Education populaire : le dedans, le dehors

Une rencontre avec Christine Mahy, animatrice responsable du « Miroir Vagabond » depuis 1995 (Province du Luxembourg).
Toudi mensuel n°70, janvier-février-mars 2006

Le « Miroir Vagabond » développe sa mission sur le Nord du Luxembourg et parfois plus rarement en dehors de cette région. Il est à l'initiative d'un « contrat de pays » entre six communes : il est implanté à Bourdon (Hotton).

L'éducation populaire est reliée nécessairement à des notions de citoyenneté, de participation, d'engagement dans la vie collective et politique au sens premier du terme « politique » (l'engagement pour l'intérêt général). En conséquence, elle ne concerne pas seulement les gens identifiés comme « milieux populaires ou fragiles ».

Néanmoins, le « Miroir Vagabond » choisit de travailler entre autres groupes avec des personnes stigmatisées : résidents des campings, réfugiés politiques, habitants de cités sociales, gens du voyage. Mais en même temps, le MV travaille aussi avec le reste de la population.

Le dedans, le dehors et la médiation

Le travail avec les campings illustre bien l'esprit de la démarche privilégiée par le « Miroir Vagabond » et qui peut s'articuler autour de cette formule : le dedans et le dehors.

  1. Le « Miroir Vagabond » développe une action au sein même d'un lieu de vie - le camping - qu'il considère comme un quartier d'Hotton.
  2. En parallèle ou en différé, le Miroir Vagabond travaille avec ces mêmes gens hors de leur lieu de vie.

La démarche avec les gens se divise donc en deux volets : là où ils vivent et en dehors de leurs lieux de vie . Le travail mené est triple :

  1. le MV s'appuie sur les demandes et des désirs explicitement formulés dans le quotidien  ;
  2. Par rapport à cela, il propose aux gens des campings un « dehors » : formations ou projets ou rencontres avec des personnes ayant des codes culturels différents.  Par exemple un atelier de théâtre pour enfants destiné à l'ensemble de la population de Hotton s'accompagne d'une communication particulière vers le camping pour voir si les enfants ont envie de faire du théâtre ; ainsi actuellement des enfants des caravanes font du théâtre avec les autres enfants ;
  3. A partir de leur lieu de vie, le MV pousse des groupes à rencontrer activement, dans une position d'acteurs, d'autres lieux de vie à travers la médiation d'un événement créé.

Un bon exemple de cette démarche est le projet adultes /enfants qui a été mené récemment autour de la pêche. Ce projet s'appuyait sur l'intense attachement pour l'Ourthe que ressentent les habitants du camping d'Hotton. L'idée était de fêter la rivière et de s'exprimer de façon créative autour du thème rivière/ poissons. Les habitants du camping ont donc imaginé d'organiser un moment public autour de la pêche avec notamment un concours de pêche pour tous les habitants des environs et même pour des visiteurs venant d'ailleurs. Cet événement s'est accompagné de tout un aménagement artistique de la rivière, à travers des sculptures, des barques décorées, des mouches et des cannes à pêche artistiques. De même, des jeux ont été organisés pour les petits par les plus grands. Avec ce projet, les habitants du camping sont allés à la rencontre des sociétés classiques de pêche et c'est avec ces sociétés qu'ils ont organisé ce moment. L'essentiel dans la démarche a été de provoquer le désir de participation auprès de toutes les générations et notamment des enfants. Ceux-ci, souvent considérés comme des casseurs, ont montré à cette occasion qu'ils pouvaient porter un projet de bout en bout.

Une telle démarche est représentative de la dynamique dedans -dehors : le groupe est renforcé parce qu'il fait quelque chose dans son milieu ; cet ancrage lui donne une assurance et il va vers l'extérieur avec quelque chose à offrir et à négocier ; un exemple de négociation : comment les sociétés de pêche peuvent-elles amener leurs bagages et leurs connaissances de la rivière dans ce projet que nous proposons? ; comment les gens de la ville (Marche, Dinant, Liège, etc.) peuvent-ils trouver eux aussi leur place dans ce projet ?.

