Critique : "Le gamin au vélo" des Dardenne

23 mai, 2011

Les récits des Dardenne sont simples. Il n'y a que la vie qui soit aussi simple. Tellement simple qu'elle devient impossible à dire. Les cinéastes du monde entier le savent et c'est pourquoi le jury de Cannes aime manifestement ce que font les Dardenne puisque, après deux palmes d'or (chose déjà exceptionnelle si l'on y ajoute leurs nombreux autres prix), ce cinéma vient de remporter encore le Grand Prix du festival. Il nous semble que ce film pourra conquérir son public, à commencer par le public wallon, dont les leaders d'opinion ne soutiennent pas assez l'attention  à une production exceptionnelle depuis près de vingt ans. Sa grande simplicité, sa grande chaleur appellent ce succès sans pour autant que les cinéastes aient rien renié de ce qu'ils sont.

Tordre les mots, trouver les images, avoir des corps « justes »...

Les philosophes  ont compris la difficulté de dire la vie. Ils tordent leur langage (comme les poètes et les enfants...), pour dire par exemple comme Levinas (un auteur qui inspire ces deux cinéastes), que « le Désir de l'Autre n'est satisfait que dans la mesure où il ne l'est pas ». Et en effet le désir d'eau, de nourriture, de confort n'a comme finalité que d'absorber l'extériorité en vue de la rendre pareille à moi-même et de l'y anéantir. Au contraire le Désir  de l'Autre, même s'il débouche sur une relation avec lui le laisse complètement hors de moi. Or il y a dans ce récit une femme très belle et très douce et un enfant assoiffé d'amour, mais ils ne fusionnent pas. Ils se battent l'un contre l'autre et l'un avec l'autre contre l'adversité. Leurs corps s'entrechoquent.

Il n'y a de poème, de roman, de récit, de film que par le Désir et quelquefois aussi par la violence. Ce que l'on voit dans Le gamin au vélo c'est le Désir de Cyril, de retrouver son père. Il ne peut pas se faire à l'idée que son père l'a abandonné. Il bouscule tout sur son passage pour retrouver son appartement, y pénétrer. Fuit le home où son père l'a laissé. Ayant rencontré une jolie coiffeuse  sur sa route (Cécile de France qui fait oublier qu'elle est Cécile de France tout en jouant de sa présence), le Désir lui vient qu'elle pourrait être sa mère. Il souhaite qu'elle l'accueille le Week-End, cela très vite. Mais cette mère est d'abord une grande sœur qui accompagne Cyril presque  jusque dans ses folies pour retrouver ce père démissionnaire, en tapant avec le gamin sur les vitres pour attirer son attention, pour forcer un rendez-vous qui se révèlera inutile, pour racheter le vélo. Médiatrice,  la très jolie coiffeuse  obligera le père démissionnaire à avouer devant son fils qu'il n'a pas l'intention de le reprendre. Et c'est un immense chagrin d'amour qui éclate, à la hauteur de la violence (et de la persévérance) avec laquelle Cyril voulait retrouver l'auteur de ses jours.

Un film des Dardenne où il y a deux récits (s'emboîtant)

La coiffeuse console Cyril, le prend finalement chez lui, puis ne parvient pas à l'empêcher d'aller commettre un mauvais coup, malgré la violence qu'elle est forcée d'utiliser dans le but de le contenir à la maison. Il s'agit d'ailleurs ici d'un second récit dans le film, ce qui est nouveau chez les Dardenne à notre sens. Ce second récit s'emboîte dans le premier et en diffère,  s'en distingue. Notre attention n'est pas pour autant détournée de l'essentiel. Mais c'est une sorte de rebondissement. Et il y en a beaucoup dans ce film haletant. Disons sur deux fils différents alors que Rosetta ou Le Fils agglutinaient tous les détours et détours  de l'intrigue sur une seule ligne rouge.

Il y a toujours beaucoup de violence chez les Dardenne. Au moins dans La Promesse et  Le Fils et ici même. Certes, c'est une violence qui ne va pas toujours jusqu'au bout, mais qui va loin même si elle se décode et  se surmonte. Une violence où une femme est ici mêlée et qui s'engage en bien des moments de courage très physique (la coiffeuse agrippée par Cyril, la scène du désespoir dans l'auto, l'impossible contention de Cyril dans la maison avant qu'il aille faire son mauvais coup...).

