L’autonomie une alternative pour la Kabylie et l’Algérie

Toudi mensuel n°40, juin-juillet 2001

L’association Tamazgha 1 Notre association est créée en 1993. Elle a pour objectif le développement et la promotion des langue et culture berbères, notamment en France lieu où est concentré l'essentiel de son activité. Tamazgha, qui est membre du Congrès mondial amazigh, Organisation internationale, oeuvre également pour la défense des droits des Imazighen à travers le monde notamment en Tamazgha (Afrique du Nord). Tamazgha s'intéresse donc à la question amazighe (berbère) dans l'ensemble de son territoire historique (des Oasis de Siwa en Égypte jusqu'au Îles Canaries et de la Méditerranée jusqu'au Burkina-Faso). Le Congrès mondial amazigh (CMA) a tenu sa deuxième assemblée générale à Bruxelles en août 2000 à l'Université libre de Bruxelles.a organisé une conférence-débat avec Salem Chaker 2 Plus de 150 personnes sont venues écouter le conférencier et participer au débat. Un débat très passionnant et intéressant. Mabrouk Ferkal responsable de cette association l’introduit pour nous.

L’insurrection en Algérie

Une véritable insurrection s'est déclenchée en Kabylie. Une Kabylie, encore une fois, qui exprime son ras-le-bol d'un État qui la méprise, un véritable État colonial. La réponse du pouvoir algérien est toujours la violence et la répression. Il a osé, encore une autre fois, assassiner et violer en Kabylie, à visage découvert cette fois, puisque ce sont ses appareils répressifs (gendarmerie, CNS,...) qui ont tiré au grand jour à balles réelles, souvent explosives, sur des jeunes sans défense.

Cette situation ne peut nous laisser indifférents. Il est aujourd'hui de notre devoir d'agir là où nous sommes. Agir en dénonçant l’État algérien et ses pratiques coloniales en Kabylie ; agir en étant aux côtés des insurgés de Kabylie ; agir en contribuant à une réflexion sur l'avenir de la Kabylie.

Voilà pourquoi Tamazgha a décidé, entre autres, d'organiser une série de conférences-débats autour de la Kabylie.

Cela fait quelques années déjà que des Kabyles réfléchissent, de manière individuelle, à l'avenir de la Kabylie. Une Kabylie en déphasage total avec l’État central algérien qu'elle subit depuis près de quarante ans.

Parmi ceux qui mènent cette réflexion, il y a Salem Chaker, Professeur de berbère à l'Inalco de Paris, que nous invitons aujourd'hui. En 1998 déjà, Il s'est exprimé en faveur d'une autonomie linguistique et culturelle de la Kabylie, seul moyen, selon lui, pour que les langue et culture berbères soient protégées et puissent échapper au programme de leur anéantissement mis en oeuvre par l’État algérien. La prise de position publique de Salem Chaker avait alors été suivie d'un appel-pétition en faveur de l'autonomie linguistique et culturelle de la Kabylie signé par des centaines de Kabyles à travers le monde.

Suite au déclenchement de l'insurrection kabyle en avril dernier, des intellectuels Kabyles, autour de Salem Chaker, se sont prononcé cette fois-ci pour une autonomie plus large de la Kabylie.

Aujourd'hui Salem Chaker nous expliquera comment seule l'autonomie est l'alternative à l'impasse dans laquelle est enfermée la Kabylie aujourd'hui.

Tamazgha, qui estime que la nation amazighe doit oeuvrer pour la reconquête historique de sa souveraineté sur sa terre, se doit de faire écho à toute proposition visant à en libérer une des composantes du joug du colonialisme arabo-musulman ayant programmé sa disparition.

Notre souhait est que cette idée d'autonomie fasse l'objet d'une réflexion collective mais aussi d'un véritable débat parmi les Kabyles, et d'abord en Kabylie, mais aussi partout où ils vivent. Les Kabyles, en effet, doivent pourvoir décider seuls de leur avenir et de la destinée de leur pays, tamurt n leqbayel, la Kabylie.