Le point fort d'une telle démarche, c'est la reconnaissance d'un espace de vie social et culturel: la manière dont pour les habitants d'un camping l'eau et la nature ont une importance considérable et comment ce rapport à l'environnement très particulier peut être compris par d'autres : les campeurs, en effet, vivent avec la rivière, hiver comme été, ils la touchent, ils la connaissent bien dans ses dangers et ses ressources, ils savent la variété de ses poissons. C'est une sorte de narration qu'ils mettent en œuvre dans l'événement cité plus haut, en exprimant leur attachement à un espace ouvert par rapport à un petit milieu clos qu'est la caravane. La rivière c'est leur respiration, ça coule, ça passe, c'est pas figé. Cette mobilité pour eux a du sens d'une part parce qu'elle reflète leur propre mobilité, ayant dû fuir de quelque part, parce qu'elle ouvre aussi l'espace de la caravane, où on peut à peine bouger.

Désir de nature et désir de lire

Dans la même perspective, la mise en relation entre groupes différents et expériences de vie différentes se mène dans un autre projet articulant création et nature : « Créanature ». L'animation ici se mène avec des enfants venant de trois lieux : la cité sociale de Hotton, les campings et le quartier proche du MV . Le projet fait découvrir comment on sent la nature, comment on l'aime, comment on ne l'aime pas, ce qu'on a envie de découvrir.

L'originalité de cette démarche est de relier désir de nature et désir de lire. En effet, dans les trois lieux, en utilisant le camion du MV pour les quartiers ou une caravane du MV pour le camping, une animatrice du MV fait une animation lecture pour les enfants jusqu'à 15 ans. Elle conçoit son animation comme tout un rituel : rentrer dans l'espace livre, se choisir un livre, le lire à un autre, se le faire lire ou le proposer à l'animatrice comme lecture pour tout le groupe ; bref faire du livre un dialogue et une relation collective.

En reliant l'activité lecture et l'activité Créanature, on suscite chez les enfants le désir de «  tout connaître » sur les grenouilles, les petites bêtes des mares, les arbres, etc., ce qui a pour effet d'amener beaucoup d'enfants à se rendre une fois par mois à la bibliothèque pour emprunter des livres sur tous ces sujets-là.

Nous sommes ici de nouveau devant une dynamique dedans , puisque les enfants sont entre eux et dehors, puisqu'à travers Créanature, ils s'ouvrent à l'environnement et peuvent aussi pratiquer des sports collectifs de coopération.

Des événements fédérateurs

Cette dynamique dedans - dehors est plus complexe que la simple ouverture d'un groupe à d'autres lieux ou à des questions liées par exemple à la nature. Le MV propose à travers son action tout un parcours possible où l'on part du Je, des désirs individuels, pour se motiver et s'engager dans l'action d'un groupe, un Nous, et ce groupe s'ouvre à d'autres groupes pour créer un projet ou un événement concernant le Nous Tous. Cette médiation s'opère à travers l'action du MV qui travaille chaque fois avec l'ensemble de la population.

Ainsi le MV propose à tous les habitants, y compris les « sans problèmes » de s'inscrire dans des projets où cette méthode est utilisée. Un point de départ important consiste à créer un événement fédérateur et dans sa mise en place, on utilise au niveau de toute l'entité la même méthodologie que celle utilisée pour les petits groupes en situation de fragilité (camping etc.). En conséquence ces groupes, dont les codes culturels ne sont pas dominants et dont les modes de vie ne sont pas habituellement reconnus comme légitimes, se retrouvent dans une position presque plus confortable que les autres habitants, car ils ont une longueur d'avance sur les processus et les contenus et leur participation est naturellement positive.

Un bon exemple de cette démarche, c'est l'événement créé en juillet 2001 à Hotton et appelé « la parade des lanternes ».

