Scène 10 (tableau historique)

Toudi mensuel n°18-19, mai 1999

Jules Destrée.

Le Roi Albert.

 

Jules DESTREE - Je m'excuse de la liberté que je prends de Vous écrire, Sire.

Je m'en excuse respectueusement. Mais il me paraît que mon devoir m'y force. Vous devez être étrangement renseigné sur les questions dont je veux Vous entretenir.

Et d'autre part, parce que Vous êtes le premier citoyen du pays, placé au-dessus de nos batailles coutumières, peut-être, comme le voyageur au sommet de la montagne qui découvre un plus large horizon, verrez-Vous mieux que vos conseillers en proie aux soucis de la plaine, les nuages noirs qui là-bas se forment et s'amoncellent, et l'orage qui menace.

Et maintenant que me voilà introduit auprès de Vous, laissez-moi Vous dire la vérité, la grande et horrifiante vérité : il n'y a pas de Belges.

A l'heure présente, le mouvement flamand enivré de son succès et de sa force populaire a atteint son but. Il dépasse. Il menace la Wallonie.

Ce que les Flamands nous ont pris déjà ?

Ils nous ont pris la Flandre, d'abord.

Nous nous retrouvions un peu chez nous à Gand ou à Anvers. Hélas ! Ces temps ne sont plus et s'éloignent de nous chaque jour.

Ils nous ont pris notre passé.

Nous ignorons tout de notre passé wallon.

Ils nous ont pris nos artistes.

Ils nous ont pris les emplois publics, notre argent, notre sécurité, notre liberté, notre langue.

Assurément, la grande masse est encore indifférente. Nous ne sommes pas encore au coeur de la tempête. Mais quand elle s'éveillera tout à fait, qui donc la pourra régir ?

Gouverner, c'est prévoir.

 

Jules Destrée disparaît dans l'ombre.

Apparaît le Roi Albert.

 

LE ROI ALBERT - J'ai lu la lettre de Destrée qui, sans conteste, est un littérateur de grand talent. Tout ce qu'il dit est absolument vrai mais il est non moins vrai que la séparation administrative de la Flandre et de la Wallonie serait un mal entraînant beaucoup plus d'inconvénients et de dangers de tout genre que la situation actuelle.

Suite de la pièce : Le Coup de semonce