La Wallonie est-elle invisible ?

Toudi mensuel n°61, novembre-décembre 2003

Le journal Le Soir a publié le 29 mai 1999 cette carte blanche, fruit de plus de deux ans de rencontres et discussions entre diverses personnes de trois revues progressistes: Les Cahiers Marxistes, notre revue TOUDI et La Revue Nouvelle. Ce texte sur la Wallonie et Bruxelles, signé tant par des Wallons que par des Bruxellois, se voulait l'amorce d'un dépassement citoyen des divergences que l'on observe sur le problème de la Communauté française et des clivages communautaires. Non, dans la perspective du maintien à tout prix de la Belgique ou d'une « défense des francophones » purement antiflamande, mais dans celle de l'épanouissement démocratique de la Flandre, de Bruxelles et de la Wallonie. Mais n'est-il pas dépassé par les faits ?

La solidarité Wallonie-Bruxelles est le refrain qu'entonnent aujourd'hui en choeur les partis démocratiques de ce côté-ci de la frontière linguistique. Pourquoi ne pas profiter de ce bel unanimisme retrouvé pour faire le tour du propriétaire de la « maison institutionnelle » commune aux francophones des deux Régions, à savoir la Communauté française?

Les signataires wallons et bruxellois du présent texte ont entamé, depuis plusieurs mois et à leur niveau, un débat sur ce qu'ils estimaient avoir à faire ensemble et comment. La perspective des élections du 13 juin est l'occasion de proposer l'état de nos réflexions à une discussion plus large.

Ravaler une unité de façade ?

Nous savons ce que la Communauté française de Belgique doit au contexte qui l'a vue naître comme pendant obligé d'une revendication d'autonomie linguistique et culturelle flamande. Cette circonstance a déterminé, jusque dans sa dénomination, une institution sous-tendue par un discours toujours belge et unitariste sur la culture, un discours nostalgique hâtivement recyclé en belgitude. De « la langue ciment des francophones de Belgique » au « front francophone », les essais de légitimation de la Communauté, qui se voulaient plus volontaristes, se sont chaque fois fondés en dernière instance sur une opposition à « la » Flandre ou sur une France et une langue française « consubstantielles aux droits de l'homme ». Privilégiant le fait régional, la réforme institutionnelle de 1992-1993 a, par contre, amorcé la redéfinition de la Communauté française sur les bases wallonne et bruxelloise : une assemblée composée par délégation des parlements régionaux élus directement, le transfert de l'exercice de certaines de ses compétences et l'entrée de ministres des deux Régions dans son gouvernement.

Aujourd'hui qu'une nouvelle négociation communautaire se prépare, ce lent dégel de l'institution francophone, qui la confronte à sa propre diversité, risque d'être interrompu. À nouveau, la Communauté ne s'affirmerait que par réaction et opposition d'une certaine Belgique à la Flandre telle qu'elle s'exprime politiquement ou telle qu'on la caricature. Cette unité de façade est fragile et dommageable. Elle est fragile parce que réforme de l'État ou pas, tout un courant flamand, aujourd'hui politiquement majoritaire, a décidé d'avancer vers ses objectifs autonomistes en jouant, de façon plus ou moins légale, sur les marges que lui offre notre fédéralisme de décantation. La récente assurance vieillesse, exclusivement flamande, est un cas de figure qui risque de se multiplier et de s'amplifier. Mais indépendamment de l'évolution institutionnelle belge, cette façade francophone est, en tant que telle, dommageable à la pluralité et à la visibilité des dynamiques qui émergent à peine dans nos deux Régions.

Exprimer nos pluralités

Nous pensons en effet que, pour autant qu'elle soit indispensable et désirée, une solidarité réelle entre la Wallonie et Bruxelles passe par l'abandon du « façadisme » d'une culture belgicaine épuisée. La survie de la Communauté apparaît désormais liée à sa capacité d'abriter les complémentarités des deux Régions et non à la volonté d'imposer à tous des pratiques uniformes inspirées par un discours francophone crispé, fut-il régulièrement cautionné par de nombreux médias écrits et audiovisuels. Le lien qui se formerait alors entre les deux entités recueillerait leur dialogue permanent sur leurs différences et leurs continuités; sans reconduire les évidences et les pesanteurs structurelles de la Belgique unitaire. Le fédéralisme n'a de sens que s'il offre la possibilité aux Wallons et aux Bruxellois d'inventer un avenir différent en provoquant des échanges inédits entre leurs affirmations plurielles et évolutives.