Pour cela, le rôle de l'élite kabyle est déterminant dans la mesure où elle doit apporter des éléments de réflexion et de débat et aboutir à des projets concrets. Cela devient d'autant plus pressant que la majorité de la classe politique kabyle s'entête à aller à l'encontre des véritables aspirations de la jeunesse kabyle et refuse de faire une véritable traduction de l'expression des insurgés de Kabylie.

Mabrouk Ferkal

 

À propos de l'autonome de la Kabylie

I Pourquoi l'autonomie ?

La faillite de l’État central

L’État central algérien a totalement failli dans toutes les missions et prérogatives qu'il s'est attribuées depuis l'indépendance. Centralisation extrême, autoritarisme, bureaucratie, incompétence, népotisme généralisé, détournement structurel de l'appareil à des fins d'intérêts personnels ou de groupes, ont fait de l’État un monstre étranger, hostile à sa société.

Faillite généralisée de l’État central qui bafoue les droits les plus élémentaires de la population et qui, depuis longtemps, n'assure plus aucune de ses responsabilités fondamentales : droit à la vie et à la sécurité d'abord, droit à une justice équitable, droit à la santé et à un niveau de vie décent, droit à l'éducation et à la culture, droit au travail… On en vient immanquablement à poser la question: à quoi sert l’État algérien? Et la réponse est assez clairement donnée par les manifestants de Kabylie : – strictement à rien, à rien de positif en tout cas. Ce constat vaut pour l'ensemble de l'Algérie; il est devenu si flagrant que même l’épouvantail islamiste ne suffit plus à masquer cette réalité. Pour sa part, la Kabylie est en plus soumise, depuis l'indépendance du pays, au déni structurel de son identité, de sa langue, de sa culture. Comment les Kabyles – en dehors des auxiliaires du pouvoir central – pourraient-ils se reconnaître dans un État dont la Constitution affirme que la seule langue nationale et officielle est l'arabe; un État qui leur offre comme seule perspective la mort lente en tant que berbérophones, l'assimilation par arabisation avec, au mieux, après vingt années de lutte ouverte, une reconnaissance muséographique et folklorique. Et, se référer à «Nos ancêtres les Berbères», alors que l'on promulgue une loi ultra répressive de généralisation de la langue arabe, ne constitue pas une reconnaissance, mais un enterrement en douceur.

Refonder l’État et achever la décolonisation

En fait, avec une belle constance, les régimes politiques algériens, depuis l'indépendance, relaient le discours et les pratiques de l’État colonial français: centralisation extrême, autoritarisme, extériorité à la société… renforcés par un profond mépris du peuple, jugé immature; et une culture de la force et de la violence comme instruments de gestion politique, profondément ancrée. Les détenteurs du pouvoir se sont confortablement coulés dans les structures de l'administration coloniale: les préfets sont devenus des walis, les départements des wilayas, la gendarmerie le Darak-el-watani etc. Mais le changement de dénomination n'a induit aucun changement de nature et les relations entre administration et administrés sont restées les mêmes, voire ont empiré; car le système colonial était tempéré par l'existence de voies de recours, d'une presse relativement libre et d'une culture démocratique dans la métropole, alors que dans l'Algérie indépendante, c'est l'arbitraire absolu qui règne sans partage depuis 1962. Contrairement aux apparences et aux discours des thuriféraires de l'Algérie révolutionnaire, l’état d'exception ne date pas de 1988 ou de 1992 : il est structurel et remonte aux origines même de l'Algérie indépendante.

Mais au-delà des responsabilités directes de l'oligarchie politico-militaire qui gouverne l'Algérie depuis 1962, il faut pointer le fait que toute la culture politique algérienne est bornée par l'horizon nationaliste et sa conception uniciste et centralisée de l’État et de la Nation. Dans tous les courants politiques – ceux de l'opposition comme ceux qui participent au pouvoir –, l'aliénation à l'idéologie de l’État central est si profonde qu'ils ne peuvent pas concevoir un autre modèle de l’État que celui de la «République une et indivisible», avec son uniformité administrative, ses gendarmes, ses préfets, ses plans de développements nationaux... Et une Nation formée d'un seul Peuple, avec sa langue et sa culture et son histoire communes. Comme si d'autre modèles n'existaient pas, comme si l'unité nationale impliquait nécessairement uniformité linguistique, culturelle et administrative.

