Discours de Waterloo

Prononcé le 17 juin 2001, à l’occasion du rassemblement au monument de l’ «Aigle Blessé»
Toudi mensuel n°40, juin-juillet 2001

 

Très brièvement, je voudrais d’abord saluer la mémoire de mon arrière-grand-père, Max Dosogne - grand-père maternel de ma mère - mort en 1941, et fidèle de ces rassemblements où des Wallons venaient clamer leur attachement à la Wallonie et à la France; venaient crier leur lassitude ou, pour mieux le dire, leur dégoût envers cet État qui, déjà simplement par définition, demeure comme le seul État antiwallon au monde: la Belgique.

 

                                                                                       Chères amies, chers amis,

 

Max Dosogne fait partie de ces nombreux citoyens, souvent obscurs, qui se sont engagés dans le mouvement wallon parce qu’ils n’acceptaient ni d’être humiliés, ni d’être des thuriféraires de l’esprit petit-bourgeois érigé en vertu. Mouvement, qui comme le montre bien l’Encyclopédie qui lui est désormais consacrée, n’est pas comme le prétendent les milieux nationalistes belges, anecdotique; ni limité dans le temps; ni circonscrit à une seule classe sociale: toutes s’y sont engagées. Combattons d’emblée une autre idée reçue, trop bien reçue: l’histoire montre que ce ne sont pas les hommes politiques qui se sont ingéniés à défaire la Belgique, mais que ce sont les partis qui ont tout fait pour retarder les aspirations de la base à la réformer dans le sens d’une séparation.

Bien sûr on nous brocardera: combien étiez-vous donc au rassemblement à l’ «Aigle Blessé» le 17 juin 2001? Trop peu certainement, personne ne le conteste. Est-ce si important? L’essentiel est d’affirmer fermement et sereinement ses choix d’autonomie et d’alliances, et non d’assister à une grand-messe où il s’agit d’aboyer sa haine de l’autre et d’exalter le sentiment de sa propre supériorité: les neuf Wallons qui se recueillirent ici même, le 18 juin 1940, pour fonder le premier mouvement de résistance à l’occupant nazi compteront plus, à tout jamais, que les dizaines de milliers de personnes qui se sont rangées à l’ombre de la tour de l’Yser.

L’État belge est antiwallon

État antiwallon, antifrançais, d’emblée. On sait de quelles circonstances, de quelles politiques est née la Belgique («le Belge sorti du tombeau» selon la brabançonne - on ne peut mieux souligner le côté morbide de sa naissance). Si la langue française en cet État a pu avoir l’illusion de la préséance, on vit très rapidement que cette illusion ne durerait pas: très tôt, dans un souci de se démarquer de la France, la Belgique en vient à créer ses mythes, et ses mythes vont tous dans le sens d’une exaltation de la Flandre - la Wallonie est immédiatement privée de son histoire. Ce sera cela, à une époque, le grand rêve belge: la Flandre, mais en français. Mais ce sera très clairement la Flandre; un choix qui n’a en fait jamais été remis en cause, y compris aujourd’hui, chez les francophones belgicains, qui demandent à la Communauté française de traduire ce rêve, de reprendre à son compte l’héritage belgique. Belges peut-être à eux tout seuls: mais toujours négateurs de la Wallonie, sinon, comment pourraient-ils continuer à exister? On se réjouit bien sûr que le nationalisme belge qui perce à travers leur idéologie, leurs travaux, commence à être vu comme une horreur, y compris en dehors des frontières qu’ils se sont jalousement assignées, et que l’équivalence «Belgique égale Flandre» a toutes les chances d’être enfin reconnue.

En disant cela, je ne m’attarde pas dans le passé: c’est tous les jours, y compris de la part d’institutions et d’organismes que nous sommes forcés de financer, que nous recevons de telles gifles, que nous sommes accablés d’un même mépris. Heureusement des avancées existent, qu’il ne faut pas nier: oui, nous avons arraché des compétences, oui, nous avons réussi à soustraire à l’arbitraire d’une autorité qui ne nous aime pas certaines parts de pouvoir. Les grandes décisions nous échappent encore; les influences qui comptent ne sont pas encore de notre côté; nous restons dominés dans beaucoup de domaines. Notre exigence n’est d’ailleurs pas de dominer, c’est d’obtenir notre dû. Au moins dans le service public, non?

Vous savez tout cela. Je fais donc un bond vers le présent le plus brûlant. Saint-Polycarpe, dont on verra bientôt s’il aura présidé à des accords ou non. Je ne suis pas ici pour dire si ces accords sont globalement bons ou s’ils donnent chair aux pires appréhensions; je voudrais simplement faire quelques réflexions à leur sujet.

