Wallonie/Bruxelles : négations bruxelloises, féodalités wallonnes

Toudi mensuel n°24, janvier 2000

Il y a eu un étrange consensus avant les élections: c'est à qui décrira les maux du passé.  A croire qu'ils sont tous dans l'opposition ?  En fait, n'y-a-t-il pas deux oppositions: les partis qui sont dans l'opposition parlementaire et ceux dans les partis de gouvernement qui veulent remplacer les collègues ou nouer d'autres alliances.  La règle est simple: le passé est noir, l'avenir sera autre avec nous.  Peut-être, le débat politique pourrait-il être différent? Elle occulte des démarches intéressantes mais peu médiatiques, qui risquent d'avoir un impact réduit. On songe à l'intéressant plan de convergence de Philippe. Maystadt.  Par ailleurs, notre vision du débat ne peut être alignée sur des approches manichéennes ou amnésiques.

Le chômage, le sentiment d'absence de maîtrise sur la réalité, un mal-être devant la recomposition du sens particulier et commun, une appartenance et un bien commun à construire, voilà l'aune du débat. Une réponse, non la réponse, est la Wallonie.  Non pas une Wallonie «recette miracle», mais la Wallonie comme un processus de négociation, d'accord, de consensus. Mais il faut au départ admettre deux préalables indispensables.

Le premier est d'accepter enfin que la Wallonie existe, que l'on cesse à tous moments de dénier son existence par des arguties qui ne font que masquer un désir profond : empêcher l'émergence de la Wallonie. Car la Wallonie n'»est» pas, elle se construit.  Sans doute est-ce sa définition dans cet inachèvement, ce chantier permanent.  Là est l'absolu qui la fonde; par  contre, la Wallonie est relative, dans le temps et dans l'espace.

Paradoxalement, cette démarche modeste, non impérialiste, non nationaliste, ne peut être menée que s'il y a cette reconnaissance minimale.  L'agressivité de certains vis-à-vis de cette reconnaissance montre bien que se situe là le socle de la dynamique wallonne car elle n'a pas de passé reconnu, à cause de ce refoulement «subtil» qui conduit Wallons et Bruxellois à s'accrocher à la Belgique, un passé politique qui produit cette évidence historique dont bénéficie (et pâtit) la Flandre.

Assez des donneurs de leçon qui, du haut de leur universalisme, dénoncent toute démarche d'expression collective wallonne comme nationaliste, repli sur soi.  Il faut avoir un ego diablement développé pour donner de telles leçons.  D'où parlent-ils?  Comment vivent-ils? Quelles sont leurs solidarités quotidiennes? De quel «olympe» regardent-ils les humains se coltiner avec la réalité?

Le deuxième préalable est l'endroit de notre inquiétude la plus profonde: les féodalités au sein de la Wallonie.  Le sous-régionalisme, qui est un rempart contre une vue uniformisante de la Wallonie, devient un vice quand il lézarde la Wallonie quand il l'empêche de mobiliser efficacement les moyens de mener les politiques.  Trop de députés, de ministres ne sont que les représentants d'intérêts locaux. Ceux-ci sont légitimes, mais à leur place, comme le niveau régional doit être à la sienne.  Au stade actuel, dans cette phase de construction de la Wallonie, c'est bien le niveau régional qui doit être conforté.  Ceux qui dénoncent le jacobinisme namurois mènent une guerre préventive pour défendre leurs intérêts, plutôt qu'une résistance à un pouvoir qui prend trop de place.

Le combat au sein de la Wallonie est bien là: la Wallonie ce n'est pas que Charleroi et Liège, ce n'est pas l'urbain contre le rural et vice versa, la proximité communale contre «l'éloignement» des institutions régionales.

La Belgique est largement incontrôlable pour les Wallons.  Le sort de celle-ci est lié au mouvement flamand, hélas.  La subtilité suprême c'est que les Wallons et les Bruxellois en seront les derniers défenseurs.

Face à cet horizon d'une Belgique minimalisée ou (évanouie) disparue et si la Wallonie n'a pas parcouru ce chemin de construction, alors elle disparaîtra. Sans doute la revendication des rattachistes sera alors la voie la plus réaliste ... mais aussi celle d'une régression par rapport à tant de vraies conquêtes depuis 1970.

Et les nouveaux gouvernements arc-en-ciel? Et le «contrat d'avenir» ?

Ne cachons pas une certaine méfiance : trop de médiatisation et d'effets de manche. Toute cette gestuelle couvre-t-elle la préparation d'un véritable projet pour la Wallonie? On l'espère ! Est-ce le mirage pour couvrir l'inconciliable, avant l'implosion d'une alliance formée sur un libéralisme à l'agressivité contenue et mâtinée d'une présidence pleine de verve et de pays profond avec Ducarme, sur un socialisme amène et pétillant avec Di Rupo, sur une écologie  enfin aux charbons mais serrée de  très près par ses partenaires gouvernementaux.

Un aspect positif et de bon aloi: les rencontres citoyennes des ministres wallons. Mais médiatisation rimera-t-elle avec précipitation et hallucination ou avec participation et construction d'un projet avec tous les Wallons ?