F. Perin et la vitesse de pensée des Wallons

Toudi mensuel n°47-48, juin 2002

Dans une série de cartes blanches (Regards belges sur Marianne), publiées le 19 avril 2002 dans Le Soir François Perin s'est exprimé pour sa part comme suit:

Achever l'osmose naturelle

Rien de ce qui se passe en France ne nous est étranger. Ceci n'est pas une déclaration de francophilie aveugle. Idéaliser la France n'a pas plus de sens que d'idéaliser l'Italie, l'Allemagne, l'Espagne, l'Europe, la Chine ou les USA!

La géographie, la langue et les moeurs ont, depuis des siècles, créé une osmose entre les Wallons et les francophones du Nord qui n'existe pas au même degré avec les voisins les plus proches: allemands, hollandais et anglais. Cette réalité de fait ne résulte d'aucun décret, d'aucune volonté délibérée. La fixation de la frontière sud est le produit des aléas de plusieurs siècles de guerres et de traités auxquels les populations concernées n'ont jamais eu aucune part. Après la première défaite de Napoléon en 1814, l'état-major allié ne laissait aucun doute à ce sujet: en ce qui concerne les habitants, il ne pouvait être question ni de les consulter ni, s'ils parlent, de les entendre .

Les puissances victorieuses fixèrent les frontières de la France en les rabattant sur celles de 1714 malgré les nombreuses fluctuations entre cette dernière date et la défaite finale de la France. Peu importe leur caractère artificiel: pas un centimètre de cette frontière n'a de sens, ni géographique, ni humain, ni économique. Cette frontière est purement politique: c'est une arête d'un État belge surtout voulu par les autres. Aujourd'hui, elle n'est même plus monétaire.

Cette osmose naturelle n'avait aucun besoin d'institution. Paradoxalement, la Communauté française de Belgique créée depuis la réforme constitutionnelle de 1970-1971 ne s'est formée que par déduction en raison de la volonté flamande de s'octroyer sa propre autonomie culturelle. Alors que celle-ci s'est voulue flamande au point d'éliminer le terme belge (voyez la VRT), la nôtre persiste à se vouloir belge, engendre une belgitude, terme que l'on n'aurait jamais eu l'idée d'inventer avant 1970, et essaie par sa spécificité introuvable de prendre ses distances à l'égard de la réalité culturelle française. Sa dénomination officielle juridiquement intouchable est remplacée, par l'usage, par la Communauté (on ferait mieux de dire association) Bruxelles-Wallonie ce qui fait bien deux et non un.

Notre Communauté n'est finalement plus rien: ni française, ni wallonne, ni bruxelloise; elle se caractérise par sa confusion, son perpétuel malentendu avec la Région wallonne et met enfin son point d'honneur à dresser en vain une cloison plus étanche freinant ainsi plus ou moins maladroitement l'osmose naturelle avec la France.

La coupure d'État n'a pas été neutre; elle a été nuisible. Le quadrillage scolaire homogène de la République nous a manqué. Nous parlons plus lourdement, nous pensons moins vite, les accents locaux restent plus incrustés. Si d'aventure, les Flamands mettaient fin à l'existence de la Belgique par une déclaration unilatérale d'indépendance, avec une crise brutale due au refus des Bruxellois d'être des nationaux flamands, ne serait-il pas préférable d'être intégrés ou associés chacun à sa manière dans l'Hexagone et d'être finalement Français à part entière? Notre assimilation en un ou deux temps ne se heurterait à aucun obstacle majeur. Il suffirait d'achever l'osmose naturelle. .

François Perin Ministre d'Etat, professeur émérite de l'Université de Liège

Quelques commentaires.

Il faut signaler en passant qu'on peut prendre ses distances vis-à-vis de certaines des affirmations de François Perin notamment pour ce qui concerne le côté politique ou artificiel de la frontière franco-wallonne. En effet, c'est l'une des plus anciennes frontières du monde. Comme 50% des frontières européennes, elle ne suit aucun obstacle naturel (chaîne de montagnes ou lit d'une rivière par exemple), les frontières dites « naturelles» étant parfois les plus contestées (comme la chaîne de l'Himalaya entre l'Inde et la Chine). Que cette frontière soit ce qu'en dit François Perin pour 1814 ou 1815, il n'en reste pas moins vrai que les Wallons ont prolongé au nord et à l'est de cette frontière l'expérience d'un peuple enraciné dans durée de plusieurs siècles de partage, notamment, de langages romans, d'une orientation spécifique de l'art (l'art mosan qui dure six siècles et qui nous est spécifique), et d'un extraordinaire engagement dans l'industrie qui plaça la Wallonie au 2e rang des puissances industrielles de la Planète au 19e siècle, ce qui ne fut pas sans conséquence sur un des visages politiques de la Wallonie: son aspiration au socialisme.

C'est à partir de ces réalités qu'on envisagera soit l'autonomie de la Wallonie en parallèle avec des liens étroits pour elle avec la France, soit la réunion pure et simple de la Wallonie qui la transformerait en Région de France et dont les réunionnistes espèrent qu'il s'agirait d'un destin plus favorable aux Wallons que leur actuel statut de Région souveraine.

