Le « temps immobile » de Renaud Denuit

Toudi mensuel n°66-67, janvier-février-mars 2005

On aurait presque envie de titrer ainsi Passé récent, futur présent de Renaud Denuit paru chez Havaux à Nivelles, 2003. L'ouvrage est sous-titré Regards sur la politique belge et internationale 1975-1995. Renaud Denuit, au temps où il était journaliste à la RTBF a collaboré intensément à toute une série de publications de gauche et milité par cela, dans la proximité du FDF puis du PS à Bruxelles. Il a fait le pari tout à fait intéressant de publier les textes produits alors, tels quels. Il y a des textes qui sont surprenants d'actualité si l'on peut dire, involontairement comme ce passage très surprenant : « Depuis que le patron des patrons flamands s'est prononcé à plusieurs reprises pour une autonomie financière de la Flandre, il y a eu comme un déclic, comme le sentiment que le point de non-retour est atteint (...) Le patronat flamand fait ainsi le joint avec les élites culturelles flamandes (...) il n'agit pas par idéologie. Mais fait le constat suivant: pour une région prospère, qui sort à peine touchée par la crise économique et où il existe un consensus très large en faveur de la liberté de l'entreprise, il faut se défaire de deux obstacles: une trop grande solidarité financière avec une Wallonie où l'argent flamand, par le relais de l'État central, ira s'investir à fonds perdus, et, d'autre part, une trop grande pression syndicale... » (p.43).

On aurait presque envie de titrer ainsi Passé récent, futur présent de Renaud Denuit paru chez Havaux à Nivelles, 2003. L'ouvrage est sous-titré Regards sur la politique belge et internationale 1975-1995. Renaud Denuit, au temps où il était journaliste à la RTBF a collaboré intensément à toute une série de publications de gauche et milité par cela, dans la proximité du FDF puis du PS à Bruxelles. Il a fait le pari tout à fait intéressant de publier les textes produits alors, tels quels. Il y a des textes qui sont surprenants d'actualité si l'on peut dire, involontairement comme ce passage très surprenant : « Depuis que le patron des patrons flamands s'est prononcé à plusieurs reprises pour une autonomie financière de la Flandre, il y a eu comme un déclic, comme le sentiment que le point de non-retour est atteint (...) Le patronat flamand fait ainsi le joint avec les élites culturelles flamandes (...) il n'agit pas par idéologie. Mais fait le constat suivant: pour une région prospère, qui sort à peine touchée par la crise économique et où il existe un consensus très large en faveur de la liberté de l'entreprise, il faut se défaire de deux obstacles: une trop grande solidarité financière avec une Wallonie où l'argent flamand, par le relais de l'État central, ira s'investir à fonds perdus, et, d'autre part, une trop grande pression syndicale... » (p.43)

C'est un article de Renaud Denuit paru dans l'hebdomadaire Notre Temps le 29 avril 1976, il y a donc quasiment trente ans. Pour que la ressemblance très évidente avec ce que l'on pourrait dire aujourd'hui, on a un peu triché en remplaçant les mots « la bourgeoisie flamande » par les mots « Le patronat flamand ». « Bourgeoisie » cela fait tellement « marxiste » aujourd'hui que l'on n'ose plus utiliser ce mot qui, pourtant, est réellement le mieux indiqué. A propos des élections de 1981, Renaud Denuit note que la campagne est dépassionnée sauf sur le racisme qui est un moyen de faire des voix « sur un terrain moins honorable », ceci étant publié dans La Revue nouvelle en décembre 1981, avec une petite pique (R.D. était encore au FDF) sur l'engagement fédéraliste cette fois résolu du PS, conforté par le ralliement de dissidents RW « égarés » écrit R.Denuit. Or, ce ralliement de dirigeants RW au PS (Mottard, de Wasseige...) a certainement consolidé le positionnement autonomiste wallon des socialistes tout au long des années 80, d'autant plus qu'il a facilité le ralliement de José Happart au PS d'abord sur les listes européennes PS comme apparenté puis, plus tard, en tant que membre à part entière de ce parti. C'est le moment d'ailleurs de rappeler, en passant (même si Renaud Denuit n'en parle pas), tout ce que la cause wallonne doit à José Happart . Et de se rappeler à quel point même un observateur intelligent peut se tromper sur la Belgique, surtout peut-être quand il observe les choses de Bruxelles. On n'est pas pas sûr non plus que, comme l'écrit Renaud Denuit en 2003 (p.66), l'impulsion du débat sur le Manifeste pour la culture wallonne (même indirecte comme il le dit), soit venue du débat français enclenché par Max Gallo, alors ministre de la culture de Mitterrand, sur « le silence des intellectuels de gauche ». Il semble au contraire que la violence du débat repose a des explications purement internes. Contrairement à ce qu'écrit Renaud Denuit, les tensions « entre clans » ne se sont pas calmées. D'abord parce que ce texte n'a pas seulement engendré des querelles de clans, mais pose la question de savoir si la Belgique francophone n'est que la Belgique francophone ou si elle est la Wallonie. Enfin, le Manifeste de 1983 comme celui de 2003 n'introduit pas au débat sur la multiplicité des appartenances. On ne peut certes nier que tout être humain a des appartenances multiples. Mais le débat sur les deux Manifestes (qui dure toujours), n'a pu s'instaurer que parce qu'il y avait contradiction entre l'appartenance à une Belgique francophone définie comme « Communauté française de Belgique » et une Belgique francophone définie comme « Wallonie ».

