l'impôt et 32 % de la population. Mais sans vouloir être négatif, parmi ces 32 % de la population 18,5 % dépendent du paiement de prestations sociales en matière d'allocations de remplacement (chômage) pour un peu moins de 9% en Flandre qui compte pour 58% de la population si je ne m'abuse. Encore une fois, je ne pense pas que la Wallonie soit en mesure aujourd'hui d'être autosuffisante en matière de maintien du niveau actuel des prestations sociales (et croyez bien que je ne m'en réjouis pas). La classe politique wallonne en est d'ailleurs bien consciente (sinon il n'y aurait pas de sens à le marteler comme elle le fait dans son discours). Le pouvoir politique avait d'ailleurs commandé des études à ce sujet qui ont été compilées dans un ouvrage publié par les Facultés Notre-Dame de Namur

À cela, Francis Biesmans fit à nouveau  quelques remarques en vrac :

 

  1. «Les revenus des travailleurs wallons qui travaillent à Bruxelles [et qui sont résidents wallons]doivent être totalement incorporés dans le revenu «national/régional» wallon par définition (qu'ils en dépensent une faible partie à Bruxelles ou en France (par exemple parce qu'ils prennent leurs vacances dans le Bordelais ou dans la Drôme) n'importe pas à ce niveau);
  2. L'IPP représente de très loin la principale ressource fiscale directe, de ce point de vue l'IS (impôt des sociétés), compte pour moins de 20%: en 2003 et en milliers d'euros, IPP = 36.161.163, IS = 8.663.949 (source: Ministère des finances). Cela dit, il existe aussi des impôts déjà régionalisés tels la taxe sur les jeux et paris, la taxe de circulation surtout, etc., qui sont loin d'être négligeables.
  3. Pour ce qui concerne la «classe politique wallonne», il vaut mieux ne pas en parler, car elle est d'une ignorance crasse en la matière; la preuve en est qu'elle commande régulièrement des études à grands frais à certaines universités...
  4. Les taux de chômage wallon et flamand ne sont pas véritablement comparables compte tenu du fait que la Flandre prépensionne à tour de bras (sait-on que dans ce domaine, il y a un transfert de la Wallonie et de Bruxelles vers la Flandre?).
  5. Il faut tordre le cou aux idées reçues en matière de sécurité sociale; les études sérieuses en la matière (par exemple celle de Docquier et Cattoir) montrent que, en 1999,

 

 

  • le transfert implicite dans la sécurité sociale reçu par la Wallonie était de 68 milliards d'anciens francs, soit 0,73% du PIB belge (0,20% pour les soins de santé, 0,27% pour les pensions, 0,12% pour le chômage (à noter ce dernier chiffre, qui permet de relativiser la question), le reste est très faible);
  • eu égard à la structure moins vieillie de la population wallonne par rapport à celle de la Flandre, tendanciellement la situation de la Wallonie va s'améliorant:ainsi dans le domaine des soins de santé, la part des transferts vers la Wallonie passe de 0,20% du PIB en 1999 à 0,14% en 2015.

 

Conclusion: le problème ne se situe dans pas l'insuffisance des ressources fiscales de la Wallonie, mais bien dans le fait qu'elle ne dispose pratiquement d'aucune autonomie financière et qu'elle se trouve en conséquence dans l'incapacité de mener les politiques appropriées.»

Conclusions

Instruit des limites de l'utilisation du chiffre du PIB pour établir un diagnostic sûr de l'état économique de la Wallonie, notamment en raison du fait que les sièges sociaux établis à Bruxelles faussent ce calcul, ce que ne cesse de répéter Yves de Wasseige, nous avions été étonnés, durant toute la campagne des élections régionales de l'an passé, de voir ce chiffre brandi à peu près partout dans la presse. L'intervention du sénateur Destexhe a peut-être mis un terme à l'utilisation sans nuances de ce chiffre. L'Écho citait (en le paraphrasant), le 7 mars le mot de Didier Paquot de l'Union Wallonne des Entreprises : «La Wallonie n'est plus le maillot jaune, mais ne se laisse plus distancer dans les cols et ne se retrouve plus dans le camion balai. Il s'agit sans doute de la meilleure manière de définir la Wallonie. Elle qui a connu un déclin iudigne de son passé, retrouve aujourd'hui des couleurs. Il lui faudra encore gagner la course, mais elle partie des bonnes surprises des dernières années.» Le 9 mars l'agence Belga résumait cependant ainsi un sondage publié par Trends-Tendances : «Près de trois quarts des entrepreneurs wallons et bruxellois interrogés par Trends-Tendances estiment que le sénateur Alain Destexhe (MR) a bien fait de tirer la sonnette d'alarme sur la situation économique de la Wallonie. Trends-Tendances a envoyé un questionnaire à 2.700 administrateurs-délégués, directeurs généraux ou gérants d'entreprise. Il a reçu 302 réponses. Il en ressort que 62pc estiment que la Wallonie est en déclin économique.» À la question: «Qui est responsable des difficultés économiques de la Région wallonne?", 40% désignent le PS, 19 pc la conjoncture économique, 10% Ecolo, 8% le CdH et 5% le MR. Les entrepreneurs interrogés se montrent plutôt sceptiques sur le Contrat d'avenir renouvelé pour la Wallonie puisque 79% pensent qu'il ne sera pas suffisant pour ramener l'économie wallonne au niveau européen.» 

