Discours d'Hubert Pierlot le 28 mai 1940

Histoire de la monarchie belge
Hubert Pierlot

Hubert Pierlot 1930- 1950 de Thierry Grosbois (Racine, BXL, 2007)

DISCOURS DE PIERLOT

 

 

Belges,

Passant outre à l'avis formel du gouvernement, le Roi vient d'ouvrir des négociations et de traiter avec l'ennemi. La Belgique sera frappée de stupeur, mais la faute d'un homme ne peut être imputée à la Nation entière. Notre armée n'a pas mérité le sort qui lui est fait. L'acte que nous déplorons est sans valeur légale et n'engage pas le pays. Aux termes de la Constitution que le Roi a jugé d'observer, tous les pouvoirs émanent de la Nation ; ils sont exercés de la manière prévue par la Constitution. Aucun acte du Roi ne peut avoir d'effet  s'il n'est contresigné par un ministre. Ce principe est absolu. Il est une règle fondamentale de nos institutions. Le Roi, rompant le lien qui l'unissait à son peuple, s'est placé sous le pouvoir de l'envahisseur. Dès lors, il n'est plus en situation de gouverner, car de toute évidence la fonction de chef d'Etat ne peut être exercée sous contrôle étranger. Les officiers et fonctionnaires  sont déliés du devoir d'obéissance auquel les obligeait leur serment de fidélité.

D'autre part la Constitution belge organise la continuité du pouvoir. Ses dispositions visent notamment le cas présent, où le Roi se trouve dans l'impossibilité de régner. Dans ce cas, il ya lieu à la réunion des Chambres. Dans l'intervalle, les pouvoirs constitutionnels du Roi sont exercés, au nom du peuple belge, par les ministres réunis en Conseil et sous leur responsabilité. C'est à ce principe qu'entend se rapporter le Gouvernement actuel, le seul régulièrement constitué et investi de la confiance des Chambres qui ont approuvé sa volonté de défendre jusqu'au bout et en communauté avec les Alliés, l'indépendance de la Belgique, et l'intégrité du territoire contre la plus odieuse agression. Le Gouvernement ne faillira pas à ce devoir. Réuni à Paris, d'accord avec les présidents des Assemblées législatives et avec les ministres d'Etat qui ont pu être consultés, le Gouvernement, sûr d'être l'interprète de la volonté nationale, est résolu à continuer la lutte pour la délivrance du pays. Avec la courageuse jeunesse  qui avait répondu à l'appel du Gouvernement, réunie aux éléments militaires belges qui se trouvent en France et en Grande-Bretagne, une nouvelle armée va être levée et organisée. Elle entrera en ligne à côté de celle des Alliés. Les Belges non appelables au service de l'armée, seront, selon leurs aptitudes, affectés à des travaux de mobilisation civile ou à la fabrication de matériel de guerre. Ainsi toutes les forces dont nous disposons seront mises au service d'une cause qui est devenue la nôtre depuis l'agression allemande. Dès aujourd'hui, les mesures nécessaires seront prises en vue d'une exécution aussi rapide que possible de ces résolutions. Il importe d'affirmer immédiatement et d'une manière tangible la solidarité qui continue à nous unir aux puissances qui nous ont apporté leur appui conformément à leurs engagements.

Belges, nous vivons la plus douloureuse épreuve de notre histoire. L'heure est venue de nous souvenir des leçons de vaillance et d'honneur données par ceux qui combattirent  de 1914 à 1918. Quoi qu'il arrive, nous resterons dignes d'eux.

 

 

CE DISCOURS FUT DIFFUSE A LA RADIO FRANCAISE A 18 H

Commentaire

* Sauf l'erreur qui consiste à dire que le Roi vient d'ouvrir des négociations et de traiter avec l'ennemi, erreur que l'on peut comprendre dans la mesure où le roi avait constamment traité le gouvernement durant la campagne des jours comme quantité négligeable, pour finir par poser un acte politique sans son approbation, ce discours demeurera comme le premier de l'histoire de Belgique où un Premier ministre mit clairement la souveraineté populaire  au-dessus du souverain, conformément à l'esprit du Congrès national exprimé par un Jean-Baptiste Nothomb : « L'hérédité et l'inviolabilité sont deux fictions politiques, deux fatalités publiques, deux exceptions dans l'ordre social. Face à ces fictions se dresse, toujours menaçante, la souveraineté du peuple qui, dans les cas extrêmes, les brisera sur-le-champ. » 1.

* Il s'agit bien de la seule communication publique ayant mis aussi gravement en cause un monarque belge, mais, on en conviendra, dans l'esprit de la Constitution. Certains ont fait remarquer qu'ensuite les ministres en appelèrent à l'union des Belges autour du roi qui, pour sa part, ne changea jamais de sentiment à l'égard de son gouvernement de mai 1940, ce qui au bout du compte lui fit perdre son trône, notamment à partir du moment où Pierlot et Spaak découvrirent le Testament politique de Léopold III dont ils ne discutèrent pas publiquement mais dont les gouvernements belges ultérieurs, eux, firent état. On a aussi le sentiment que l'opinion publique en Wallonie, qu'elle ait eu ou non connaissance de ce texte, avait condamné le roi dès 1941-1942 et certainement avant la fin même de la guerre. Voir notamment D'un château l'autre, Léopold III de Wijnendaele à Laeken, en attendant Argenteuil... et Immobilisme belge et République en particulier le passage sous le titre Le démenti wallon à la Belgique immobile...

Source

Les passages en gras sont soulignés dans l'ouvrage publié par le Secrétariat du roi Livre Blanc, 1936-1946 (pp. 119-120) ouvrage imprimé par l'imprimerie Saint-Paul au Luxembourg vraisemblablement en 1946.

  1. 1.  Un citoyen toujours déclassé ? (2)