Scènes 15, 16, 17 et 18

Toudi mensuel n°18-19, mai 1999

LE "BELGE" - Ah la la!

THERESE - C'est un socialiste wallon convaincu

MARTHA- C'est un homme honnête, intègre.

THERESE - Ce n'est pas un béni-oui-oui à la solde de Bruxelles.

MARTHA - Il y a beaucoup de socialistes hostiles au fédéralisme. Mais ils ne veulent pas diviser la classe ouvrière belge.

L'INDEPENDANTISTE - Ils veulent nous avoir à l'usure, ils ont le temps pour eux. C'est ce qu'ils croient !

MARTHA- Il y a quelques jours, René Thône est venu à La Louvière, à "Wallonie libre". Il y avait un monde fou !

THERESE - Vous vous rendez compte : même la police judiciaire est présente à toutes les réunions de Wallonie libre !

LE "FRANCAIS" - Ils ont peur de tout : des communistes, des résistants, des fédéralistes.

THERESE - On ose à peine porter l'insigne du Coq wallon.

LE "FRANCAIS" - Il ne faut pas prononcer le mot de fédéralisme devant n'importe qui.

L'INDEPENDANTISTE - C'est anti-belge. Ils ont peur pour leur Léopold III.

THERESE - On l'attend de pied ferme, celui-là.

LE "BELGE" - Pendant la guerre, beaucoup de socialistes liégeois étaient fédéralistes. Maintenant, ils se sont reconstruits sur une base centralisée.

René THONE - Mesdames, Messieurs, le climat dans lequel se développe la propagande wallonne dans le Hainaut est loin d'être aussi favorable qu'au pays de Liège et chez les Wallons de Bruxelles.

L'"INDEPENDANTISTE" - Parce que vous le voulez bien !

René THONE - Nous ne marquons pas notre accord sur la formule du vote qui a été proposée par le comité du Congrès.

(Mouvements en sens divers)

On nous demande de procéder à deux votes : un vote sentimental et un vote réaliste.

Et on nous dit tout de suite que, pratiquement, le vote sentimental ne compte pas !

Si vous voulez un vote sentimental, il faut voter sur des formules sentimentales et non pas sur des formules politiques.

Nous sommes aussi contre de cette procédure parce qu'elle implique le vote secret.

(Mouvements en sens divers)

Nous sommes contre le vote secret !

LE "BELGE" -Décidément, il y en a qui sont venus ici pour mettre la zizanie.

L'INDEPENDANTISTE - Laissez parler les gens. Ou alors sortez. Vous êtes un énergumène.

Le "Français" intervient, sépare les deux hommes.

PRESIDENT MERLOT - Mesdames, Messieurs, je vous en prie, ne passionnez pas !

 

RENE THONE - On n'a pas le droit de s'exprimer librement ici

Nous sommes contre le vote secret parce qu'il ne s'agit pas de choisir entre des personnalités mais entre des idées politiques.

Et quand on vote pour des idées, il faut avoir le courage de voter à main levée !

(Tumulte de plus belle)

LE "FRANCAIS" - Mais qu'est-ce que ça peut faire ?

THERESE - Vous ne connaissez pas votre démocratie, mon bon Monsieur. René Thône a raison. Il y a des règles dans un vote.

René THONE - ... le but du Congrès est de nous rassembler. Au lieu de nous disputer sur des formules politiques, tirons de ce congrès des moyens de propagande pour instruire tant de Wallons qui n'ont pas encore compris le danger que court la Wallonie !

Vote sentimental ? Pourquoi ?

Pour permettre aux partisans du rattachement à la France de se compter !

Ce n'est pas juste ! Ce n'est pas juste !

LE "FRANCAIS" - Si je n'avais pas eu les Français dans les camps de prisonniers, on serait morts de faim !

René THONE - Moi qui ne suis pas rattachiste, j'ai autant de droit que quiconque d'exprimer mes sentiments d'amour pour la France et vous n'avez pas le droit de réserver ce droit aux rattachistes.

