Scène 36

Toudi mensuel n°18-19, mai 1999

lIs sont sur le plateau de l'Histoire. Ils entrent dans l'Histoire. Photos, flashes. attitudes à composer pour des personnages qui deviennent historiques. Sorte de gravité, de glaciation. Ils peuvent apparaître dans un contre-jour, puis éclairés.

NB‑: par poses historiques, par exemple‑:

Joseph Merlot debout, seul, les autres le regardent, assis. Tous se lèvent. Tous se rasseyent, sauf Joseph Merlot, etc, ... (sortes de "tableaux" pour la postérité).

 

Président Merlot - Notre Congrès vit ses derniers moments.

La Commission des résolutions s'est trouvée devant une besogne sans doute apparemment malaisée.

Elle a cependant abouti.

Le rapporteur, notre ami Delbouille, professeur à l'Université de Liège, va vous présenter les propositions.

Nous montrerons aujourd'hui une volonté de discipline plus forte qu'hier. J'ai cru comprendre la passion de certains dans le domaine sentimental. C'était l'exutoire normal de nombreux Wallons après l'oppression subie pendant de longues années. Voici nos résolutions de raison. Monsieur Delbouille.

 

Maurice Delbouille - "Le Congrès décide de revendiquer l'autonomie de la Wallonie dans le cadre de la Belgique.

Constitue à cette fin un Comité permanent, provisoirement composé de 35 membres, qui pourra s'élargir par cooptation.

Charge ce comité de mettre au point la forme de l'autonomie prévue et de faire rapport au prochain Congrès national wallon au début de 1946".

Le fédéralisme est un statut complexe et délicat. En des matières aussi graves, il faudra informer minutieusement le public avant de réclamer de lui des décisions définitives.

 

Président Merlot - Quelques mots encore de l'assemblée. Monsieur Philippart.

 

Marcel Philippart - Hier, des paroles amères, trop amères, ont été prononcées à l'endroit de nos frères flamands.

N'oublions pas que, sur l'Yser, "ce ruban rouge sur la poitrine du monde", comme l'a dit un poète français, l'armée de l'Yser comportait aussi dans ses rangs de nombreux Flamands. Comme j'ai la parole, qu'on me permette de rendre un vibrant hommage à Monsieur le Ministre Joseph Merlot qui a montré au cours de ces assises qu'il était un grand président et un véritable homme d'Etat.

 

Salle - (Ovation à Joseph Merlot).

Président Merlot - Je vous remercie du fond du coeur. Je m'en voudrais de ne pas saluer en votre nom la presse clandestine wallonne, le courage de nos militants qui ont été arrêtés pour avoir vendu ou acheté nos journaux clandestins sans lesquels ce congrès n'aurait pas eu lieu, saluons la mémoire des imprimeurs qui ont été assassinés.

M. Maurice Bologne, je vous en prie, dites quelques mots.

 

Maurice Bologne - Au nom des quinze fédérations régionales de la Wallonie libre, je remercie chaleureusement le Comité du Congrès pour l'oeuvre qu'il a menée à bien et je félicite en particulier notre glorieux président Joseph Merlot et notre secrétaire général Fernand Schreurs.

Vous direz avec moi qu'il ont tous bien mérité de la patrie wallonne.

 

Président Merlot - Ce m'est un devoir de saluer le grand écrivain, prix Goncourt, qu'est Charles Plisnier. Je salue en lui une des gloires littéraires de la Wallonie. Je salue en lui l'un des meilleurs écrivains de langue française. Un bon et vaillant Wallon qui va vous lancer un appel.

 

Charles PLISNIER - Chers Camarades wallons, pour assister à ce Congrès historique, je suis venu de Paris. (Applaudissements.)

C'est la destinée, chers camarades wallons, qui m'a enlevé à vous et je suis allé vivre en France, ce que - je suppose - vous ne me reprocherez pas‑! Mais, croyez-moi, je vous assure que jamais je n'ai cessé de penser et de sentir wallon‑!

On m'a demandé souvent‑: "Pourquoi ne sollicitez-vous pas la naturalisation française‑?" J'ai toujours répondu‑: "Je ne suis pas un fuyard. Je veux devenir français un jour, peut-être..., mais avec tout mon peuple‑!" (Vifs applaudissements.)

Je vous ai dit ces sentiments pour que vous compreniez que, moi aussi, je suis un replié; que, moi aussi, j'ai dû faire violence, non pas à ma conscience (on ne fait pas violence à sa conscience) mais à mes convictions personnelles, pour me rallier à la motion qui vous est présentée‑!

