"Les châtelains de Laeken"

Lettre à l'auteure Gerty Collin
Toudi mensuel n°51, novembre-décembre 2002

 

Il est intéressant de constater combien vous et d'autres persistez à écrire l'histoire envers et contre toute réalité historique.

La politique de neutralité a été une faillite complète, la Belgique qui devait servir d'État tampon par sa neutralité s'est fait « tamponner » en 1914 et en 1940. Devant la menace qu'Hitler représentait, il fallait établir une étroite alliance avec les alliés français et anglais. Si Hitler « ne se gênait pas pour déchirer en les traitant de chiffons de papier les traités... » (p.24-25), on ne le met pas sur le même pied que les autres chefs d'État. Si « la Belgique n'ignorait pas, ne feignait pas d'ignorer d'où viendrait cette agression » (p.25), cela ne l'empêchera pas, en avril 1940, d'envoyer deux divisions à la frontière franco-belge pour en empêcher les Français d'agresser la Belgique !!!

L'emploi des « déconcertantes méthodes » (p.26) était connu depuis 1937 (Guernica - Tchécoslovaquie - Pologne). Le roi et son État Major s'enfermaient dans des tactiques guerrières complètement dépassées. « Le 25 mai, conscient que tout était dit » (p.27) ... cela allait durer jusqu'en 1945 !

En se mettant sous la coupe de l'ennemi, le roi a commis une erreur politique et constitutionnelle puisque tout acte du roi doit être couvert en permanence par la responsabilité ministérielle. De plus si effectivement Léopold « entendit partager son sort » (p.27) à celui de l'armée, il aurait dû rejoindre ses officiers dans un camp de prisonnier de guerre en Allemagne. Laeken symbolisait la capitulation et pas la résistance. « Il lui était impossible de réagir autrement qu'en chef d'armée. » (p.29) N'était-il pas d'abord et avant tout chef de l'État ? L'armée n'est qu'une composante de l'État, comme la justice, l'enseignement, les syndicats, etc. « Il la compléta de celle de berger de son peuple. » (p.29) Comme image d'Épinal, on ne fait pas mieux, mais qui écrit « berger de son peuple » prend celui pour des moutons ! Ce qui est plutôt méprisant.

Suite à la demande par Léopold d'obtenir de Pierlot un blanc-seing, celui-ci était en droit de croire que Léopold était prêt à traiter avec l'ennemi. Pierlot ne faisait que présager Berchtesgaden !

« L'impossibilité de régner » ne vient pas seulement de Limoges, elle a été reconnue par les juriste appelés par Léopold : Pholien, Hayoit de Termicourt, Devèze.» (p.31)

Le rapport envoyé à Berne est le contraire de ce que vous écrivez. Voir p. 67- Léopold III, Pour l'Hisoire - « Leur gouvernement a par surcroît cessé d'exercer sa fonction. » De plus, « L'impression générale est que notre indépendance politique pourrait se retrouver en partie du moins. C'est vous dire que nous ne pouvons en aucune façon appuyer les ministres qui actuellement soit de Londres, soit de Lisbonne poursuivent une guerre qui est à l'opposé de notre intérêt et de la loyauté, et il serait souhaitable que vous et vos collègues vous rétablissiez vos relations avec vos représentants diplomatiques de l'Allemagne. Nous ne sommes plus en guerre avec ce pays. Nous devons être loyaux, corrects. » (Le Livre Blanc 1, p.248-249). Ainsi le roi avalise définitivement la victoire de l'Allemagne. « Il le fit comme un officier prisonnier qui s'adresse au gouverneur de sa forteresse. » (p.37). Et quoi encore ! Subitement Léopold n'est plus chef d'État ni chef de l'armée. Il a donc abdiqué !

Les questions principales posées par Léopold sont relatives à l'indépendance de la Belgique. Pas une seule question sur son « état de prisonnier » et encore moins sur « la forteresse » (p.33).

« Veuf inconsolable? » (p.37). Excepté qu'« il avait connu d'autres femmes, il avait eu des liaisons ou des amours furtives. » (p.37). Il se consolait... furtivement parce qu'il « possédait le fort tempérament de la plupart des Sax-Cobourg. » (p.37), mais il restait... royalement un veuf inconsolable !!! Le secret du mariage relgieux s'expliquait par le fait que Léopold n'envisageait pas de mariage civil, puisque celui-ci n'a eu lieu que trois mois après. Ni « la nature », ni les « Allemands » n'ont à voir dans cette décision, mais bien les pressions du père Baels et de sa fille qui refusaient d'être traités comme des accessoires d'alcôves !

Après « le berger de son peuple » (p.29). Voici maintenant « au grand troupeau des jeunes filles ordinaires » (p.39), décidément vos expressions animalières sont tenaces!

La « charité abondante » (p.40) de la princesse de Réthy pendant la guerre est aussi secrète que son mariage religieux !