Nous pouvons tous exprimer notre amour pour la France !

Laissez-moi vous dire que pour faire la propagande dans la province du Hainaut, il a fallu que je propose ce voyage en précisant que la solution devait être trouvée dans le cadre belge et ...

LE "FRANCAIS" - Dans votre parti !

René THONE - C'est intolérable. Vous m'interrompez sans me donner le temps d'achever ma pensée.

Laissez-moi vous dire aussi que j'ai peur de ce romantisme qui pourrait nous reconduire à cette situation d'avant-guerre où le mouvement wallon romantique existait sans doute mais complètement coupé de l'opinion publique.

PRESIDENT MERLOT - Croyez bien qu'avant de passer au vote, le président remplira tout son devoir, éclairera chacun et retiendra les suggestions qui seraient présentées. Il s'agit de dégager une très puissante majorité basée sur une volonté totale de travail qui, demain, dans une entente complète, réunirait tous les mouvements wallons. Je demande à chacun de faire un effort de calme.

Je propose de faire une pause et de profiter de ce répit pour nous pénétrer à nouveau de ces heures grandes de la Résistance qui ont présidé à la mise sur pied de notre Congrès qui, n'en doutons pas, fera date dans l'histoire de la Wallonie.

 

Scène 16

 

Un groupe de résistants repousse un soldat nazi.

Ruines.

Rafales de mitraillette.

RESISTANT I - Le Führer n'a pas été envoyé par Dieu.

Vous avez sali l'humanité pour cent ans.

NAZI - Vous n'avez pas compris.

Nous reviendrons.

RESISTANT II - Nous vous chassons à travers les ruines.

Regardez votre oeuvre.

Mais les peuples ont survécu à leur misère.

Rentrez chez vous !

Et répondez à la question :

- Allez-vous sauver votre âme ?

RESISTANT I - Plus jamais ça !

(Silence)

LE CHEF DES RESISTANTS - O mes grands résistants

ombres furtives

dans les peupliers blancs

Ceux qui sont là encore

Ceux qui ont survécu

Ceux qui sont morts

cave noire

sang rouge sur vos dents blanches.

Il ne parlera pas ce soir

sous la torture.

Corps parti

avec nos secrets.

O mes grands résistants,

Messieurs,

Mes amis,

Mes frères

parmi les grands bois et les fermes secrètes

dans la nuit et dans le jour

Passons par le jardin

Réunion clandestine

Frappez trois coups à la porte de derrière

Sous le lustre occulté

La lumière est dans vos yeux

Parlez à voix basse

le voisin n'est pas patriote

Nous avons gagné

Le jour de la Libération est arrivé

Un jour quelqu'un viendra :

- Je vous dis merci.

RESISTANT I - La Belgique est libérée

mais la guerre continue

Allons nous battre aux côtés des Alliés

Qu'on nous laisse les armes.

LE CHEF DES RESISTANTS - Le pays a besoin de vous ici.

Le temps de la violence est révolu.

RESISTANT II - Il faut faire la révolution !

LE CHEF DES RESISTANTS - Ne vous lancez pas dans l'aventure.

RESISTANT II - Il faut un changement radical.

RESISTANT I - La Belgique des Belgingants est morte.

Le Roi a considéré la guerre comme terminée le 28 mai 40.

Il a discuté avec Hitler de l'avenir politique de la Belgique.

Il n'a pas eu un mot pour les Résistants.

LE CHEF DES RESISTANTS - Le Roi s'était déclaré prisonnier

Le Roi ne peut mal faire.

Il reste sacré. Certains le disent.

RESISTANT I - Que fait un prisonnier ?

Il cherche à s'évader !

LE CHEF DES RESISTANTS - O mes grands résistants

j'étais à vos côtés

mes amis

mes frères

mes ombres blanches de la victoire

Messeigneurs

il faut déposer les armes.

RESISTANT II - Jamais !

Nous voulons le Soulèvement national !

Nous voulons des comités de libération !

