La solidarité Bruxelles/Wallonie. Di Rupo Premier ministre belge ?

Toudi mensuel n°71, mai-juillet 2006

La solidarité entre la Wallonie et Bruxelles se joue sur le seul plan linguistique et pas économique, parce que sur ce plan-là, les Bruxellois ne peuvent pas être vraiment solidaires de la Wallonie étant donné qu'ils sont gouvernés par un gouvernement où les Flamands peuvent empêcher les choses et même empêcher ce qui va dans l'intérêt de Bruxelles (voir le problème des avions). Par ailleurs, il y a des atouts économiques que possède Bruxelles (la centralisation), dont on ne voit pas comment - même en dehors du politique - ils pourraient jouer en faveur de la Wallonie. Or celle-ci doit légitimement songer aussi à son intérêt qui ne se confond pas entièrement avec celui de Bruxelles, et ce ne sont pas des propos ultrarégionalistes.

Si la Wallonie et Bruxelles avaient toutes les libertés de collaborer, sur le plan économique, il y a longtemps qu'elles le feraient, mais la situation institutionnelle de Bruxelles fait que cela n'est pas possible. Sur un plan linguistique, c'est possible, mais cela n'a pas un intérêt si grand que cela pour Bruxelles et l'intérêt pour la Wallonie est relatif.

Certains comme les réunionistes pensent que dans une situation «post-belge » il n'y aura plus de problèmes. Mais la Flandre a fait de Bruxelles sa capitale et elle ne désire pas lâcher cette ville où viennent travailler chaque jour 250.000 Flamands, soit 40% de sa population active. Que la situation soit belge ou post-belge, on ne peut que très difficilement changer quelque chose à cela. Il faut bien voir que les Flamands ne prendront jamais leur indépendance sans Bruxelles, donc ils ne la prendront pas, à vue humaine en tout cas. Et il faut rappeler que, durant le dernier siècle écoulé, sur le plan économique, c'est la Wallonie qui a tout fait pour devenir indépendante, non pas la Flandre, son intérêt à elle étant le maintien du cadre belge (sauf au point de vue de la langue), où elle pouvait tout dominer, ce qui est moins le cas maintenant en ce qui concerne la Wallonie et un peu moins en ce qui concerne Bruxelles.

On a reproché au Plan Marshall de ne pas inclure Bruxelles, mais comment l'aurait-il fait? Il aurait dû le faire avec le Gouvernement bruxellois, donc avec les Flamands de ce gouvernement. Ce n'est peut-être pas absolument impossible, mais cela pose quand même de fameux problèmes : les Flamands râlant déjà contre ce qu'ils estiment être des transferts vers la Wallonie, auraient-ils consenti à ce qu'un gouvernement bruxellois (où ils sont présents et peuvent tout bloquer), fasse effort avec la Wallonie?

Bruxelles et la Wallonie ne sont pas parfaitement additionnables et cela ne tient pas aux régionalistes, mais à des réalités que seule une catastrophe immense ferait disparaître. La disparition du pouvoir politique belge, la prise en compte radicale par une grande puissance comme la France du point de vue d’une union parfaite entre Bruxelles et la Wallonie par exemple, à supposer que cela soit envisageable (et à mon avis ce ne l'est pas), ne résoudrait rien. Parce que la Flandre a la capacité de résister à tout effort qui serait fait pour la déloger de Bruxelles. La France ne pourrait pas y parvenir. Les Wallons n'ont pas à être accusés de ne pas le vouloir. A supposer qu'ils investissent tout sur Bruxelles, même à leur détriment (ce qui serait une erreur, bien sûr), ils n'obtiendraient pas les résultats que certains semblent escompter de la solidarité Wallonie-Bruxelles.

Pour le moment, il est vain de raisonner dans le cadre d'une situation post-belge, car, même en cas d'éclatement formel de l'Etat belge, la disparition de cette structure étatique ne changerait pas fondamentalement la situation qui est acquise sur le terrain en fonction de forces (wallonnes, bruxelloises et flamandes), qui jouent de plus en plus hors de la contrainte politique ou institutionnelle (et fatalement hors de celle d’un Etat belge affaibli). En revanche, les possibilités de collaboration, avec Bruxelles dans toutes les compétences de la Communauté que le projet de Constitution déposé le 3 mai au Parlement de Namur met en avant, révèle un esprit nouveau.

Di Rupo premier ministre belge ?

>Indépendamment de la difficulté qu'il a à le devenir comme Wallon, il y a bien des questions à poser.

Le gouvernement fédéral n'est plus le gouvernement le plus important du pays que parce qu'il gouverne tout le pays, mais, en fait, ce gouvernement a moins de choses dire (toutes proportions gardées), que les gouvernements des Etats fédérés. Quand on fait le total des budgets des Etats fédérés et de l’Etat fédéral, on se rend compte que les Etats fédérés gèrent 51% de ces budgets additionnés. Ce n’est pas en raison de la médiocrité de ses membres que le Gouvernement fédéral apparaît comme un « exécutif éteint » ainsi que le dit La Libre Belgique

Or la Flandre veut - alors que dans le dernier demi-siècle c'est surtout la Wallonie qui a voulu cela - plus de compétences encore pour ces Etats fédérés. Dès lors, que va faire Di Rupo, lui qui refuse que ces compétences soient transférées vers la Flandre (mais aussi vers la Wallonie)? Quelle sera la monnaie d'échange s'il veut devenir Premier Ministre?

Si on se place sur le plan purement de sa carrière il « échangerait » le transfert de compétences à la Wallonie (qu'il ne veut pas!), contre le poste de Premier Ministre, mais un poste qui serait encore plus dévalué qu’il ne l’est.