En fait, chez tous, le poids du modèle français est écrasant : il empêche de voir les multiples expériences du monde, les nombreux États plurilingues, pluri-communautaires, les systèmes fédéralistes, les innombrables cas d'autonomies régionales, dans lesquels les diverses composantes ne s'étripent pas nécessairement tous les matins et peuvent même vivre en harmonie.

Le tollé qu'a récemment soulevé l'emploi par l'Union Européenne de l'expression «peuple berbère de Kabylie» est parfaitement illustratif de cette situation d'aliénation, en particulier dans les milieux politiques kabyles: les protestations les plus virulentes sont venues d'un parti d'opposition à ancrage sociologique kabyle, qui reprend donc à son compte la conception du Peuple qu'a imposée le FLN historique, et qui n'est autre que celle de mythologie républicaine française.

Il y a même en l'occurrence régression, extrêmement dommageable, de la pensée et du débat politiques puisque le FFS a oublié, en ce domaine, ses prises de positions courageuses de 1979 où il prônait l'autonomie personnelle, l'autonomie locale et l'autonomie régionale.

La rupture avec la conception centralisée de l’État et de la Nation homogène est une nécessité historique et politique absolue: car cette conception est l'un des fondements de la dépossession de la société, elle fonde la confusion État-Nation-Peuple qui permet à une oligarchie de s'approprier la légitimité et de dicter l'identité, la culture, la langue et d'exercer, sans partage et sans contrôle, son arbitraire, sur le Peuple au nom du Peuple. Cette rupture est la condition sine qua non à tout dépassement des contradictions multiples que connaît l'Algérie et au retour à un véritable exercice de la légitimité populaire. Tant que je ne pourrai librement pas dire (et vivre): «je suis Algérien parce que Kabyle; je suis Kabyle, citoyen algérien et le berbère est ma langue», nous serons encore dans l’État FLN.

II. Sur la notion d'autonomie

Nous parlons bien d'autonomie, car chacun sait que les liens historiques, sociaux et humains entre la Kabylie et le reste de l'Algérie sont denses et profonds : personne ne songe à nier cette réalité et à prôner la sécession et l'indépendance. La majorité des Kabyles vit désormais en dehors de la Kabylie et il ne peut être question de couper la région de l'ensemble auquel elle appartient.

Mais défendre l'autonomie de la Kabylie n'est pas appeler à la haine entre Algériens, c'est simplement tirer les conséquences de l'échec absolu de l’État centralisé et autoritaire. C'est proposer une voie nouvelle, pacifique, pour essayer de résoudre des contradictions que les régimes successifs depuis 1962 ont été incapables de traiter autrement que par la répression, la manipulation et l'anathème.

Il convient ici de réfuter un argument lancinant, émanant des milieux «démocrates», selon lequel la question berbère ne serait qu'un problème de démocratie et trouverait naturellement sa solution dans le cadre d'une alternative démocratique nationale – et qu'il n'y a donc pas lieu de l'isoler du reste du combat démocratique. Les Kabyles devraient en conséquence se mobiliser uniquement pour la démocratie en Algérie. Il s'agit bien entendu d'une ineptie, un infantilisme ou une manipulation grossière.

La démocratie n'est pas une entité abstraite et globale, qui, mécaniquement, imposerait sa loi à partir d'en haut et réglerait, comme par magie, les problèmes et contradictions d'une société. C'est seulement un dispositif de fonctionnement de la société, permettant la résolution pacifique des contradictions, qui existent et préexistent et doivent être expressément formulées, portées et être organisées. Pour ne prendre que des exemples proches de nous, souvenons-nous que la France démocratique de IIIe république a mis en place et maintenu le système colonial en Algérie ; que la France démocratique, «patrie des droits de l'homme», a mené une politique séculaire d'éradication de ses langues régionales et leur refuse toujours toute forme de reconnaissance juridique …