Une phrase inédite du général de Gaulle

Dans le récent Charles de Gaulle d'Éric Roussel (Gallimard, Paris, 2002, 1032 pages), on peut découvrir cette déclaration de Charles de Gaulle en juin 1969 en Irlande (recueillie par Geoffroy de Courcel): « Si j'étais resté au pouvoir, j'aurais aidé les Wallons, les Jurassiens, les Genevois et les Vaudois, les habitants des îles anglo-normandes à s'affirmer. Je leur aurais manifesté de plus en plus d'intérêt. La Belgique malheureusement a toujours été contre nous. Ce que j'ai fait au Québec est très important et doit permettre aux Canadiens français de s'acheminer vers un statut d'État indépendant. Sans doute auront-ils des liens avec les Canadiens anglais mais ils formeront un État français d'Amérique, homogène, avec des liens étroits avec la France. » (p. 917). Déclaration à rapprocher de la déclaration moins certaine, critiquement parlé, recueillie par Robert Liénard en 1965 et citée par C.de Groulard, De Gaulle. Vous avez dit Belgique?, Lausanne, Favre, 1984 pp. 37-47: « La politique traditionnelle de la France a toujours tendu à rassembler dans son sein les Français de l'extérieur. La Wallonie a été exclue de ce rassemblement par un accident de l'histoire. Elle a pourtant toujours vécu en symbiose avec nous (..) C'est un drame pour le peuple wallon dont le passé est si remarquable de dépendre aujourd'hui d'un autre peuple qui ne fera rien d'autre que de l'étouffer en attendant de l'absorber un jour (...) Si un jour une autorité politique représentative de la France s'adressait officiellement à la France;, ce jour-là de grand coeur nous répondrions favorablement à une demande qui aurait toutes les apparences de la légitimité (...) Rien n'est définitivement perdu dans la vie des peuples si ses dirigeants ne s'abandonnent pas au faux fatalisme de l'histoire ». (op.cit.) « Aider les Wallons à s'affirme », ne pas « s'abandonner aux faux fatalismes de l'histoire », voilà des manières de s'exprimer qui pourraient tout aussi bien fonder une politique autonomiste qu'une politique réunionniste.

La réponse de Laurent Hendschel

Ce n'est pas sur cette question mais sur le mépris manifestement affiché par François Perin pour le peuple wallon que s'exprime Laurent Hendschel.

LA VERITE ECLATE ENFIN: «LES WALLONS PENSENT LENTEMENT»!

Bruxelles, 19 avril 2002 (agence Walga) - L'éminent professeur Repeint, spécialiste en psychiatrie appliquée, a mis au point une machine a mesurer la vitesse de la pensée et à peser les sons. Ayant testé son invention sur quelques spécimens de minus habens survivant dans son entourage, le Prof. Repeint a enfin objectivé la triste condition dont souffrent les Wallon(ne)s: «ils ont un accent» (les Français n'en ont pas, comme chacun le sait) et «ils pensent lentement»; par contre, dans la patrie de Pétain et de Loft Story, on pense vite.

Les buts du Prof. Repeint sont honorables: il s'agit de prouver par là que les Wallons sont des Français. Le Gouvernement français a immédiatement réagi en demandant au Gouvernement belge de mettre fin aux agissements du Mouvement Wallonie France. «En effet, cette découverte cruciale change la donne», a affirmé le candidat Président Lionel Jospin. «Il n'est plus question d'accueillir dans la mère patrie 3.200.000 attardés supplémentaires.» Le candidat Chirac, très en verve, renchérissait: «La Sécurité sociale française a déjà fort à faire avec les quelques millions de zézayeurs Auvergnats, Tartarins Provençaux, Bécassines bretonnes un peu idiotes, Alsaciens un beu pisarres qui, tous, souffrent également de ces deux terribles maux qui, Robespierre merci (on est en République), épargnent les Purs Français: l'Accent Lourd et la Pensée Lente.»

Et l'homme de la rue d'abonder: selon M. René Leboulet, d'Isigny (Seine inférieure), interviewé par nos soins, «Y sont pôs comme nous-autes, les Valons. Ys ont in accent.»

Dans un premier temps, les mouvements antiracistes avaient également réagi. Ils se sont ensuite ravisés et ont fait cette déclaration en forme d'excuse au Prof. Repeint: «Nous avions tout d'abord pensé que ces propos avaient été tenus à l'endroit d'un vrai peuple. Nous n'avions pas compris que ces insultes ne s'adressent tout compte fait qu'à des Wallons.»

«Je compte trouver encore d'autres preuves non moins aveuglantes que nous ne sommes pas et ne pouvons pas être ce que nous croyons être, si vous me suivez», a encore affirmé le Prof. Repeint. «Avec la déliquescence de l'Etat belge, il nous est devenu impossible de blâmer les Flamands pour tous les maux du monde; de même, l'Etat belgique ne fait même plus un bouc émissaire convenable. Encore un peu, et nous serions obligés d'assumer ce nom honteux de "Wallons" qui nous colle aux basques depuis un demi-millénaire. Ce qui serait une catastrophe.» concluait finement le Prof. Repeint, «compte tenu de la lourdeur de notre accent et de la lenteur de notre pensée. Euh, sauf moi, bien sûr.» Lorint (Lorint, 19/4/2002).