Scène 7 (tableau historique)

Toudi mensuel n°18-19, mai 1999

Scène 7

Le père, la mère. Le père a la tête bandée.

Le fils, adolescent, joue à la guerre.

LA MERE, à son fils - Tu vas l'apprendre,

la terre est basse,

la terre d'ici,

la terre plus loin

des hommes des femmes et des enfants.

Tu vas la racler, la terre

pour un épi de froment,

fouiller la terre jusqu'à tes coudes,

deux pommes de terre,

trois peut-être,

avec tes doigts tes ongles multipliés.

LE FILS - La guerre est finie, la guerre est finie.

Papa est revenu de Bordeaux.

LA MERE - Détrompe-toi.

Enlève tout ça.

(Elle désigne les vêtements militaires que le fils a revêtus)

Fais-toi un cerf-volant.

La guerre, c'est pour les grandes personnes.

LE PERE - Pas de mitraillette.

Presque pas de blindés.

Les Boches sont entrés comme dans du beurre.

LA MERE- Il parle tout seul.

Il n'entend pas.

Le mal lui est entré dans les oreilles.

Le médecin doit venir et

je n'ai pas d'argent.

La guerre des riches

n'est pas la guerre des pauvres.

LE PERE - C'est quoi, un pays neutre ?

Tu ris,

tu pleures.

Tu n'es pas neutre.

LA MERE - Nous irons tous au bois,

les plantes,

les fruits sauvages qu'on avait oubliés.

L'hiver sera dur.

La terre d'ici

va t'entrer dans tes pieds d'enfant.

Jamais tu n'oublieras.

LE PERE - La campagne des 18 jours,

la campagne de la Lys,

une rivière de vingt mètres de large

avec un nom de fleur

L'eau était rouge.

LA MERE, au père - Tu as la fièvre.

LE PERE - Ils nous ont trahis.

LA MERE - Qui ?

LE PERE - Eux. Les Flamands.

LA MERE -Arrête de dire que les Flamands n'ont pas défendu le pays !

LE PERE -Beaucoup oui. D'autres pas.

LA MERE - Certains soldats ont peur.

Ils sont jeunes tu le sais bien.

Ils pleurent, ils ne tirent pas.

Ils tirent en l'air.

Ils appellent leur mère.

Une femme entre.

LA FEMME - On fait la file,

envoyez le petit,

il y a des harengs frais.

LA MERE, montrant son fils - Et celui-là qui fait la guerre à la place de son père !

LA FEMME - Ne dites pas cela.

LA MERE - J'achèterai  un mouton,

deux peut-être

pour la laine et pour la viande

L'enfant chante.

LA MERE - Tais-toi !

LE PERE - Laisse-le

La honte du père

commence toujours dans les yeux de l'enfant.

C'est la leçon des vaincus.

Un homme passe.

L'HOMME - L'abri sera creusé

au milieu du jardin

On s'y mettra à dix

douze peut-être

j'ai compté

en se serrant, bien sûr...

LE FILS - Il y a une fumée blanche dans le ciel.

LE PERE - Ils ont laissé passer l'ennemi,

le mouchoir blanc au bout du fusil.

LA MERE - Pas tous !

LE PERE - Certains oui,

d'autres pas.

LA MERE - Tu as la fièvre.

LE PERE - Il y a des régiments qui ne se sont pas défendus.

Par terre tu le voyais.

Pas une seule cartouche tirée,

Pas de douilles vides,

pas de trous d'obus,

pas d'entonnoirs de bombes.

Laissé faire, je te dis.

LA MERE - Une fois dans notre vie,

nous sommes allés en Flandre.

Les arbres étaient penchés.

Il y avait le sable et il y avait la mer.

Une fois dans notre vie.

Quelle belle journée !

Les noces ont un voyage

Un mois, dix jours va-t-en savoir.

Pour nous, c'était un jour,

aller retour.

Deux billets, des tartines.

C'était 34-la-crise.

Moi qui ne suis rien

et toi pas plus que moi,

on s'est fait photographier,

toi à droite, moi à gauche

dans une cabine de gare

au milieu de la Flandre.

On souriait aux gens,

sans parler la même langue.

On se faisait des gestes.

Ne me dis pas qu'ils n'ont pas défendu le pays.

LE PERE - Là où j'étais la Lys était rouge.

Les Chasseurs ardennais nous ont sauvé l'honneur

Plus loin, la gare était indemne.

Les fermes étaient intactes.

LA MERE - Nous sommes tous Belges.

LE PERE - Pas tous.

 

Suite de la pièce : Le Coup de semonce