En fait, ces critiques «démocrates» relèvent généralement d'une culture politique centraliste et/ou stalinienne qui n'imagine pas que la société puisse primer sur l’État ; des milieux convaincus qu'eux au pouvoir, la démocratie et le bonheur s'imposeront tout naturellement. On sait les dérives auxquelles, partout, ces approches ont mené ; fondamentalement, ces positions sont très proches parentes de celles du FLN d'hier et d'aujourd'hui : «l'indépendance d'abord, le reste suivra» ; «assurer le développement du pays, le reste viendra après», «la démocratie d'abord, la question linguistique après»…

Tout n'est pas dans tout et tous les combats pour le droit, pour les droits (des minorités, des femmes, des travailleurs…) sont légitimes et doivent pouvoir s'exprimer et recevoir leur réponse ici et maintenant. Les vrais bâtisseurs de la démocratie sont ceux qui formulent et explicitent les contradictions, et non ceux les nient, les minimisent ou les mettent sous le boisseau et leur proposant d'attendre «les lendemains qui chantent». Car la démocratie n'est pas cette panacée universelle, qui, automatiquement résoudrait les contradictions que connaît une société. La démocratie n'est pas, non plus, un discours sur la diversité et la tolérance : elle est d'abord l'inscription concrète dans le réel social des conditions qui permettent la coexistence de cette diversité. Et de ce point de vue, la contribution spécifique des berbérophones à l'enracinement de la démocratie au Maghreb ne peut être que leur combat pour la reconnaissance de leur identité, pour la protection de ses bases objectives : leur langue et leur culture. De même qu'en Espagne, les Basques et les Catalans n'ont pu jouer un rôle décisif dans le combat démocratique que parce qu'ils se sont constitués en forces politiques autonomes, solidement enracinées dans leurs terroirs respectifs. Prôner l'autonomie de la Kabylie, c'est donc aussi renforcer le camp de la liberté et de la démocratie.

III: Les contours d'une autonomie de la Kabylie

L'assise territoriale

Le charcutage territorial de la Kabyle est une vieille tradition et, en la matière, l'Algérie indépendante n'a fait que reprendre, en l'accentuant, la pratique de la France coloniale. La France qui avait, à l'évidence, la possibilité de créer en Kabylie, dès le XIXe siècle, une entité administrative et territoriale linguistiquement homogène ne l'a pas fait ni même envisagé. Au contraire, on a préféré couper artificiellement la Kabylie en deux – Grande Kabylie, rattachée à Alger et Petite Kabylie intégrée dans le département de Constantine – et écarteler ainsi une région dont l'insurrection de 1871 avait bien montré l'unité politique, humaine et culturelle. L'Algérie indépendante, quant à elle, découpe et redécoupe avec constance les zones berbérophones, particulièrement la Kabylie, actuellement fragmentée entre cinq wilayas artificielles. L'objectif restant toujours le même : empêcher l'émergence ou la consolidation d'entités géo-culturelles berbères et diluer la berbérophonie dans des unités territoriales non homogènes.

Certains pays connaissent le charcutage électoral, l'Algérie, à la suite de la France, pratique avec méthode le charcutage linguistique.

Il s'agira donc de réunir un ensemble géographique et humain uni par la langue, la culture, des réseaux de solidarités et une mémoire commune – la Kabylie, tamurt n Leqbayel –, que toutes les manipulations administratives n'ont pas réussi à briser et à diluer et qui vit quotidiennement dans la conscience de ses habitants et dans sa culture.

Une région autonome kabyle devra regrouper l'ensemble des communes berbérophones (= à majorité berbérophones) des actuelles wilayas de Bejaïa, Tizi-Ouzou, Bouïra, Sétif et Boumerdès, en gros le territoire de l'ancienne wilaya III de la guerre de libération. Dans les zones limitrophes bilingues, les populations locales devront pouvoir déterminer librement leur rattachement, par voie de référendums locaux ; un redécoupage du territoire des actuelles communes pourra également être envisagé lorsque la répartition des langues à l'intérieur d'une commune est clairement géographique.