Cet événement s'est basé sur trois principes :

  1. Il fallait trouver un langage artistique, facile d'accès pour tous. La technique des lanternes répondait à cette contrainte. Un animateur est allé se former en Ecosse à la technique des lanternes lumineuses : utiliser un papier blanc de type papier de soie mais non inflammable, de l'osier et de la colle et à partir de là, inventer toutes sortes de formes pouvant être éclairées de l'intérieur par une bougie ou une lampe. L'intérêt de cette technique, c'est qu'elle peut être pratiquée seule, en famille, en groupe, par des enfants, des jeunes, des vieux, des handicapés physiques et mentaux ; tous ces gens donnent à ces lanternes des formes et des amplitudes différentes.
  2. Dès janvier, il s'est agi de diffuser la lettre de la parade envoyée toutes les trois semaines et montrant les petits progrès du projet. Il s'agissait ainsi de distiller des infos et d'asseoir une trace, de façon à ce que les gens voient quelque chose en train de se construire même si eux, au départ, n'y participent pas.
  3. Enfin, a été proposé à la population d'Hotton un grand atelier « lanternes clés sur portes », pris en charge par un animateur, proposant le matériel nécessaire et la guidance technique. Pour cet atelier ouvert à tous, le MV a pris contact avec tous les groupes organisés, toutes les associations d'Hotton : groupes sportifs, conseil culturel, conseil communal, fanfares, etc. Tous les groupes ont été traités sur un pied d'égalité et le MV s'est adressé à eux très tôt dans l'année pour les mobiliser sur le projet « la parade des lanternes ». Tous les groupes sociaux ont été pris en compte : ainsi quelqu'un est passé chez tous les commerçants expliquer le projet, il est passé même trois fois de façon à provoquer des discussions sur ce projet.

De même, des petits groupes sportifs comme le ping-pong ou le karaté mais aussi des groupes comme les 3 x 20 ont été contactés sur le message suivant : vous pouvez gérer quand cela vous convient votre participation aux lanternes en choisissant le lieu, le moment et les modalités qui vous plaisent. Dans cette perspective, l'atelier d'été ouvert du matin au soir pour construire les lanternes a accueilli aussi bien des personnes isolées que des écoles. A la fin du processus, on s'est retrouvé avec un cortège de 400 personnes (sur 4.000 habitants) ayant chacune une lanterne allumée.

Le sens collectif de cet événement, c'était de créer une parade pouvant à la fois se promener dans les rues et sur l'Ourthe, et se présentant comme un rassemblement paisible. L'événement n'était pas orienté vers la recherche d'argent mais bien vers le bonheur de la collectivité, à travers une performance esthétique (la parade des lanternes) magnifiant le lieu de vie et mélangeant tous les groupes sociaux : les réfugiés, les habitants des campings, les femmes agricultrices, les 3 x 20, etc. Il s'agissait avant tout d'éviter le réflexe « fancy-fair » ou « foire aux boudins » où chacun vient avec son stand, juxtaposé à celui des autres. Il s'agissait de bien faire passer le message que cet événement fédérateur n'était pas une fête de consommation habituelle.

Le caractère esthétique ou artistique de la démarche était en même temps choisi pour que les cultures marginales considérées comme un peu « barjo » soient en quelque sorte « démarginalisées ». Un enjeu important du MV est en effet de rendre quotidiens et habituels des codes culturels considérés comme étranges ou décalés : banaliser les codes spécifiques. Le MV à travers la mise sur pied des événements cherche à rendre les citoyens créateurs, désireux de s'exprimer à travers des événements qui ne stigmatisent pas du tout un public particulier  : le MV ne veut pas de fêtes pour les réfugiés, pour les enfants des campings, etc. Il préfère prendre les choses en sens inverse :à partir de lieux et de codes culturels socialement peu reconnus, provoquer un événement pour tous.

Après la parade de juillet 2001, on a vu renaître de ses cendres la fanfare de Hotton. En effet, tous les cinq ans, traditionnellement, cette fanfare organisait un cortège sur l'Ourthe : des chars sur des radeaux étaient créés, accompagnés de la musique de la fanfare, de sons et de lumières. Cette tradition vieille de 30 ans se trouvait en déliquescence. Mobilisés par la parade des lanternes, les joueurs de la fanfare ont relancé le cortège l'année suivante et ont demandé au MV une aide technique pour construire les chars. Les habitants de la cité sociale ont réalisé un radeau musical avec des instruments construits par les enfants et les autres. Les habitants du camping ont fabriqué un autre radeau sur lequel ils interprétaient un chant créé par eux :« libérez les poissons » ; en quelque sorte un chant politique.

