Les battants et les dieux déguisés

Toudi mensuel n°3, mai 1997

Je m'aperçois depuis quelques années déjà que certains parmi les jeunes, c'est-à-dire à ceux qui ont trente à trente-cinq ans maintenant et ceux qui les suivent aussi (25 ans par exemple), se conduisent d'une manière spéciale et identifiable.


Ce sont des "battants" comme on dit en anglais. Il faut qu'ils s'imposent, qu'ils montrent leur dynamisme, leurs qualités, leurs connaissances et qu'ils en remontrent à chacun. Et ils ne veulent rien entendre. Je ne crois pas  que ce ne soit qu'une impression personnelle. Je pense qu'ils sont simplement des victimes de la Révolution Conservatrice des années 80. Ce sont, dans leur comportement, des produits culturels de l'ultralibéralisme. Ils ont bien intégré le message unique: il faut se battre pour réussir dans la vie (pour être, somme toute). Pour moi, ces manières d'être n'ont pas de sens. Mais cela m'amène à penser que, si le néolibéralisme, en tant que culture et modèle, s'insinue et s'impose partout, c'est qu'il arrive dans un vide de la culture et des modèles moraux-comportementaux. Une tache d'huile pareille ne serait pas possible sans cela.

Je poursuis ma description. Ces jeunes qui se battent tous azimuths vivent évidemment dans la disharmonie, le désordre, la cacophonie, le stress. Mais c'est ainsi qu'ils cherchent à se faire exister. Ce "combat pour la vie" darwino-libéral leur sert, au fond, de combat identitaire. Ils ignorent que l'on vit par les autres et pour les autres. Je perçois en eux, aussi, des espoirs fous, mais qu'ils croient sages. Et c'est ainsi qu'ils seront récompensés de toute leur activité ou agitation tourbillonnante. Ils espèrent je ne sais quelle gratitude, quel merci, quelles rémunérations méritées, quelles augmentations et promotions, quelle gloriole professionnelle, quelle grandeur, quelle estime sociale, enfin.


Mais il n'auront jamais tout cela. Ce sont que châteaux en Espagne. Ils sont les privilégiés de leur génération (car ils ont un emploi) et leur dévouement au boulot ne peut être récompensé comme ils l'espèrent irréalistement. Autrement dit, tôt ou tard, ils seront, vaisseaux superbes, drossés sur leur écueil. Les rets de l'idéologie sont tenaces. Il s'y débattront longtemps avant de pouvoir commencer à comprendre.


Au fond, tant qu'on a de la santé, de l'emploi, de l'argent, de l'activité, c'est le sommeil de l'esprit. On peut croire aux billevesées de notre sous-culture de masse. On peut croire à sa propre grandeur, à ses mérites personnels déployés dans le "struggle for life". Mais vient en tapinois le malheur qui les forcera au retour sur soi, à la véritable démarche indentitaire, à, enfin, devenir véritablement eux-mêmes. La culture entrepreneuriale du vainqueur ne donne pas accès au véritable "Moi". L'individualité qui se déploie hargneusement, sans scrupules pour la suprématie physique, économique, administrative, policière, judiciaire, militaire, (etc ) n'est pas le véritable "moi" de l'individu. C'est un petit ego déterminé par l'éducation, la propagande, l'air du temps, les préjugés reçus: une gangue, une cuirasse qui doit tomber et tombera.


Ce qu'ils ne savent pas encore, c'est que la douceur est la plus grande force du monde et que leur agitation traumatisante multiplie  les obstacles sur le chemin de la découverte d'eux-mêmes et, donc, d'autrui.

Il existe une sympathie universelle que l'on peut percevoir pour peu que l'on contemple. Evidemment, si l'on fait vite, on ne peut pas ne pas la ressentir (Et la vitesse, comme la montré clairement Paul Virilio est en rapport avec la guerre:  le plus rapide s'impose). Cette sympathie est perceptible dans les choses mêmes, les animaux, les arbres et les pierres, mais il faut apprivoiser le monde, le non-moi. Se le rendre familier. Je voudrais tant dire à cette génération sacrifiée que tous les collaborateurs, les collègues, les clients, les administrés, tous les hommes sont estimables et que les comportements de hauteur, de supériorité, de vol et de mépris ne conduisent qu'à des ruines sociales et personnelles.


Ces mots ne peuvent pas être dits car ils ne sont pas crus?


Un nous-même plus grand, plus sage que nous-mêmes se fraye un chemin à travers nous, à l'intérieur de nous. Et c'est ce qu'Antonin Artaud avait voulu dire lorsqu'il disait qu'un jour nous nous réveillerons et que nous nous reconnaîtrons tous dans notre vérité, notre valeur, mutuellement.


Les "battants" d'aujourd'hui, qui créent leur faste, leur superbe sur la diminution d'autrui, l'ignorance d'autrui, pour lesquels les autres ne sont que des ombres que l'on peut humilier, détruire, asseoir, tromper, etc, - ces combattifs extrêmes sont les enfants de la ville  que le joueur de flûte emmène se noyer dans le fleuve. Il m'importe peu, au fond, que la mélodie ait été écrite par August von Hayek et que les partitions soient vendues par les membres de sa secte installés à tous les postes-clés du FMI, de la Banque Mondiale, du Bureau International du travail. Oui, il m'importe peu. Car il s'agit d'un "remake". Déjà Dietrich Eckart et Adolf Hitler avaient bétonné leurs hymnes d'envoûtement et des millions d'humains ont péri.


C'est un peu pareil aujourd'hui, en plus subtil, en plus "soft", en plus feutré (pour parler français). Mais le schéma général de la victoire du plus fort est le même. Naguère, le plus faible, ce fut le Juif, le Tzigane, le Chrétien, le Communiste. Aujourd'hui, c'est l'Exclu. Le Sans-Emploi. Celui qui craque dans la vie ou celui qui, dépourvu de formation suffisante n'a plus que la pils, l'héro, la cambriole et la prostitution comme modes de participation sociale. Dans sa vaste illusion, la foule gesticulante et sans structure interne des "battling Joë" ira au fleuve, mais nous ne voulons pas les suivre.


Nous voulons construire une société qui se tient et qui, par exemple, respecte ses handicapés mentaux qui sont peut-être des "dieux déguisés" selon l'expression d'Homère à propos des mendiants. Nous voulons les respecter en reconnaissant notre ignorance et notre "fêlure" fondamentale, notre blessure intrinsèque qui nous rend semblables aux autres, nos dépendances et le fait économique fondamental que ce sont les autres qui nous nourrissant, nous vêtent, etc.


Tout ce discours régnant à la Titmeyer n'est qu'une vaste illusion. C'est du bluff. Quand les cadres dynamiques et enthousiastes  cesseront de prendre leurs amphétamines, ils se réveilleront, se frotteront les yeux et, enfin clairvoyants, diront: "Nous avons rêvé". Et quelle libération que de pouvoir enfin se reconnaître humbles et petits!