C'est une autre surprise que de lire ces lignes publiées en janvier 1984 sur la régionalisation de la sidérurgie : « Si en Flandre, appuyé par une presse hostile au projet, le CVP déclare que le dossier, et le SP appuie M.Claes, doit demeurer national, en Wallonie, les partis les plus résolument régionalistes, le RW, le PS et le PRL soutiennent le plan de Cockerill-Sambre ; qu'ils considèrent comme la base d'un axe sidérurgique spécifiquement wallon. » (p.83). Ces lignes datent de début 1981 (sans qu'on puisse le préciser ni savoir où elles ont été publiées parce que la référence du livre est erronée). Il y a de quoi réfléchir là-dessus. Cela dément bien l'idée que la Flandre aurait été le moteur du (con)fédéralisme (séparatisme ?), dans l'état belge. On voit à cela en tout cas qu'il manque une véritable histoire de la réforme de l'Etat. On explique d'ailleurs le plan de fusion entre la sidérurgie à Liège et Charleroi par la crainte qu'avait André Cools de voir des capacités européennes de production transférées vers la Flandre. Disons en passant qu'il est vraiment parfois très difficile de dire qui a voulu quoi dans la réforme de l'État, les tendances s'enchevêtrant au sein des partis, les considérations idéologiques (fédéralisme ou pas), étant parfois dépassées par la prise en compte de l'intérêt du moment (la régionalisation de l'agriculture a par exemple été longtemps bloquée par le Boerenbond).

On lit aussi ceci après la victoire de Mitterrand : « C'est surtout pour sa capacité à résorber le chômage que le nouvelle équipe apportera chez nous la preuve de la pertinence d'une réponse socialiste à la crise - dans un pays où l'on s'efforce depuis plusieurs années de mener une politique néolibérale de déflation. »

L'enthousiasme pour la révolution des œillets au Portugal en 1974 est débordant, Renaud Denuit notant que les militaires sont ce que l'on appelait dans les collèges catholiques « des chics types ». On lit l'espérance de la gauche pour l'Europe dans un titre comme celui-ci POUR UN FRONT POPULAIRE EUROPÉEN. Il y a ce jugement (de 2005) sur la Chine : « Quand la Chine s'éveillera... avait écrit Peyrefitte, qui tenait l'expression de Napoléon ? C'est un point de vue. Mais le ronronnement de la performance et de la gestion, l'alignement sur des valeurs extérieures - pas les Droits de l'Homme jusqu'à présent, en tout cas - n'est-ce pas, pour ce géant, une forme de mise en sommeille de son originalité ? Il est loin le temps où la Chine de Mao se faisait championne des pays les plus pauvres. » (p.149). En tout cas le titre de l'article publié dans 4 Millions 4 était titré de manière prophétique QUAND LA CHINE S'ENDORMIRA. On note en passant ce constat sur le référendum perdu au Québec en 1980 qui aurait montré « le faible intérêt des Québécois pour les réformes institutionnelles, attitude perceptible en Belgique également (pp 154-155), selon l'auteur.

Ce qui est peut-être le plus actuel - hélas ! - ce sont ces lignes consacrées à la Californie dans La Cité en 1979 : « Ainsi à l'illusion des barricades, du grand soir, ou de la majorité parlementaire, succède ce que l'on pourrait appeler la parcellarisation et la dissémination des alternatives. À chaque situation vécue, à chaque cas politique se présente une solution de rechange au système dans son ensemble il n'y a pas de « challenger » possible, de paradis souhaitable. Est-ce maturité de la pulsion révolutionnaire ou suprême récupération ? De ce probable jeu dont nous mesurons déjà chez nous les signes avant-coureurs avec le déclin des idéologies, nous vivrons sans doute les profonds effets. Comme il y a quelques semaines encore, la terre tremble souvent en Californie. Ce sont les secousses de notre extrême Occident. »

Habermas - qu'on ne peut tout de même pas taxer de réactionnaire - a lui aussi, après la Chute du Mur de Berlin, estimé qu'il n'y avait plus de Révolution possible au sens où lui-même l'espéra sans doute encore, au sens du 10 août parisien, de l'Octobre russe, du Portugal de 1974 (1). Est-ce parce que l'Occident a dévoré le monde  comme le dit Renaud Denuit à propos de l'Inde ? En tout cas, un livre qui suscite de telles questions mérite d'être lu plus que d'autres.