La dynamique générale de telles démarches est de partir des problématiques présentes dans certains milieux, de rendre confiance aux gens dans leurs ressources expressives et imaginatives, et à partir de là, de favoriser leur intervention publique et politique, revendicative le cas échéant.

Si l'on prend, en effet, l'exemple de la population des campings autour de Hotton, les habitants qui souhaitent résider en permanence en camping ont chacun leur histoire, leur espérance et leur révolte. Dans les campings viennent habiter des personnes qui en ont fait un choix, c'est le cas des pensionnés qui sont venus passer leurs vacances pendant leur vie active et qui préfèrent habiter là plutôt qu'en ville, parce qu'ils sont attachés à la rivière et à la nature et parce que, petits revenus, ils disposent de liquidités plus importantes pour mener une vie agréable et s'offrir des plaisirs. D'autres habitants n'ont pas fait le choix du camping mais expulsés de leur maison et vivant sous les ponts, ils s'orientent vers cette solution très peu coûteuse. Toutefois ce deuxième groupe se trouve confronté à un obstacle majeur : on ne peut plus faire de nouvelles domiciliations dans les campings qui doivent être orientés exclusivement vers le tourisme et les propriétaires ne peuvent plus les accepter. Si l'on applique les règles de la Région wallonne interdisant la domiciliation dans des zones inondables et réservant les campings aux touristes, on va avec ces différents groupes vers un affrontement de nature politique portant sur le partage du sol et des espaces de vie. Ce conflit pour le moment est relativement feutré, car la Région wallonne n'ayant pas de logements de remplacement adopte une ligne relativement souple ; de même le bourgmestre de Hotton dans les cas désespérés accepte des domiciliations lorsqu'il n'y a pas d'autres solutions.

Quel est le rôle du MV dans tout cela ? Il s'agit de faciliter le témoignage des « caravaniers », de les amener à structurer la description de leur situation et l'expression de leurs contraintes, et en même temps de travailler avec tous les autres acteurs concernés, pour que chacun structure sa parole, formule ses contraintes et écoute l'autre de façon à ce que le problème de chacun soit bien relié à une question collective. Ainsi, le MV sensibilise les gens de la commune, le bourgmestre, les échevins, les policiers, le CPAS, l'ouvrier communal pour que la parole circule, soit respectée et que la question des droits personnels soit traitée collectivement.

Le MV n'est donc pas une aide sociale, ce n'est pas son rôle, mais il amène les gens à remonter dans leur histoire de façon à se donner une identité à la fois historique et sociologique.

Néanmoins, dans un problème comme celui-là, le travail socioculturel est central. En effet, une démarche d'éducation populaire consiste à mettre autour de la table tous les acteurs, et à travers l'écoute et l'expression de chacun, faire en sorte que se pose la question de la décision politique et du rapport aux instances politiques existantes. Si cette confrontation autour de questions personnelles peut devenir politique, c'est parce qu'un travail de contexte a été réalisé, à travers notamment un événement comme la parade des lanternes. L'essentiel, c'est la création, l'animation, l'expression qui permet de ne pas « louper »  toutes ces intersections.

Problèmes quotidiens et mouvements sociaux

Autre exemple illustrant ce travail d'intersection dedans - dehors, ce sont les « petits déjeuners au féminin » dans la caravane du MV au sein du camping. Ce projet répond à une demande des femmes de se retrouver une fois par semaine. Il est donc important, dans une démarche d'éducation populaire, d'adhérer au départ aux codes culturels des gens, de partir de leurs référents culturels, sans les y enfermer.

Voilà pourquoi cette caravane est aussi un lieu d'animation des enfants avec toute la question collective : comment gère-t-on l'animation de 15 enfants dans une caravane où tout s'entend ? Cette caravane est aussi un lieu de passage, d'informations et de projets informels de petits groupes : aller chez le coiffeur, à la piscine, dans le quotidien. Et puis à partir de cette caravane, des articulations à des mouvements sociaux, à des luttes collectives s'opèrent petit à petit qui font passer les gens du traitement de leur problème quotidien et de leur désir quotidien à des questions politiques, locales et internationales, actuelles et passées.