Ils ne se résument pas à cela, mais deux pôles marquent l’opinion: une sorte d’échange d’un refinancement de la Communauté française contre une représentation accrue des Flamands à Bruxelles.

La promesse du refinancement de la Communauté Française a suscité, à de rares mises en garde près, de grands bravos. Je veux bien applaudir à mon tour, mais pas avant d’avoir fait quelques remarques.

La première, c’est qu’on a cru obtenir de la Flandre (de la Belgique) une concession inespérée. C’est oublier que la Flandre, à l’inverse de la façon dont elle est perçue du côté francophone, n’est pas un monolithe. Que ce qu’on appelle la Flandre recouvre en fait deux institutions, dont la fusion est artificielle, et qui s’opposent régulièrement. Car si la région flamande est riche, la Communauté flamande, elle, avait bien des revendications de refinancement. Ce refinancement, elle l’obtient, tout comme la Communauté Française. Mais cet apport servira aussi à la Flandre à financer une partie de son autonomie fiscale.

En attendant, la Communauté française Wallonie-Bruxelles bénéficie d’argent frais. C’est tout de même une bonne chose, n’est-ce pas? Cela signifie qu’elle pourra enfin assurer l’enseignement de la philosophie, qui fait depuis quelque temps partie de ses projets. Quelle excellente nouvelle, dans un pays où la philosophie - et depuis les premiers temps de la Belgique - a fait, sauf à l’université, l’objet d’une interdiction! La Belgique est-elle soluble dans la philosophie? Dans la dialectique? Et nous, ici? Nos élèves vont avoir l’occasion de réévaluer les idées toutes faites, de détruire les préjugés; on va leur enseigner les grandeurs et les limites de l’humanisme et des Lumières; en plus de la théorie de la connaissance, de l’éthique, de l’esthétique, ils pourront exercer leur esprit critique sur des questions telles que: “Le pouvoir peut-il être une fonction héréditaire?” - ce qui constitue le minimum de la réflexion politique; et l’on voudrait ne pas s’en réjouir?

Enseigner l’histoire et la philosophie

Aussi bien: la Communauté française va enfin disposer des moyens d’enseigner aux élèves de Wallonie l’histoire - qu’on demande critique - de la Wallonie, aux élèves de Bruxelles l’histoire de Bruxelles, et à tous une histoire non flamandisée de la Belgique: les luttes sociales, la question royale - les questions royales - les scandales africains, le refus de la protection des minorités, etc. On rendra à nos élèves l’intelligence du milieu dans lequel ils vivent, et il ne faudrait pas s’en réjouir?

Car pour moi cela ne fait aucun doute: c’est dans le sens de la formation des élèves en citoyens responsables que la Communauté française utilisera ses moyens supplémentaires! (L’avenir dira si j’ai parlé ici ironiquement.)

Le deuxième point, c’est la représentation accrue des Flamands à Bruxelles. On l’a souligné: il existe décidément des minorités mieux protégées que d’autres, au sein d’un même État. Un État incapable d’assurer l’égalité de tous ses citoyens, est-ce encore un État? Rien qu’à ce titre, il mérite de disparaître. À entendre les Flamands, pourtant, s’exprimant de manière officielle, il n’y aurait de minorités qu’au niveau national - c’est ainsi qu’ils justifient leur refus de signer la convention européenne sur la protection des minorités! Il n’existerait pas selon eux de minorités dans les régions. À Bruxelles, néanmoins...

C’est que tout est bon, n’est-ce pas? Bien. L’accord, donc - le pré-accord - aurait été conclu pour faire barrage à l’extrême droite flamande, au Vlaams Blok. BÈ djouwé à l’balle! A-t-on oublié qu’une surreprésentation des Flamands à Bruxelles constituait le premier point des revendications du Vlaams Blok?

Le climat est tellement pourri, le nationalisme flamand tellement compromis, malgré les efforts réels de certains Flamands pour se dépêtrer des indignités du passé (et du présent?), que l’extrême droite agit toujours, même indirectement, comme son fer de lance.