Le sens des choses

En regardant le générique, on apprend que les Dardenne ont fait appel à un conseiller technique pour les vélos et les autos que l'on voit dans ce film. Ce compte rendu préparatoire à ce que dira François André de ce film, a commencé par parler de philosophie et de poésie. Mais la technique est tout aussi importante ici. Non pas seulement la technique des engins précités (autos, vélos), non pas seulement la technique du tournage et du montage, mais aussi la technique des bagarres, des objets simples (comme l'annonce maladroitement manuscrite sur laquelle Cyril apprend que son père a écrit qu'il mettait son vélo à lui, Cyril, en vente, engin qu'il finit par retrouver grâce à Cécile de France qui le rachète à l'acheteur). Ou bien la batte de base-ball destinée au mauvais coup, ou bien les murs, les arbres,  les escaliers à escalader ou à dégringoler, l'embrouillamini des rues de Seraing sur le versant de la vallée, le vocabulaire technique des Mosans qui ne disent pas « de l'autre côté de la Meuse » mais de « l'autre côté de l'eau », la technique des objets qui parlent à la place des êtres (le  chagrin et le désespoir de Cyril à travers ce robinet que « le gamin au vélo » fait couler obstinément dans le salon de coiffure, avec  une tristesse sans larmes et une colère sans cris, quand il sait que son père ne l'aimera plus jamais). Surtout peut-être la « technique » du hasard qui préside à la rencontre entre Cyril et celle qui lui servira peu à peu de plus en plus intensément et passionnément de mère, une rencontre dont on a presque du mal à se souvenir de la factualité. De la même façon que l'on a du mal à comprendre comment le garçon et la jeune femme se sont « séduits ». C'est curieux, les critiques disent beaucoup qu'il y a toujours des enfants dans le film des Dardenne, mais ici c'est un « vrai » enfant (ni un nourrisson ni un adolescent), qui, à certains égards n'est PAS un anti-héros, au contraire, pourrait-on dire, même s'il  se plante souvent. C'est un enfant fonceur, volontaire, intraitable avec lequel les enfants s'identifieront et avec lequel les parents ou responsables d'enfants retrouveront la difficulté et la passion d'aimer ces garçons qui se battent, qui frappent, qui mordent (les parents et  tout autant, les éducateurs spécialisés).

Le sens des corps

Il y a aussi le sens des corps. On écrivait que Cécile de France fait oublier qu'elle est la beauté namuroise que l'on sait, mais quand elle roule à vélo avec Cyril le long de la Meuse, l'éclat de ce corps est comme transfiguré par le fleuve. Il y a les cheveux roux de Cyril, sa détermination inscrite jusque dans son physique. Il est même surnommé « pit-bull » dans le film. Il court, il court jusqu'à épuisement.  A propos de Le Silence de Lorna, film sorti en 2008, François André écrivait : « le film est moins enraciné que précédemment dans une réalité et un paysage: dans un sens, cela facilite l'identification avec les personnages, mais c'est au détriment de l'épaisseur et de la texture « sociale » ou « sociétale » de l'ensemble: en clair, l'aspect documentaire que se doit de comporter toute œuvre de fiction est ici moins marqué. Disons que, cette fois, la cohabitation entre Bresson et Fuller n'est plus aussi équilibrée que dans leurs films passés, ce qui rend l'ensemble du film un peu bancal. Par un curieux paradoxe, de nombreux critiques (et spectateurs ?) ont apprécié le fait d'avoir moins l'impression que ce film se passait près de chez nous, mais cela ne devrait pas nous étonner outre mesure... » 1

Or pour ce film, qui est peut-être le plus sérésien des Dardenne, les critiques n'ont jamais autant parlé d'universel... Tout pays l'est, mais  nous sommes (ne l'oublions pas), le pays  qui en doute le plus au monde 2

Nombreux autres films des Dardenne dans la page Cinéma


  1. 1. Le Silence de Lorna, un chapitre s’est achevé
  2. 2. C'est une réalité qui est à la base de la revue TOUDI et quelles que soient les divergences  que nous pouvons avoir avec les Dardenne, il demeure que Luc a écrit dans Au dos de nos images « De nouveau des producteurs, des journalistes, des auteurs belges entonnent le couplet : le cinéma belge, c'est l'imaginaire. Par "imaginaire" ils entendent "pas la réalité". Pourquoi ce pays refuse-t-il de se regarder ? De quoi a-t-il peur ? Pourquoi ce mépris pour la vie sociale, l'histoire ? (...) Pourquoi cette fuite dans ce qu'ils nomment "l'imaginaire" ? Nous sommes dans un pays de nulle part, disent certains surréalisants. Comment peut-il se passer quelque chose dans un pays de nulle part ? Aujourd'hui comme hier, nous continuons de penser que dans notre pays il ne s'est pas vraiment passé quelque chose... » (pp. 47-48, le 27/11/1994) in Critique : "Au dos de nos images" (Luc Dardenne). Il est juste de préciser que les Dardenne donnent comme exemple de film manquant à notre mémoire un film sur la chasse aux juifs chez nous...