Il pourrait éventuellement devenir Premier ministre dans une Belgique qui n'aurait plus grand-chose à dire, mais est-ce que c'est cela qui l'intéresse?

Il se dit qu'Yves Leterme, lui, n'a pas envie de devenir Premier Ministre belge, car, surtout s'il reçoit des nouvelles compétences pour la Flandre, il aura plus de pouvoir comme Premier Ministre flamand que comme Premier Ministre belge.

Di Rupo qui est ambitieux va-t-il jouer ce jeu? Echanger un poste de Premier Ministre belge (dévalué), contre un transfert de compétences à la Wallonie (par là réévaluée)?

Di Rupo est ce qu'il est uniquement grâce à nous, les Wallons. S'il troque en 2007 le poste de Président wallon contre le poste de chef du Gouvernement belge alors qu'il a lancé un Plan Marshall il y a quelques mois, qui n'aura agi (en 2007), que même pas deux ans, comment va-t-il justifier le fait d'abandonner son poste de combat à la tête de la Wallonie? Si le Plan Marshall a des résultats, oui, mais même si on peut être éventuellement optimiste à ce sujet, les résultats pour une pareille entreprise ne seront vus et perçus que très longtemps après le début du redressement.

En plus, Di Rupo a 55 ans et n'a plus devant lui toute sa carrière. Il aura 56 ou 57 ans quand il deviendra (deviendrait!), Premier belge. Et qui va assumer la présidence du Gouvernement wallon après lui?

On a le sentiment que les politiques wallons ne parviennent pas à s'habituer au fait que, non seulement, l'horizon belge leur est bouché, mais qu’ils n’est plus un horizon adapté à leurs ambitions. Et qu'ils ne parviennent pas à se rendre compte qu'il n'y a rien de honteux à n'être « que » le chef du gouvernement wallon, ce qui depuis 25 ans a pris une importance considérable.

Certes, cela peut être une voie d’accès à un poste encore plus en vue sur le plan international. Mais dans bien d'autres pays, même petits, les politiques ne sont pas à la recherche de consécrations semblables. Et ce sont des gens pourtant parfaitement valables. Le Premier Ministre luxembourgeois par exemple que la France et l'Allemagne voulaient à la tête de la Commission européenne, mais qui n'en a pas voulu alors que tout le monde a dit qu'il était un excellent Président du Conseil européen.

On ne peut que souhaiter des hommes politiques ambitieux, car un homme politique qui ne l’est pas n’est pas bon. Mais, justement parce que l’Europe se fait à partir des nations et non contre elles (ainsi qu’on l’a cru), un homme politique en Europe ne peut être ambitieux que s’il lie son ambition à son pays. C’est même ce qui lui permettra de jouer un rôle sur le plan international, ipso facto. Il n’y a pas d’autre issue.

On peut comprendre que des hommes nés dans un cadre belge qui était encore significatif jusqu’il y a peu au niveau fédéral situent leurs ambitions les plus hautes à ce niveau fédéral. Mais en visant ces cimes, ils abandonneront de plus en plus la proie pour l’ombre. Un homme politique wallon, même parfaitement méprisant pour les Wallons et la Wallonie doit bien voir qu’il n’a de grand destin qu’au niveau wallon. On ne dit pas ici qu’Elio Di Rupo méprise les Wallons et la Wallonie, mais on peut penser qu’il a quelque peine à quitter la Belgique, psychologiquement. Et cela dans la mesure où il est lié à une opinion, sans cesse mesurée par ses conseillers, qui demeure dans le même état d’esprit. Quant au lien avec Bruxelles, il est possible, mais dans les conditions rappelées plus haut dans cet édito qui n’est pas régionaliste, mais réaliste. De ce point de vue certaines réactions négatives au dépôt d’un Projet de Constitution pour la Wallonie étonnent, car cette solidarité y est solennellement réaffirmée. Mais comment s’étonner tout à fait ? Les Manifestes wallons ont été accusés des mêmes fautes que le projet de constitution, alors que leurs auteurs n’avaient pas pris parti dans la lutte politique au sens strict. Et les réactions négatives semblent commandées par un a priori qui fait de toute affirmation identitaire, peu importe l’époque, la manière, la visée, un « repli sur soi » dont Pierre Mélon a dit que cette expression désignait « toute affirmation d ‘identité émise à plus de 20 kilomètres de la capitale ».

C’est aussi dans ce cadre que les forces de gauche même les plus radicales doivent jouer, car ce cadre wallon est l’accès vers les plus larges solidarités et l’engagement dans l’Universel. Nonante-quatre ans après la Lettre au roi sur la séparation de la Flandre et de la Wallonie, cela devrait se savoir…

 

Post-scriptum

L’université de Liège a émis l’idée que le circuit de Spa-Francorchamps a généré, en 2005, des dépenses d'activité économique qui varient entre 68,4 millions d'euros et 77,8 millions d'EURO. Dans ces dépenses, la part inhérente au grand prix de Francorchamps est d'environ 25% du montant total. Cette activité a permis de créer un total de 844 à 1026 emplois équivalent temps plein. Une partie importante des retombées se situe dans le secteur Horeca, dont 15 pc du chiffre d'affaires est lié aux activités du circuit. La part du grand prix de Francorchamps est significative dans les chiffres de l'Horeca.

Tout en n’étant pas dupe à 100% de l’objectivité absolue d’une étude universitaire, on peut s’étonner aussi de la grande discrétion (ou du scepticisme), des médias sur cette étude alors que, sur Francorchamps, le moindre bruit, le moindre bout de papier, la moindre déclaration avaient retenu leur attention passionnée quand il s’agissait de ridiculiser les dirigeants wallons. Nous avions dit dans le numéro précédent que la conclusion de l’affaire Francorchamps ne pouvait être tirée qu’à la suite de l’étude de l’université de Liège...