Pensant, sentant français, que dirai-je‑?

Mes impressions de ce Congrès, eh bien‑! je veux vous les dire très franchement, dépassent absolument tout ce que j'avais pu rêver pendant mes meilleurs rêves. Cette conférence historique a été extraordinaire. J'ai assisté dans ma vie à pas mal de congrès. Malgré le mouvement houleux qui parfois parcourait l'assemblée, j'ai rarement vu un congrès se tenir dans un ordre pareil, avoir un tel sentiment d'unité, un tel respect de la personne, un congrès où, on peut le croire, la Wallonie tout entière est représentée.

Que dira votre vote, chers camarades wallons‑?

En Belgique, aux Flamands, il dira que nous étions endormis mais que nous renaissons.

A l'étranger, qui l'ignore, croyez-le, votre motion dira qu'il existe une question wallonne comme il a existé une question irlandaise.

Et à la France‑? Ici, un mot; un seul mot. Je vais essayer d'être aussi froid que possible, ce qui est bien difficile quand il s'agit de la France.

On accuse couramment la France d'être impérialiste, d'avoir des visées annexionnistes, d'en vouloir à l'intégrité de ses voisins. Et bien‑! moi, qui vis en France depuis longtemps, je puis vous dire et vous le savez, du reste, que rien n'est plus éloigné de la position française qu'une position impérialiste. C'est plutôt le contraire que nous serions tentés de lui reprocher‑!

Nous serions tentés de lui dire‑: "France, notre mère, tu nous abandonnes un peu‑!" "Tu ne parais pas toujours te souvenir que nous sommes là, la chair de ta chair et le sang de ton sang. Tu ne parais pas te souvenir que, comme toi, le français est notre langue maternelle, la langue que l'on parle chez nous depuis mille ans. Tu ne parais pas te souvenir que, de l'autre côté de la ligne rouge, il y a des gens qui appartiennent à ton corps et, parce que tu crains d'apparaître aux yeux du monde comme une puissance de proie, tu mets une sourdine à ton amour et tu fais mine de nous ignorer‑!"

Non, la France n'est pas impérialiste‑!

Ce sera aussi le résultat de ce Congrès d'avoir dit à la France que nous existions et que nous l'aimions, que nous l'aimions, non pas comme des étrangers qui aiment sa culture, son art, ses grands hommes, mais que nous l'aimerions quand même sans culture, sans art et peut-être même sans grands hommes, même si son éclat ne rayonnait pas sur le monde, parce que non seulement notre âme fait partie de son âme, mais aussi que notre corps est partie de son corps‑!

Camarades wallons, nous aurons peut-être un jour besoin de la France, lorsque nous aurons fait cette expérience ultime qui nous est demandée, lorsque nous l'aurons faite dans un sacrifice à la raison et au sens des réalités politiques.

Lorsque nous aurons fait cette expérience ultime et si, comme je le crains, cette expérience avorte, alors - j'entends le dire aujourd'hui - nous serions justifiés à nous tourner vers la France et aucun reproche ne pourrait nous être adressé, car cette expérience, nous la ferons en toute loyauté et sans arrière-pensée d'aucune sorte.

Alors, nous lui dirions‑: "Maintenant, France, au secours‑!" et, croyez-le bien, elle viendra‑!

 

Après le discours Charles Plisnier entonne la Marseillaise.

 

PRESIDENT MERLOT - J'ai eu l'honneur de présider ces deux jours un Congrès historique.

Sortons d'ici le coeur gonflé, allons saluer les autorités de la Cité, allons au pied du Perron, symbole des franchises de nos aïeux, déposer les fleurs de la foi et de la reconnaissance.

Les jeunes Wallons nous attendent‑: saluons-les; certains ont mené notre combat au péril de leur vie.

Vive et prospère la Wallonie‑!

Que notre coup de semonce soit entendu en Belgique et dans le monde‑!

 

(On entend on grand coup, comme un coup de canon.)

Le Président Merlot entonne le Chant des Wallons.

On apporte des fleurs aux couleurs rouges et jaunes.

Fin du Chant des Wallons.

 

PRESIDENT MERLOT - A bon entendeur, salut‑!

 

Coup de canon à nouveau.

Les acteurs restent figés comme pour former un tableau historique.

 

 

 

FIN

 

Suite de la pièce : Le Coup de semonce