Un exemple de cela est le lien qui s'est établi entre les femmes du camping de Hotton et la fresque collective représentant la vie de Terwagne de Méricourt qui est en train de se réaliser à Marcourt au CIRAC. C'est une fresque murale où des petits groupes intéressés sur l'entité ont recherché l'histoire et la vie de Terwagne de Méricourt, originaire de Marcourt. A partir de cette recherche documentaire, un travail artistique a eu lieu, qui représente les étapes de la vie de cette héroïne et surtout montre le lien entre les débats de l'époque de la Révolution française et les débats d'aujourd'hui : la place des femmes, le travail des enfants, etc.

Tout ce travail a été filmé et montré avec d'autres vidéos relatant d'autres combats de femmes; par exemple : « Au sud des 35 heures », vidéo montrant le combat des ouvrières de Damart  du nord de la France, « Les héritières sans terre », évoquant les femmes du mouvement sans terre au Brésil ( M .Wynands). L'objectif est de développer un axe féminin en milieu rural en articulation avec des associations comme l'ACRF, le syndicat des femmes agricoles, les femmes des campings, les réfugiés et les artistes locaux, pour réaliser tout un cheminement à partir du support « Terwagne de Méricourt »notamment.

Une autre façon de relier problèmes quotidiens et mouvements sociaux est incarnée par le projet « Epargne - Crédit entre citoyens ». La base de ce projet repose notamment sur la démarche du MV expliquant régulièrement, en différents lieux et pour différents groupes, les principes concrets de la redistribution démocratique des revenus de l'Etat à partir de l'impôt collectif : l'argent pour les routes, pour la culture ne tombe pas du ciel, il provient de cotisations, ce qui permet aussi d'aborder le principe de solidarité sociale et l'influence néfaste de la triche. Ce travail de conscientisation fait aussi apparaître que si le principe est juste, le système ne l'est pas toujours. A partir de là, se mène tout un travail autour de l' argent : d'où il vient, comment il se redistribue mais aussi comment l'argent peut être une ressource pour un projet.

Ainsi « Alpha Culture » est un projet proposé par Osiris, une excroissance de CREDAL (banque alternative fondée sur le principe de l'argent éthique, basée à Louvain -la- Neuve). Osiris propose de favoriser l'épargne à faibles revenus de façon à ce que les épargnants se donnent des ressources pour se projeter dans la vie. Cette épargne- crédit peut-être extrêmement modeste : par exemple 5 euros par mois ; elle se mène avec la Banque de la Poste qui est la seule à accepter l'ouverture d'un compte à de très faibles revenus.

Par rapport à cela, le danger est grand de tomber dans le paternalisme ou la moralisation. Voilà pourquoi le travail du MV se distingue de celui d'Osiris qui est de favoriser l'épargne, en apprenant aux gens à se donner des règles strictes pour avoir droit au crédit. Le MV s'articule à cette préoccupation mais avec une autre approche. Sur base de ce projet Epargne -Crédit, une réunion est organisée tous les quinze jours et le MV propose des informations sur le système de fichage globalisé des banques, sur les collectifs d'épargnants organisant leurs propres systèmes de crédits et de prêts ( par exemple les initiatives anglaises).

L'option du MV est de dire : notre priorité ce ne sont pas vos problèmes matériels mais vos potentialités d'expression et d'invention à partir de vos difficultés. Ainsi ce groupe Epargne -Crédit citoyen s'est lancé dans un projet de Mail -Art (art postal) sur le thème des billets de banque, avec un appel de tous les réseaux de Mail -Art au niveau mondial. Le projet est donc de défendre un rapport différent aux banques et à l'argent à travers notamment une exposition sur le thème du billet de banque.

Cette exposition à laquelle participent tous ceux qui le veulent, comme collectionneurs ou créateurs, sera enrichie par des informations sur les stratégies d'épargnes alternatives, sur l'analyse de l'évolution des banques classiques de plus en plus méfiantes à l'égard des revenus modestes et ne prêtant plus qu'aux riches, refusant des prêts aux ASBL, aux petits indépendants.....