On dira que c’est de la faute des francophones bruxellois eux-mêmes: ils n’avaient qu’à voter en masse pour les listes flamandes démocrates, comme celles-ci le leur demandaient, aux dernières élections régionales! C’était demandé si gentiment! Et je n’ignore pas, en disant cela, qu’il y a à Bruxelles des Flamands malheureux du poids que la Flandre fait peser sur eux. Mais qu’aurait-il fallu faire? Proposer un échange? Demander aux Flamands des Fourons de voter pour la liste «Retour à Liège», afin de contrer une liste polluée par des dizaines d’années d’actions fascistes et de colonisation forcenée?

On nous dira encore: oui, les Flamands sont surreprésentés à Bruxelles, mais il s’agit là d’un clichage définitif. Vraiment? On peut craindre au contraire qu’avec la Flandre, qu’avec la Belgique - c’est la même chose - une situation aussi favorable ne soit que le premier pas vers l’obtention de nouveaux privilèges? Toute l’histoire - cette histoire que la Communauté Wallonie-Bruxelles va se faire un devoir d’enseigner - le prouve, comme le font d’ailleurs de nombreuses déclarations actuelles.

La Belgique n’est pas une solution pour Bruxelles

La Belgique ne constitue donc pas une solution pour Bruxelles - voilà ce que je voudrais dire à nos amis bruxellois. Nous voudrions voir Bruxelles réellement épanouie - et non plus s’évertuant à dire qu’elle l’est pour essayer de s’en persuader elle-même. Épanouie. Respectueuse, elle, de ses minorités, et dans un esprit de justice. Métissée, comme le sont d’ailleurs presque toutes les sociétés, plutôt que belge - qui fait le belge fait toujours le bête. Consciente qu’elle est elle-même.

Combien de Bruxellois par exemple savent, et disent, que Bruxelles n’est pas la capitale de la Flandre? La Flandre y a installé nombre de ses institutions; mais la Flandre, la région flamande, n’a toujours pas de capitale! Elle a jusqu’ici été incapable de trouver sur son territoire une ville assez accueillante, assez consensuelle pour lui servir de capitale C’est à méditer, non? Car enfin;: que penser d’une région, d’un quasi-État, tentant d’implanter sa capitale dans une autre région? Il est évident que si elle agit ainsi, ce ne peut être que dans l’intention de nuire à la seconde. C’est comme si les Basques déclaraient faire de Madrid leur capitale! Pour le bien de Madrid, pensez-vous? On peut bien en sourire, et c’est vrai que c’est d’un ridicule achevé!

On en est là, pourtant. Faut-il avoir peur d’une Flandre, si intransigeante en ce qui concerne ses prérogatives territoriales, son droit du sol, mais incapable de se choisir une capitale à l’intérieur de ses frontières? Oui, assumèrent; mais davantage pour sa duplicité que pour sa puissance économique. Il ne faut cependant pas que cette peur paralyse! On peut reculer devant les menaces, devant la force: on ne cède pas au ridicule. La région bruxelloise devrait réclamer des dommages-intérêts à la Flandre chaque fois que celle-ci proclame dans les documents qu’elle publie qu’elle fait de Bruxelles sa capitale: parce que la volonté d’annexion n’a jamais fait partie des bonnes intentions.

Nous ne craignons pas le séparatisme! Ce que nous redoutons, c’est que le moment de le décider ne soit vu que comme le droit exclusif de la Flandre. Ce que nous redoutons, c’est que la Belgique (que la Flandre, c’est la même chose), ne trouve des relais dans des institutions ou des organismes francophones pour anesthésier la conscience des Wallons et des Bruxellois et déverser cette propagande unitaire, qui n’a jamais servi que les intérêts de la Flandre.

Wallons et Bruxellois doivent choisir leur voie: l’autonomie ou la sujétion. Et si c’est le choix de l’autonomie, chaque région décidera ensuite de ce qu’elle en fera.

Qu’on ne se méprenne pas, en attendant, sur la valeur de certaines propositions. Être républicain, oui; mais ne voulons pas, même si cela constitue une belle avancée, d’une république belge! Parce qu’elle serait belge, justement, encore et toujours, et que nous ne supportons plus la pernicieuse médiocrité de la Belgique.

Nous devons avoir bon espoir. Qui aurait cru par exemple que ce gouvernement, qui s’était juré de ne pas aborder les questions communautaires, qui n’arrête pas de faire le beau à chaque manifestation de la dynastie, allait s’engager aussi vigoureusement dans la voie de ce que les pleurnichards appellent le détricotage de la Belgique?

Puisions-nous tous ici voir la fin de celle-ci, dans la dignité des seules souverainetés qui valent.

 

Vive la Wallonie, vive la France, vive la République!

 

(Les intertitres sont de la rédaction)

 

Dessin de Cynthia Artisien