Plan "Maréchal" pour le sauvetage de l'économie wallonne

Toudi mensuel n°69, octobre-décembre 2005

On a beaucoup parlé d'un plan Marshall pour relancer ou sauver notre économie. C'est donc qu'elle va mal, contrairement au discours entendu toutes ces dernières années. Avant d'évaluer ce plan, je vais, comme on l'aime chez Toudi, remonter dans le passé pour mieux comprendre le présent et essayer d'appréhender l'avenir.

Dirigeons-nous donc vers 1945, époque du fameux plan Marshall, qui aux dires des historiens, a permis la relance de l'économie européenne, ravagée par la guerre et surtout par les bombardements criminels des aviations américaines et anglaises. En 1945, les structures industrielles de la Belgique sont intactes, on ne sait pourquoi. Cela n'intéresse pas nos historiens. Le gouvernement Pierlot a été limogé, remplacé par un autre plus docile. Ce naïf de Pierlot, croyait encore diriger un pays indépendant. La Belgique est donc passée du statut de pays occupé à celui de protectorat. Le pouvoir, c'est à dire les USA, s'apprêtent à replacer sur un trône (?!) un roitelet ramené de Suisse. Ils ont fait de même partout pour asseoir leur nouveau pouvoir sur le monde. (Libye, Michèle, Égypte, Jordanie, Arabie, Irak, Iran, Grèce, etc. ...) Mais comme en Italie, il y a des ratés dans le plan prévu. Par contre, la résistance communiste est désarmée. Le plan «charbon» est lancé. Le régent Charles institue des lois sociales, dont le RGPT, qui assureront 50 ans de protection sociale. La Belgique ( et sa composante wallonne) sera pour quelques années un des pays le plus riche d'Europe. Plus de tickets de rationnement chez nous, contrairement aux voisins Français, Allemands ou Anglais. La Sabena est en passe de devenir la 5e compagnie européenne en importance. Dans le bassin industriel Wallon, les industries du charbon, de l'acier, du verre, de la mécanique, du transport, de l'électricité et de l'électronique, sont prospères une dernière fois. Le Congo sera bientôt en plein essor et garnira jusqu'en 1958 les carnets de commande des usines.

1965. Les golden sixties ont fait oublier la perte du Congo qui s'enfonce, année après année, dans une misère sans fond. En Belgique, le pouvoir flamand a détourné à son profit l'état belge : ports, aéroports, investissements étrangers, autoroutes, subsides européens, tout est détourné au profit de la Flandre, suite à l'activisme de fonctionnaires et de politiciens flamands, dont le slogan est «AVV» ( Tout pour la Flandre.) Les élites wallonnes et bruxelloises laissent faire, obnubilées qu'elles sont par leur attachement aveugle à la Belgique dite de «papa» dont les politiciens flamands vont décréter la mort. Les charbonnages, verreries, usines de motos, de chemin de fer, d'automobiles ont déjà disparu. Vont suivre les ACEC, nombre d'aciéries et d'industries de toutes sortes. Pendant cette mort programmée, on ne vit pas si mal en Wallonie, grâce à un système social généreux.

L'Europe des six est bien en place et incite les firmes américaines à investir en Belgique (pardon, en Flandre), pour profiter d'un marché protégé de 180 millions d'habitants.

1975. La crise du pétrole est passée par-là. L'institution européenne n'est pas encore aussi nuisible qu'aujourd'hui, mais elle commence à grandir et à s'occuper de tout. Cette crise du pétrole n'a pas de telles conséquences, puisque les Arabes nous achètent des biens de consommation et des usines avec l'argent que nous leur donnons. Mais le chômage, les déficits, la dette publique s'installent durablement, avec des taux d'intérêt dépassant les 10%. Face à la destruction de leur économie, les élites wallonnes vont enfin réagir et obtenir le fédéralisme. Il est sans doute trop tard. Les libéraux vont revenir au pouvoir, avec Jean Gol, transfuge du MPW puis du RW, pour mettre fin à la gabegie financière de l'état belge. Mais le retour en force de l'État CVP, avec W. Martens, va faire perdre 10 ans dans la voie de l'assainissement.

1995. L'idéologie ultra-libérale, dont le bras armé est l'institution européenne s'installe durablement. Les accords du GATT sont signés. La gattastrophe va conduire à la casse les restes de notre industrie. L'acier, qui ne trouve plus à s'em­ployer sur place, est devenu une denrée d'exportation. Il en sera bientôt de même du bois de nos forêts. Les firmes étrangères n'ont plus besoin de produire sur place pour accéder au marché, puisque les droits de douanes sont réduits à rien. Elles n'ont plus que des représentations commerciales. L'industrie textile tourne à rien. Tout est à présent délocalisable et s'apprête à l'être. Le rideau de fer étant tombé, l'industrie des pays de l'Est a été mise à la casse, ses travailleurs réduits à la misère, afin de préparer la grande Europe.