« Les S.S. avaient disparu » (p.45). Là, vous êtes en contradiction avec Léopold qui écrit dans son livre Pour l'Histoire p.144, « Les Allemands se sont enfermés dans les caves ».

« L'euphorie de la libération n'aurait pas balayé les germes de discorde » (p.47). La discorde, le 8 mai 1945, n'était pas en germe, elle était en floraison depuis 1940. Léopold ne pouvait « voler vers la Belgique » le 8 mai 1945 (p.48). Il y avait le régent et une loi qui donnait au parlement le droit de voter la fin de l'impossibilité de régner. Un « rapport reçu trop tard » (p.48) sort de quel tiroir ?

« Ce qui se passa à Sank-Wolgang demeure encore mystérieux. » (p.48). Tout a été publié par tous les protagonistes, Le Livre Blanc, les mémoires, les analyses pour et contre, les articles, les revues, les émissions radio-Tv, etc. Parler encore de mystère après cela, c'est encore pire que d'enfoncer une porte ouverte !

Le général Patch n'avait pas d'avion personnel (p.48), il commandait des blindés.

Le 16 juin, le gouvernement ne refuse pas d'expédier les affaires courantes (p.49) comme vous l'écrivez. Voici le texte du communiqué : « Le gouvernement ne veut pas prendre la responsabilité d'évènements politiques qui vont inévitablement se dérouler dans le pays dés le retour du roi. Dans ces conditions, il a remis sa démission au régent en spécifiant qu'il serait impossible d'expédier les affaires courantes à partir du moment où le roi sera de retour en Belgique, les affaires courantes comportant inévitablement le maintien de l'ordre public et la responsabilité politique dans les paroles que prononcera le roi. Le gouvernement insiste donc vivement pour que le roi constitue un autre gouvernement avant son retour en Belgique. » (Le livre Blanc, pp.402-403).

Le gouvernement du régent demandait la formation d'un gouvernement du roi. C'est la saine démocratie puisqu'il existait une opposition entre le gouvernement et le roi.

Il avait été connu, non « par un certain testatement politique » comme vous l'écrivez, mais par un testatement politique certain! Si le pays avait connu ce document d'époque, l'affaire royale était terminée avant d'être commencée. Léopold avait scié la branche sur laquelle il était assis (lire annexe 14 dans Pour l'Histoire de Léopold III).

Léopold n'avait pas « commis de maladresses » (p.51). Il avait fait des choix politiques erronés et persistait dans ces erreurs, ne se reconnaissait aucun tort.

Il est de plus en plus facile, et non difficile comme vous l'écrivez de faire le procès du roi (p.53) depuis la sortie du libre Pour l'Histoire de Léopold III. Il fournit lui-même les pièces qui l'accablent !

Aucun pays n'est préexistant à sa constitution en nation indépendante (p.54). Un État existe lorsqu'il se dote de structure, lorsqu'il fonctionne et qu'il est reconnu. Il n'y a jamais eu d'ensemble belge avant 1830. Vos « éminents historiens » n'ont rien démontré de belge avant 1830. La prédestination à l'existence de la Belgique n'existe que dans l'imagination patriotique de vos « éminents historiens ». En dehors de son Histoire de Belgique, Pirenne le reconnaît : « Il n'y a pas d'histoire de Belgique. Notre pays est une œuvre, sinon artificielle, du moins toute récente de la diplomatie européenne. Il date de la conférence de Londres. Son passé ne remonte qu'à 1830. » (La Nation belge, discours prononcé par Henri Pirenne, Bruxelles 1899. Guyot Gand, Vanderhaegen, p.2).

Cette soi-disant union des deux peuples n'a jamais été une force mais une farce tragique à certains moments et qui est en voie de se terminer par consentement mutuel après un mariage non pas de raison, mais imposé par d'autres nations. Les résultats de la consultation populaire imposée par Léopold sont la preuve de l'inexistence d'une nation belge, même après 120 ans d'existence de l'État belge. Wallons et Flamands se manifestent en opposition. En imposant la consultation populaire, Léopold s'est découvert éligible, il perdait aussi le privilège de l'hérédité, il descendait de son trône pour faire l'objet d'un débat électoral. L'erreur de Léopold est d'avoir cru qu'un scrutin électoral qui lui donnait la majorité le réinstallait dans son privilège. L'effet électoral le diminuait tandis que pour les hommes politiques, l'effet électoral, quand il leur est favorable les augmente.

Ses huit derniers jours de règne ne furent qu'un combat d'arrière-garde avec une mentalité d'Ancien Régime. Figé sur ses prérogatives qu'il ne pouvait appliquer, il s'isola dans un camp retranché parce que le mouvement du monde lui avait échappé. « Qui trop embrasse, mal étreint. »

Bien à vous et sans rancune !

Les châteaux de Laeken, Gerty Collin, éd. Luc Pire, Bruxelles, 2002