Tout un travail commun à partir des compétences des Régions et des Communautés (française et germanophone) vient d'ailleurs d'être entamé, de façon mi-volontaire (à l'exemple de l'introduction d'internet dans les écoles), mi-forcée (comme l'a montré la nécessité d'assurer, plutôt mal que bien, l'emploi des puéricultrices dans les crèches, à la suite d'une volonté flamande de scission). Ces premiers efforts de coopération sont à clarifier et à systématiser dans un projet à la mesure du défi auquel nous avons à faire face : rendre la Wallonie et Bruxelles capables d'agir sur elles-mêmes. S'appuyant notamment sur les institutions culturelles qui leurs sont propres, des Bruxellois de toutes origines cherchent ainsi à se réapproprier un espace urbain multiculturel hors des contraintes d'affrontement communautaire. En Wallonie, malgré le manque d'outils institutionnels qui permettraient l'articulation des politiques culturelles, sociales et économiques, certaines réussites (comme le Musée de la photographie à Charleroi, la Maison de la poésie à Namur,) et de nombreux projets en voie de réalisation (la cité des sciences du Crachet dans le Borinage, les Mémoires audiovisuelles de Wallonie,) laissent espérer la mise en oeuvre de dynamiques nouvelles.

Restent de nombreux exemples de blocage : les programmes d'histoire persistent à faire l'impasse sur la Wallonie; la promotion de nos films englobe encore aujourd'hui tous les cinéastes dans la catégorie restrictive du « réalisme magique »; le théâtre continue à être moins subventionné en Wallonie qu'à Bruxelles; on laisse entendre, au mépris de la vérité, que le prochain Fonds régional du cinéma serait réservé aux cinéastes wallons. Sur le plan culturel, la Communauté pose en fait encore trop souvent la « Belgique francophone » comme la seule voie d'accès à l'universel, comme la seule garante de notre multiculturalité. Le soutien que cette institution apporte aux oeuvres de Wallonie tient alors, quand il existe, de la concession ou de la récupération. Si la Communauté empêche la visibilité de la Région, alors elle n'a pas lieu d'être ; si le passage par Bruxelles devient un obstacle au désenclavement de la Wallonie, alors l'alliance se fait censure. Une censure de plus dont les producteurs culturels et artistes, coincés entre les logiques du marché et celles des pouvoirs publics, se seraient au fond bien passés.

Rendre le débat possible

C'est en partant de nos expériences de citoyens que ces problèmes prennent tout leur sens. Nous refusons en effet de voir la Wallonie et Bruxelles se faire instrumentaliser au gré des intérêts des partis. Pour nous, le cadre des politiques culturelles ne peut pas être défini uniquement en fonction de conjonctures politiques changeantes. Au-delà des tactiques à mettre en oeuvre face aux revendications de certains Flamands, nous appelons les Wallons et les Bruxellois - c'est-à-dire les habitants de Wallonie et de Bruxelles - à dépasser leur « position d'attente stratégique » pour s'investir dans les espaces politiques régionaux qu'ils ont revendiqués et obtenus. Si elle veut être partie prenante à ce processus, la Communauté doit renoncer à une homogénéité de façade et prendre radicalement en compte la diversité de ses habitants et de ses composantes régionales. Aux Régions, il appartient de s'inscrire dans cette dynamique.

 

François André, Jean-Jacques Andrien, Jacques Bauduin, Donat Carlier, France Debray, Philippe Destatte, Yves de Wasseige, Jacques Dubois, José Fontaine, Pierre Gillis, Michel Godard, Théo Hachez, Majo Hansotte, Thierry Haumont, Chantal Hartman, Jean-Marie Klinkenberg, Joëlle Kwaschin, Michèle Libon, Jean Louvet, Paul Meyer, Denise Van Dam, Luc Vandendorpe, Marie-Denise Zachary.