2005. Nous y sommes, dans la grande Europe. La concurrence totale est un nouveau totalitarisme. Le ciment, les pavés de nos trottoirs, nos vêtements et nos souliers, l'électroménager, les vélos, les véhicules, tout ou presque tout vient à présent d'Orient. Regardez autour de vous ou dans vos magasins et cherchez ce qui est encore produit sur place. l'agro-alimentaire est encore épargné, mais Nestlé, Unilever et Danone s'activent, croyez-moi. Les In­diens s'occupent de nos activités informatiques. Les services et le bâtiment sont envahis de travailleurs polonais ou déclarés comme tels, biélorusses, roumains ou autres. Il me paraît impossible que la Pologne, à elle-seule, puisse fournir dans toute l'Europe les ouvriers du bâtiment, des services, les domestiques de ces Messieurs-Dames, que l'on voit partout. Tous brandissent le formulaire E101, sésame incontrôlable, pour nous piquer nos emplois avec des salaires de 2 ou 3 EURO de l'heure. Nos industriels ou ce qu'il en reste, se sont réfugiés dans les niches technologiques ou se contentent de chercher à l'Est ou en Chine le moyen d'une survie provisoire. L'Europe tire sur tout ce qui marche encore bien: les sucriers, paysans ou industriels, les dockers, les derniers marins, les pêcheurs, les transporteurs, les derniers industriels du textile. Au bord du vide, cette institution nuisible semble hésiter avant d'envoyer à la casse toute l'industrie automobile. En attendant, c'est la haute technologie qui prend le large: HP, Plillips, Siemens, ...

À tout cela s'ajoute une nouvelle crise pétrolière. Il va falloir passer à la caisse. Mais cette fois-ci, les Arabes ne viendront plus chez nous pour dépenser leurs pétrodollars, car nous sommes devenus trop chers. L'Orient et la Chine nous ont remplacés comme manufacturiers du monde.

Pour ce qui est du social, cela craque de toutes parts. Le brave R. Demotte en sait quelque chose puisqu'il ne cesse de colmater les brèches d'un système social qui fait eau de toutes parts. Trop de vieux, trop de malades, trop de chômeurs, trop de CPAS, pas assez de recettes, pour faire bref.

Seule l'envie d'avaler Bruxelles empêche encore les politiciens flamands de larguer la Wallonie. Ils croient encore qu'ils s'en sortiront mieux sans le boulet wallon. Ils couleront seulement moins vite.

Et c'est alors que nos braves gaulois de politiciens wallons, dans leur candeur naïve, ont décidé de nous sortir du trou (le Wallon belgicain, sortant du tombeau.), en faisant référence à ce plan Marshall qui en son temps avait donné des résultats. C'est oublier qu'en 1945, on avait un camion dont il ne manquait que la batterie ou le démarreur et dont tout le monde réclamait les services. En 2005, le camion n'est plus à nous ou il est usé jusqu'à la corde. Aller injecter de l'argent dans une économie moribonde, ce ne sera, par les mécanismes en place, que faire la prospérité d'entreprises «Off-shore». De toutes façons, les sommes prévues ne sont pas disponibles. Il ne faut voir dans ce plan, qui serait plus wallon en s'appelant «Maréchal», qu'une réaction publicitaire, face à une crise économique assez grave. Il vaudrait mieux dire de cette crise qu'elle est une nouvelle étape dans le déclin que l'on nous cache pour ne pas l'aggraver. ( Le mot «crise» est fallacieux puisqu'il inclut la notion de provisoire.) En résumé, c'est de la méthode Coué toute pure.

Il est évident que les États ou régions voisines feront un plan du même genre d'ici peu et qu'il ne sera ici question que de décliner moins vite que les autres. La con-fusion européenne fera en sorte que le Titanic économique mettra plus de temps à couler. Mais avec l'idéologie économique qui est mise en œuvre, l'issue ne fait pas de doute. Il est seulement à espérer qu'une prise de conscience collective se produira, afin de mettre fin à cette ouverture insensée des barrières douanières extra-européennes, qui conduit à la ruine tous ceux qui produisent de la richesse dans l'espace économique européen.

Ma conclusion est que, avec ou sans plan Maréchal, l'évolution actuelle ne peut être contrariée que par la sortie du système libéral mondialisé, pour restaurer un système libéral européen, solidaire, dont le libéralisme sera limité par le maintien dans le giron des États des entreprises s'occupant des transports et de l'énergie. La prospérité générale dépend en effet du secteur de la production des biens plutôt que du secteur du transport ou du commerce. Or, tout est fait pour que le secteur productif soit détruit au profit des entreprises oeuvrant hors de la Communauté. On ne sait pourquoi il en est ainsi ni pourquoi le niveau de vie actuel paraît se maintenir, du moins dans les chiffres. (Le consommateur moyen sait bien lui que les fins de mois arrivent de plus en plus tôt ; de même que les commerçants, dont les boutiques se vident le 10 du mois.) On en viendrait à penser que les statistiques sont systématiquement truquées. Le plan Maréchal ne consistera qu'à pomper l'eau dans un des compartiments du Titanic. L'effet ne sera que provisoire.

Vous me direz que je ne suis qu'un aquoiboniste impénitent et récidiviste. Soit ! Mais je sais qu'on ne plante pas de chênes dans le Sahara. Les conditions ne sont pas remplies pour que grandissent des entreprises prospères. Les politiciens wallons seront déçus par leurs coûteuses pépinières d'entreprises.

 

TOUDI- Yves de Wasseige est également critique par rapport à ce que notre ami appelle le «Plan Maréchal». Mais on peut faire remarquer à Ph. Pierlot que malgré les ristournes énormes (10% de son budget, soit 200 milliards d'anciens FB cette année), accordées aux patrons, la Sécurité sociale n'a jamais été en réel déficit grave depuis 60 ans. Et que 70 % des emplois sont en rapport avec le marché intérieur. Il ne faut pas avoir une conception aussi catastrophique de la concurrence internationale.