Les prérogatives de la région

Si l’État ne sert à rien, il faut s'en passer pour tout ce qui peut efficacement être assumé au niveau régional. Sachant la vieille tradition d'organisation et de solidarité communautaires kabyles – dont les événements récents viennent de montrer la vivacité –, le champ de ce qui doit relever d'une décision régionale ou locale est extrêmement large : la totalité du secteur de l'éducation et de la culture, l'essentiel des fonctions socio-économiques, et même la sécurité quotidienne.

Ne devraient relever des prérogatives exclusives de l’État que les questions de sécurité extérieure, les affaires étrangères et relations diplomatiques et la politique monétaire.

Des prérogatives exclusives pour la région :

Au plan de la culture, de la langue et de l'éducation, la région doit bénéficier d'une autonomie totale. Parce que le droit à la langue et à la culture sont des droits imprescriptibles, reconnus par de nombreux instruments juridiques internationaux, parce que la politique d'arabisation est un crime en ce qu'elle tend à détruire une langue, une culture, une mémoire collective. Elle est aussi une entreprise de destruction méthodique des élites kabyles par intégration à l'idéologie et à la culture arabo-islamiques. La langue berbère doit être reconnue comme langue propre de la Kabylie car cette reconnaissance régionale est la seule susceptible d'assurer la pérennité de la langue sur la longue durée, mais elle ne signifie pas qu'il faille renoncer à l'objectif national : tamazight doit aussi être reconnue, dans la Constitution algérienne, comme l'une des langues nationales et officielles de l'Algérie, avec le droit pour tout citoyen d'utiliser la langue berbère, dans toutes les circonstances de la vie publique, de recevoir une éducation dans cette langue, y compris hors des régions berbérophones.

Au plan économique et social, le fiasco est tel que l'on voit mal ce que les Kabyles pourraient attendre de l'action d'un État central qui a été incapable en quarante ans d'assurer un minimum de développement économique à la région. Et chacun sait que la Kabylie survit uniquement par l'apport de son émigration interne et externe, par l'investissement privé local, et non par la générosité de l’État central ; et que, globalement, la région contribue plus au budget de l’État qu'elle ne reçoit de lui. Quant à la manne des hydrocarbures, les bons esprits effarouchés par le mot autonomie pourraient s'écrier : – «Mais la Kabylie n'en aurait plus sa part !». – Croient-ils vraiment un instant que la région en ait bénéficié au cours des dernières décennies? Et puis, dans un système démocratique, qu'est-ce qui interdirait à la région, même autonome, de recevoir sa part de ces richesses nationales, au prorata de sa population?

Pour ce qui est de la sécurité et de la justice, pourquoi s'en remettre à l’État central lorsque la jeunesse kabyle tombe sous les balles de ceux qui sont censés protéger la population, quand les gendarmes et les services de sécurité se comportent et sont perçus comme des troupes d'occupation ? Quand tout l'appareil judiciaire algérien a perdu, depuis longtemps, toute indépendance? En la matière, tout est à reconstruire, sur des bases plus proches des citoyens et sous leur strict contrôle. Tout ce qui relève de la sécurité et de la justice quotidiennes doit relever de la région.

Des prérogatives partagées :

Une articulation entre l’État et la Région doit être mise en place pour tous les domaines d'intérêt national où l'action de l’État peut impliquer la Région: grands travaux, aménagement du territoire, fiscalité nationale…Dans toutes ces matières, la Région sera l'interlocuteur obligatoire de l’État et aucune décision de celui-ci pouvant impliquer la Région ne pourra être mise en oeuvre sur le territoire de la Région sans l'aval des institutions régionales, notamment de l'assemblée régionale (voir ci-dessous). En conséquence, en dehors des questions de sécurité extérieure, des conventions et traités internationaux, de la politique monétaire, l'assemblée régionale pourra, en toutes matières, adapter les lois nationales.

