Le feuilleton bruxellimage : une sensation de déjà vu

Toudi mensuel n°61, novembre-décembre 2003

De récents articles du « Soir » relatent les tribulations du ministre-président Daniel Ducarme dans le maquis régional et communautaire pour créer Bruxellimages. ( Le Soir du samedi 25 octobre, du lundi 27 octobre, du mercredi 29...)

Ayant vécu de près avec mes collègues de Cinéma Wallonie (2) la difficile création de Wallimage, j'ai la curieuse sensation de revoir un très mauvais feuilleton !

Un peu d'histoire (récente)

Dès 1998, au cours de la législation wallonne précédente et se basant sur le constat de l'absurde disparité régionale des aides de la Communauté Française à l'audiovisuel (94 % pour Bruxelles contre 6 % pour la Wallonie !), l'association Cinéma Wallonie1 s'est battue pour la création d'un fonds régional d'aide au cinéma à l'exemple de ce qui existait déjà dans de nombreuses régions d'Europe.

Nos propositions, pourtant très favorablement accueillies par le président de l'Exécutif Régional Wallon M. Robert Collignon et par le ministre Jean-Pierre Van Cauwenberghe, furent combattues par la très bruxelloise Laurette Onkelinx qui s'accrochait dure comme fer aux sacro-saintes « compétences » de la Communauté Française dont elle était la présidente.

C'est donc en affublant ce fonds d'aide d'une casquette de « fonds économique » que le gouvernement wallon se décida finalement à le créer.

Mais il fallait encore que le projet de décret soit examiné par le Conseil d'État.

Les élections arrivèrent et le projet passa à la trappe.

Nous repartîmes à zéro sous le gouvernement wallon suivant, réintroduisant le dossier complet chez le ministre Serge Kubla : ce qui nous valut un Wallimage à la sauce libérale...mais qui a le mérite d'exister.

Contrairement à tous les autres fonds régionaux de même type, seuls devaient être pris en compte des critères de « rentabilité économique ». Aucun critères culturels ne pouvaient être pris en considération pour l'octroi d'aides au cinéma en région, ce qui est pour le moins paradoxal concernant une industrie dite - à juste titre - « culturelle ».

Surtout pas de culture ! Les Wallons n'y ont droit que sous la tutelle de la Communauté Française.

Ce problème se confirme aujourd'hui dans le cadre de la difficile création de Bruxellimage par le ministre-président de l'Exécutif Régional Bruxellois : M. Daniel Ducarme.

Fraîchement arrivé de Wallonie celui-ci a tôt fait d'oublier sa région et veut déjà s'approprier au seul profit de la Région Bruxelloise d'éventuelles pénalités payées par AB3.

De plus, parlant des sources de financement pour Bruxellimage, il soulève un fameux lièvre : la contribution des abonnés bruxellois à la câblodistribution !

Rappelons qu'il s'agit d'un impôt illégalement levé par la Communauté Française, illégalement, car seuls les abonnés wallons payent cette contribution depuis de nombreuses années (tous égaux devant l'impôt ?).

Le comble, c'est que la moitié des moyens générés par ce prélèvement exclusivement wallon est exclusivement géré par une commission du film de la Communauté Française quasi exclusivement composée de bruxellois. Ceux-ci ont donc beau jeu de s'attribuer à eux-mêmes et à leurs copains cet argent wallon (et ils ne s'en privent pas !).

L'autre moitié de cet «impôt communautaire wallon» sert à financer les télévisions « communautaires » wallonnes alors que c'est la Communauté Française qui finance copieusement Télé Bruxelles (avec la COCOF).

Économie donc de la Communauté Française sur le dos des Wallons qui doivent financer eux-mêmes leurs télévisions incongrûment dites «communautaires».

Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que lors de la création du monstre institutionnel que constitue la Communauté Française l'accord Dehousse-Persoons stipulait une répartition 80 % / 20 % des moyens de la Communauté Française entre la Wallonie et Bruxelles.

Dans le cas de l'audiovisuel le rapport est plus qu'inversé ! Et c'est vrai pour presque tous les secteurs culturels.

Ceci explique cela et le sondage publié par Le Soir du 26 septembre 2003 (jour de la fête de la Communauté Française bien boycottée par le service public audiovisuel), montre qu'une majorité de Wallons ne veut plus de cette institution qui les prive de la gestion de leur culture.

Quant aux gesticulations de l'indéboulonnable énarque Henri Imgberg qui réussit à cumuler, sans que la classe politique ni même le Conseil d'Etat ne protestent, les fonctions de Secrétaire Général de la Communauté Française et de Directeur de l'Audiovisuel, elles nous importent peu puisqu'elles ne servent qu'à maintenir un statu quo défavorable aux culturels wallons qui attendent avec impatience sa mise à la retraite en attendant la régionalisation définitive de la culture et de l'audiovisuel.

Il est temps pour les régions bruxelloises et wallonnes d'être adultes et de financer elles-mêmes leur culture. Les travailleurs culturels wallons, quant à eux, ne peuvent plus accepter d'être maintenus sous tutelle bruxelloise au sein d'une Communauté Française qui leur a mis la muselière (toute critique est immédiatement sanctionnée par la fermeture du « robinet à miettes »).

Comme le soulignait un article du « Soir » à propos de Bruxellimage, Daniel Ducarme, par son initiative, a au moins le mérite de clairement signifier l'inutilité et le frein que constitue la Communauté Française à toute véritable initiative culturelle régionale qu'elle soit bruxelloise ou wallonne.

Maintenant, concernant les sources de financement de Bruxellimage, c'est un leurre néolibéral que de proposer, comme le fait Daniel Ducarme, essentiellement des acteurs privés car face à la machine américaine, aucune cinématographie européenne aujourd'hui ne peut exister sans l'aide substantielle des pouvoirs publics.

Loin d'être un repli sur soi-même, l'autonomie culturelle des régions, garanties d'identité régionale et européenne, est la condition sine qua non d'une véritable solidarité Wallonie Bruxelles, une solidarité consentie d'égal à égal et non plus imposée par des structures factices.

Les culturels wallons ne veulent plus regarder Bruxelles comme le tiers-monde regarde l'Occident.

 


  1. 1. Cinéma Wallonie, association des professionnels du cinéma et de l'audiovisuel de Wallonie présidée par Jean-Jacques Andrien et Jean Louvet.