Ce sondage doit sans doute refléter aussi ce qui est encore largement perçu dans l'opinion wallonne en ce qui concerne la Wallonie. Notons en passant que, malgré tout le respect qu'on leur doit, il est étonnant (et un peu consternant), que nombre de patrons attribuent aux seuls politiques la responsabilité des difficultés de la Wallonie. Mais cet avis nous semble aussi - malgré le fait qu'il s'agisse de patrons - assez proche de ce que pense la population wallonne ou, du moins, de son réflexe pessimiste foncier, alimenté par des décennies de discours négatifs, parfois exagérés par les militants pour tirer la sonnette d'alarme en direction de l'ancien État unitaire. Tous ceux qui ont fait des affaires, tous ceux qui ont été des observateurs des phénomènes économiques, savent qu'une mauvaise nouvelle a un effet immédiat et plus profond qu'une bonne nouvelle dont l'effet tarde à se faire sentir. Et en Wallonie les mauvaises nouvelles, des premiers essoufflements d'avant 1914 à la dureté de la Deuxième Guerre en passant par la crise des années 30 (Misère au Borinage date de ces années-là), jusqu'aux premiers signes de difficultés plus graves dans les années 50 ont créé un habitus wallon de pessimisme outrancier. Il arrive parfois, simplement en raison du schéma si facile à adopter du «bon, vieux temps» que certaines personnes  oublient même les décennies précédentes (les années 80 par exemple), marquées par des crises structurelles très graves. Par une situation bien pire que celle de maintenant. Et, de cette façon, ne noyant que ce qui ne va pas aujourd'hui, elle considère que c'est pire qu'au milieu des années 80 lorsqu'il était question de fermer la sidérurgie, ce qui aurait signifié simplement la mort de la Wallonie. Car les années 80, pour ce qui est du réflexe de la pensée du bon vieux temps, conviennent déjà très bien !

Robert Halleux  dans son extraordinaire ouvrage Cockerill, deux siècles de technologie, cite Francqui en exergue : «La prospérité est une situation exceptionnelle. La crise est l'état naturel des choses.» Mais cette vérité n'empêche pas les peuples de surmonter l'adversité et le même historien n'hésite pas à conclure : «Dans le train de la troisième industrialisation, la Wallonie a sauté dans le dernier wagon de justesse, non sans passer par un enfer. Elle remonte à présent patiemment le convoi, jusqu'aux voitures de tête. Dans le redressement de Cockerill, il n'y eut point de sauveur suprême, mais l'effort lucide d'une région enfin, maîtresse de ses destinées, largement ouverte sur l'Europe et le monde.»

L'intérêt de l'intervention sincère et honnête du sénateur Destexhe, c'est d'avoir provoqué un vrai débat et révélé qu'il y avait dans le chef des politiques à Namur, mais aussi des personnalités du monde économique et social, une vraie perspective sur le salut de la Wallonie et son redressement. La confiance est revenue chez les élites, elle n'existe pas encore de manière aussi significative dans la population et c'est sans doute l'une des raisons de certaines difficultés du Contrat d'Avenir à mobiliser la population. Celle-ci a tendance à se méfier de tout et à ne plus croire à rien. Aussi bien, il ne faut pas dire que la Wallonie «va bien» ni qu'elle est au bord de l'abîme. La métaphore de la maladie, pour conventionnelle qu'elle soit, est juste: on peut parler de convalescence.