Les institutions régionales

Il n'est évidemment pas question pour moi de proposer un projet de constitution régionale, tâche qui excéderait tout à fait mes compétences, n'ayant aucune formation juridique. Je voudrais simplement, à partir de l'observation d'expériences similaires, en particulier celle des statuts d'autonomies de la Catalogne et du Pays Basque en Espagne – situations qui me paraissent assez proches de celle de la Kabylie –, proposer quelques grandes lignes et principes généraux qui pourraient servir de base de travail à un projet plus fin.

La Région devrait être dotée d'une assemblée régionale, élue au suffrage universel, par scrutin direct, libre et secret, de type proportionnel ; sa composition numérique devant respecter les équilibres démographiques de la région.

L'assemblée régionale vote les lois dans toutes les matières relevant de la compétence exclusive de la région et se prononce sur les accords Etat-Région dans les matières relevant des prérogatives partagées. Elle peut également adapter les lois nationales dans toutes les matières qui ne relèvent pas des prérogatives exclusives de l’État. Elle contrôle l'action de l'exécutif régional.

La Région devrait disposer d'un exécutif régional, élu par l'assemblée régionale, en son sein, et responsable devant elle. L'exécutif régional met en oeuvre la politique et les lois définies par l'assemblée régionale. L'assemblée régionale désigne également un président de région qui dirige l'exécutif régional et représente la Région. L'exécutif régional est le relais obligatoire et l'interlocuteur de l’État pour la mise en oeuvre des décisions de l’État, dans les matières relevant des prérogatives de ce dernier, sur le territoire de la Région.

L'organisation territoriale et administrative de la Région est définie par l'assemblée régionale et non par l’État. Les entités territoriales et administratives constitutives de région (communes et niveaux supérieurs) doivent être définies de manière à respecter les réalités démographiques, historiques et géographique et correspondre, chaque fois que possible, aux entités fonctionnelles traditionnelles : villages, tribus, confédérations de tribus.

Bien entendu, l'existence d'institutions assurant l'exercice de l'autonomie régionale, n'est pas exclusive d'une représentation de la Kabylie au parlement national ! Cette représentation devra se faire, dans le cadre de la loi nationale, proportionnellement au poids démographique de la région dans la population nationale globale.

Dans tous les domaines, l'action de la Région et de ses institutions sera guidée par les principes suivants :

- L'exercice le plus permanent et le plus direct de la légitimité et du contrôle populaires,

- La fidélité à la mémoire et à la culture du peuple kabyle.

Prôner l'autonomie de la Kabylie, c'est construire l'avenir de la région sur la réappropriation de sa mémoire, de sa culture et de son autonomie d'action dans tout ce qui relève de son espace immédiat.

Construire l'autonomie de la Kabylie sera aussi consolider l'Algérie, plurielle et démocratique.

[Paris, le 18 juin 2001]

 

 

 

 

  1. 1.   «TAMAZGHA» veut dire «Berbérie» ou le pays des Imazighen (les Berbères). car le mot «Berbère» nous a été donné par les romains et il veut dire tout simplement «ceux qui parlent une langue qui n'est pas comprise...» Et le mot «Amazigh» (Berbère), singulier de "Imazighen" (Berbères) veut dire aussi «Homme libre». «Imazighen» se traduit donc par «Hommes libres» et «Tamazgha» est leur terre, leur pays.
  2. 2.  Salem CHAKER, Docteur ès Lettres, spécialiste de linguistique berbère, est Professeur de berbère à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (Inalco) de Paris. Il y dirige le Centre de recherche berbère, qu’il a créé en 1990. Il a également exercé une dizaine d'années à Aix-en-Provence (Cnrs et Université de Provence : 1981-1989) et à l'Université d'Alger (1973-1981). Il est l'auteur de plusieurs ouvrages et de nombreuses études de linguistique et sociolinguistique berbères. Il est également conseiller scientifique de l'Encyclopédie berbère, responsable du secteur linguistique et directeur du projet de Dictionnaire biographique de la Kabylie. le 18 juin 2001 au Centre international des cultures populaires (CICP) à Paris. Le thème de la conférence était: «Une alternative pour la Kabylie et l’Algérie».