RESISTANT I - Vive de Gaulle ! Avec lui : "Pas de libération nationale sans Soulèvement national !"

RESISTANT II - Il faut rester armés

et craindre le pire :

un pouvoir fort

Constituons des équipes pour assurer la gestion des communes, juger les collaborateurs

RESISTANT I - Gare aux Flamands !

Ils voudront l'amnistie !

LE CHEF DES RESISTANTS - Votre rôle est terminé

Remettez vos armes

dont on a un urgent besoin

pour la police et la gendarmerie.

L'armée belge est aussi à réarmer.

Un résistant jette son arme.

RESISTANT II - Jamais !

LE CHEF DES RESISTANTS - Nous devons empêcher la colère du peuple

contre les collaborateurs, le lynchage, l'horreur.

Sans nous,

c'est la Saint-Barthélemy !

RESISTANT II - Vous allez perdre votre temps avec les femmes tondues.

Il faut profiter des mouvements de résistance pour libérer enfin la Wallonie de la Belgique.

LE CHEF DES RESISTANTS - Nous tiendrons un congrès.

Nous le préparons depuis 1942.

Il nous faut un congrès de réparation.

A bas le congrès de Vienne !

 

 

Scène 17

 

Retour à la salle :

 

MARTHA- Ne sois pas triste. Même les Français ont tourné le dos à l'aventure révolutionnaire.

THERESE - Qu'on ne nous ennuie pas trop avec cette question constitutionnelle.

C'est très joli, le droit constitutionnel, mais tout ce qui a été fait de grand dans l'histoire a été fait contre les constitutions.

Il y a eu beaucoup de congrès

dix, vingt, trente

Nous étions cent,

deux, trois cents.

Aujourd'hui nous sommes mille.

Cela ne s'était jamais vu.

Il y a eu des congrès

discrets comme des ruisseaux de plaine.

Il y a eu des congrès

houleux comme la Meuse en colère.

Des congrès parfois, oui,

d'étangs endormis

Mais toujours nous étions là

avec des hauts

avec des bas.

Un jour nous aurons un Parlement-vaisseau

poussé par mille et mille barques

qui cognent nuit et jour

au parapet de la liberté.

Nous aurons un Parlement-vaisseau

de verre et de lumière.

On a connu des hauts

on a connu des bas

Toujours nous étions là.

 

Scène 18

 

Brouhaha dans la salle. Le président  Merlot obtient le silence à la tribune.

 

PRESIDENT MERLOT - Mesdames, Messieurs, cet après-midi, nous avons ouvert les débats en donnant la parole à des orateurs qui se sont fait inscrire pour la défense de la thèse "Unité belge".

Je supplie les orateurs de faire un gros effort de concision et je demande aux congressistes d'assister avec calme aux débats pour hâter la marche de nos travaux et de ne pas manifester trop souvent.

Je ne vous demande pas un silence glacial. Je vous demande une bonne réserve wallonne.

Monsieur Putanier vient de défendre avec calme le maintien de l'unité de la Belgique avec des modifications.

Un second orateur s'est inscrit également pour défendre l'unité belge.

Je donne la parole à Monsieur Albert Renard.

Albert RENARD - Citoyens qui êtes épris de liberté pour chacun, vous avez devant vous un belgeois, un belgeoisant impénitent, parce qu'il est convaincu que la Belgique unitaire est capable de donner satisfaction aux uns et aux autres qui ont des prétentions raisonnables, qui voient la puissance de l'union et la faiblesse de la désunion.

Mais des modifications nombreuses, non seulement peuvent mais doivent être apportées au régime actuel.

Il est des localités d'expression française qu'il faut rattacher à la Wallonie.

Il y a la grosse question des travaux et des subsides.

L'ARDENNAIS - Vous avez vu l'état de nos routes ? J'ai mis deux heures et demie en voiture pour venir à Liège !

Albert RENARD - Il y a d'autres choses encore.

