Les survivants du boyau de la mort

Toudi mensuel n°21-22, septembre-octobre 1999

Marcel Bolle De Bal a entrepris d'éditer les lettres que se sont envoyées son père décédé en 1970 et l'un de ses meilleurs amis pendant la guerre de 1914-1918: Les survivants des boyaux de la mort. Lettre de deux jeunes Wallons en 14-18 (avec le concours de la Communauté française).

L'introduction de l'éditeur de ces lettres, Marcel Bolle De Bal, est une étonnante réflexion sur la mémoire. Il y a peu, Marcel Bolle De Bal évoqua devant ses étudiants les événements de mai 68 avant de se rendre compte qu'aucun d'entre eux ne les avaient connus et que, par conséquent, il devenait à ses yeux un «ancien combattant», expression chargée d'un certain mépris et qui, au départ, ne le dérangeait pas. Mais devant ces étudiants Marcel Bolle de Bal réagit comme ceci: «Brusquement, un voile s'est déchiré en moi: l'image de Papa a surgi, je me suis rendu compte de ce que c'était d'être - pour lui: d'avoir été - un " ancien combattant". De ne point pouvoir transmettre à ceux qui ne l'ont point vécu, à ceux qui vous sont les plus proches, une expérience aussi essentielle, aussi intense, aussi incommunicable. « (p. 22).

Attention! Au-delà de cette piété filiale, Marcel Bolle De Bal fait aussi oeuvre politique et historique. A travers les lettres des deux amis, saigne l'humanité sacrifiée des «boyaux» (terme français pour désigner un réseau de tranchées): le froid, les blessures (après un violent bombardement: «Les râles et les gémissements sont continuels» (Paul Heuson, lettre du 26 juin 1916), la peur, l'espérance des permissions etc. Mais aussi le sens de la patrie. Prolongé chez le père de Marcel Bolle De Bal jusqu'en 1944, au mois de la délivrance de Bruxelles durant lequel il voulut se mêler aux combats de la Libération. Dans un autre manuscrit, dont sont publiés de nombreux extraits, l'ami du père de l'éditeur, Paul Heuson explique suite à un violent bombardement: «J'avais plusieurs blessures: une fracture de la clavicule gauche, celle d'une côte et la pénétration d'un éclat de bombe dans l'os du crâne... J'avais en outre une double fracture du tibia, une fracture de la colonne vertébrale entraînant la paralysie partielle des bras. La reine Élisabeth était présente chaque matin  dans ma salle pour soigner les blessés les plus graves...

«Marcel Bolle De Bal, ancien prof de l'ULB, Bruxellois habitant la périphérie,  dit avoir été surpris par la passion wallonne de son père, dont «l'auteur de ses jours» ne l'avait jamais entretenu. En plein coeur de cette guerre manifestement patriotique son père rêve - et loin d'être le seul - d'une Wallonie indépendante, communique son ardeur à travers le journal L'Opinion Wallonne, journal patronné par les grands intellectuels de l'époque et lu par les soldats les plus humbles («Les numéros de L'Opinion Wallonne font fureur, c'est-à-dire qu'on se les passe et que presque tous nos soldats wallons s'y intéressent» (Jean Bolle De Bal, Lettre du 16 juillet 1917). Paul Heuson  écrit: «Il est inutile de nous dépenser outre mesure pour défendre le français en Flandre. Il y a une besogne  plus pressante, c'est notre défense chez nous, c'est l'essor de la Wallonie.»  (lettre du 6 mars 1917).

Il est fait souvent référence à des discussions et disputes avec des compatriotes flamands, parfois des officiers. Tous les officiers n'ignoraient pas le néerlandais même si la rumeur court que 75% des soldats étaient flamands et quasiment tous les officiers étaient francophones. De tout cela, nous avons encore moins idée que des dissensions propres à la guerre de 1940. Mais c'est sans doute pour la raison même que Marcel Bolle De Bal dit  n'avoir rien su des opinions autonomistes de son père: il est probable que si le mouvement flamand a tenu à célébrer son souvenir après le déferlement patriotique d'après 1918, le mouvement wallon, au contraire, a refoulé le sien.

C'est aussi la qualité quasiment littéraire de ces lettres qui frappe et leur humanité comme cette lettre au moment de l'offensive libératrice: «Plus on avance et plus je me sens seul, tombés que sont tous mes amis» (Jean Bolle De Bal, lettre du 23 octobre 1918).

Les survivants du boyau de la mort, Lettres de deux jeunes wallons en 1914-18, Marcel Bolle de Bal (ed.), Bruxelles, 1998