Postface

Toudi mensuel n°13-14, septembre 1998

Le livre de José Fontaine lui appartient. Comme il s'inscrit dans une démarche de revue, nous avons tenu à ce que François André y ajoute son grain de sel, d'une saveur peut-être plus proche d'une partie du comité de rédaction de la revue.

Pour solde de tout compte: la Wallonie et la capitale symbolique

Moi, Monsieur, je me déguise en homme pour n'être rien... (Francis Picabia) (*)

Tentons une démonstration par l'absurde: que se passerait-il si, dans une revue comme TOUDI, quelqu'un de proche du mouvement wallon, voire un mandataire public avait traité tel homme politique de «sous-Marx de banlieue en fin de carrière»? Tel sociologue de «Bourdieu aux petits pieds», telle historienne d' «imposteur intellectuel» et tel philosophe d' «ersatz de BHL bruxellois»?

Avait écrit que l'actuel Ministre de la Communauté française de Belgique (en trois mots, trois négations de la Wallonie), imagine sans doute que Witold Gombrowicz était le centre-avant de l'Union St Gilloise dans les années 70 ? Avait présenté le discours sur la bâtardise bruxelloise ou belge comme le simple vernis affiché dans les galeries d'art et autres lieux «alternatifs» qui, si tout se passe bien, permettra à ses propagateurs d'être anoblis par le monarque en place? Avait considéré que les «positions antiwallonnes» ou «pro Communauté française» de certains Wallons comme la manifestation d'une haine de soi virant à la schizophrénie ?

Vous imaginez déjà le tollé, en grande partie justifié, qui aurait agité les mondes politiques et médiatiques francophones. Et pourtant c'est un matraquage d'une telle mesquinerie et d'une aussi grande subtilité que la Wallonie doit affronter depuis 15 ans. «Frustration? Paranoïa? Complexe d'infériorité?» diront nos adversaires? Le présent n° de TOUDI rédigé par José Fontaine monte bien qu'il s'agit d'un état de fait indiscutable. Tout est là. À chacun d'en tirer les conclusions qui s'imposent.

Nous imaginons déjà certains poser la question de l'opportunité d'un tel débat, celui-ci ne pouvant, à la veille d'une «négociation capitale» avec les Flamands en 1999, qu'affaiblir le «front francophone». TOUDI n'a jamais partagé la logique de guerre civile qui se répand parfois dans une partie du monde politique et médiatique «belge». Nous leur répondrons donc que, de toute façon, même à un autre moment, il aurait trouvé ce débat inopportun. Il nous semble d'ailleurs, au contraire, que c'est à temps que nous relançons la réflexion sur la nouvelle structure, notamment institutionnelle, que devra nécessairement adopter la coopération «Wallonie-Bruxelles francophone». Ceux qui, ad nauseam, lancent des appels quasi incantatoires à la solidarité entre ces deux entités, pourraient peut-être, enfin, commencer à lui donner un contenu. Réduire celle-ci à une communauté de langue et de culture, cela sonne à nos oreilles très «ethnique».

Nous voulons signifier par là que l'existence d'autres peuples de langue et de culture française n'a jamais eu pour implication logique que ceux-ci devraient absolument vivre dans un cadre unique (même s'il s'agit d'une République). Les sources accumulées par José Fontaine montrent en effet que celle solidarité Wallonie-Bruxelles est toujours présentée comme l'évidence, alors qu'elle ne l'est absolument pas pour de nombreux membres de la rédaction de TOUDI ni pour de nombreux Wallons. Ces mêmes sources que vous avez (re)découvertes dans les pages qui précédaient ont contribué à cet état d'esprit, beaucoup d'entre nous ayant aujourd'hui surtout envie d'accueillir ces discours avec fatalisme et à la considérer plus d'un oeil ironique qu'attristé.

Nous comprenons trop bien que soumettre au «débat citoyen» cette solidarité maintes fois brandie, c'est au sens propre la mettre en cause. C'est pourquoi l'autre réaction possible, face au présent numéro spécial de TOUDI, pourrait être un silence assourdissant au sein des élites francophones afin de ne pas aborder ce sujet qui dérange...

José Fontaine conclut son ouvrage par une main sincèrement tendue ceux qui furent presque tous, d'une manière ou d'une autre, les contempteurs et les négateurs de la Wallonie. Je reconnais que, personnellement, je leur pardonnerais nettement moins facilement et je doute fort de l'utilité d'une telle main tendue. Je suis convaincu que pour ceux qu'il faut bien appeler nos opposants, reconnaître la Wallonie, serait accepter leur défaite, donc ils ne le feront pas dans un avenir proche. Pourquoi accepterions-nous que ces personnes, après avoir monopolisé le capital symbolique belge francophone, dominent celui de la Wallonie? Nous y reviendrons dans un prochain numéro de TOUDI. Concluons provisoirement en comprenant le ressentiment de ces personnes vis-à-vis d'une Wallonie qui est en train de les obliger à choisir leur (un) camp, à abandonner leur très confortable position de surplomb, de spectateurs «désengagés», par rapport à ces Nations en devenir que sont la Wallonie et la Flandre1. C'est à cause de l'affirmation, même faible, d'une Wallonie autonome, qu'un jour cet establishment par défaut n'aura plus l'opportunité de proclamer, pour paraphraser l'épigraphe empruntée à l'artiste dada Francis Picabia: «Moi, Monsieur, je me déguise en belge (francophone) pour n'être rien.»

(*) Jésus-Christ rastaquouère, Éditions Allia, Paris, 1995.

  1. 1. Pour un développement plus complet de ce point, voir mon article dans TOUDI n°12, p. 7.