Mais nous disons seulement qu'à notre avis, il faut qu'il existe entre les parties flamande, bruxelloise et wallonne une pénétration, une dépendance telle que nous devons rejeter l'idée de fédération.

Nous nous inspirerons de Picard, de Kurth, de Pirenne.

SALLE - (Huées)

Albert RENARD - Je parle du bon Pirenne, évidemment!

Et nous dirons : il n'y a qu'une langue belge qui résulte d'une longue vie en commun, de travail, d'habitude, de joie, de souffrances.

L'ARDENNAIS - Ca commence à bien faire, leurs souffrances !

Vous ne croyez pas qu'ils en font un peu trop !

Vous allez nous faire pleurer !

Albert RENARD - Je ne suis pas venu ici pour me faire applaudir ni conspuer !

SALLE - (Rires)

Albert RENARD - Il y a une nation belge à laquelle chacun peut être fier d'appartenir.

LE "FRANCAIS" - On l'a vu en 40 !

Vive de Gaulle !

Albert RENARD - "Flamands, Wallons ne sont que des prénoms.

Belge est notre nom de famille", d'une famille dont, naturellement, tous les enfants doivent être égaux.

Albert RENARD - Il suffit de bonne volonté

S'il y a lieu, réclamons, protestons, agissons sans cesse, sérieusement, avec opiniâtreté.

LE "FRANCAIS" - Crochet !

TOUS (chanté) - J'attendrai le jour et la nuit ...

Albert RENARD - Jusqu'au succès.

L'ARDENNAIS - Crochet !

Albert RENARD - Nous avons tendance à nous amoindrir, à nous déconsidérer nous-mêmes, nous avons une manie de dénigrement.

Que dire d'un Etat wallon ?

Ce serait une tête sans corps !

Albert RENARD - Mais une tête qui loucherait vers le sud !

LE "FRANCAIS" - Crochet! Un autre!

Albert RENARD - Je suis ici pour vous dire tout ce que je pense.

Que dire du rattachement de la Wallonie à la France,

à la France qui nous est chère ?

Nous repoussons cela avec dédain, sans plus !

LE "BELGE" - Bravo ! Vive la Belgique !

LE "FRANCAIS" - Moi, je suis rattachiste et fier de l'être !

LE "BELGE" - Des inciviques comme vous, on les fusille aujourd'hui !

LE "FRANCAIS" - (scandé) que-dans-le-cadre-belge

(rires)  que-dans-le-cadre-belge

THERESE - Il va chanter la Braban-conne !

PRESIDENT MERLOT - Mesdames, Messieurs, je vous en prie.

Albert RENARD - Soyez des hommes libres.

Respectez la liberté de parole.

On sait bien que le flamand n'est pas une langue de grande circulation. Mais avec civisme, nous devons apprendre à la connaître !

SALLE - (Protestations violentes. Coups de sifflet).

Albert RENARD - Respectez ma pensée, je respecte la vôtre.

Nous sommes des passionnés et la passion est mauvaise conseillère.

Il est de vrais Wallons qui se disent les premiers des Belges mais qui voudraient être les derniers des Français.

LE "FRANCAIS" - Crochet !

THERESE - Un autre !

PRESIDENT MERLOT - Monsieur Renard, concluez, je vous en prie.

Albert RENARD - Non, de grâce ! Nous crions : Vive l'égalité !

Quant à nous, Wallons, commençons à faire plus d'enfants !

LE "FRANCAIS" - A la porte !

THERESE - Assez !

(On siffle)

PRESIDENT MERLOT - Monsieur Renard, veuillez achever dans le plus court délai possible!

LE FEDERALISTE - On ne va pas la bouffer, votre Belgique, mais lui tailler un nouveau costume.

Vive le fédéralisme !

Albert RENARD - Nous répétons que nous aimons notre pauvre Wallonie que nous voulons forte, prospère et rayonnante , mais nous devons ajouter tant à l'adresse des Flamands que des wallons : Belgique d'abord !

Il quitte la tribune sous les cris et les huées.

 


Suite de la pièce : Le Coup de semonce