Du local au mondial

Il s'agit de se relier à un mouvement mondial de résistance aux banques et de construction d'une capitalisation solidaire. Pour ce faire, le volet artistique est essentiel, parce qu'il fait en sorte que des gens fragiles osent parler de l'argent et de ses difficultés et osent faire de leur action à cet égard un objet de fierté et le lieu d'une création.

D'une manière générale, les différentes actions qui ont lieu sur le territoire de Hotton et les communes environnantes ont eu pour enjeu de faire en sorte que les gens produisent quelque chose qui ne soit pas soumis à la loi de la consommation touristique mais réponde bien à des perspectives de développement collectif ; par exemple, l'événement culturel de la « parade des lanternes » rompt avec les événements mercantiles tout en ayant un effet touristique fort.

L'enjeu est que les gens construisent des événements sur des codes culturels différents de ceux de la grande diffusion de masse : lors de la « parade des lanternes », l'acoustique était naturelle, faisant de la musique un art humain et vivant, un processus où on voit comment les choses sont faites. Dans cette perspective, la collaboration avec des grands artistes est particulièrement importante : ainsi, pour la « parade des lanternes », Garrett List est venu écouter la fanfare, puis il est venu écouter les « pom pom girls », un groupe de majorettes à l'américaine, et enfin il est venu écouter des enfants du coin qui faisaient des percussions. Il a inventé un rythme et écrit une composition musicale susceptible d'accueillir la capacité des trois groupes. Lors de la parade, accompagné d'excellents musiciens de jazz, il est venu jouer ce morceau avec la fanfare et le morceau est devenu l'air de la parade ; la composition a été gravée sur CD et fait maintenant partie du répertoire de la fanfare.

On retrouve ici aussi la logique dedans -dehors :dedans (la fanfare, les pom pom, les enfants), dehors (le compositeur et ses musiciens) et l'interface, la mise ensemble de tous les groupes par le MV.

On peut parler ici d'un art inscrit dans l'éducation populaire : l'artiste, à partir d'un savoir-faire professionnel important, accueille les ressources, les codes culturels, les capacités des groupes pour créer, s'appuyant sur leurs compétences.

L'ouverture à l'international, au-delà du projet Epargne - Crédit /Mail - Art, est aussi envisagée avec des jeunes des campings au niveau européen. L'idée est d'organiser l'échange de jeunes résidant quotidiennement en camping, d'abord en Belgique, puis en Europe et enfin dans le monde, notamment avec des contacts en Afrique et en Amérique latine. Cette ouverture à l'Europe et au monde cherche à favoriser la construction collective des acteurs, l'identification de leurs exigences politiques pour les partager avec d'autres, pour construire avec d'autres des actions, et interpeller les instances internationales.

Les artisans de l'éducation populaire

Pour mener ce travail d'éducation populaire, il est important d'avoir des intervenants formés à cet esprit et ces démarches, capables de rompre avec la diffusion artistique ou avec le culte de l'art en lui-même et pour lui-même ; voilà pourquoi avec le Théâtre du Fil de la périphérie parisienne, le MV a mis sur pied une formation d'artistes - animateurs qui présente deux axes de force :

  1. comme animateur, s'approprier un langage artistique orienté vers l'expression collective ;
  2. comme animateur, tout en partant des problématiques exprimées par les gens, apprendre à travailler la transposition symbolique des situations

Voilà pourquoi le théâtre est une bonne école. Le théâtre -action en effet peut être le lieu d'une dérive grave, celle d'approcher les situations et les problèmes par le commentaire et la paraphrase, par une illustration qui n'amène pas une réelle transformation de l'expression et des acteurs.

Il est donc important dans une perspective d'éducation populaire d'avoir des artistes - animateurs capables de faire émerger dans un groupe les choses qui paraissent importantes à exprimer, capables d'amener un groupe à construire une problématique commune, et surtout capables de donner des outils pour que les problématiques communes débouchent sur une transposition symbolique forte, où le non-verbal, la forme, le rythme, le mouvement et l'espace aient une importance capitale. A titre d'exemple, les réfugiés politiques de Rendeux ont réalisé un spectacle sur l'exil en évitant totalement le reality-show, la paraphrase ou le commentaire, privilégiant par exemple une symbolique de la séparation à travers des ponts ou une balançoire....