Critique : " La Soutane " (A.G. Terrien)

Pédophilie, maltraitance dans l'Eglise et ailleurs
16 avril, 2010

 

La soutane

La soutane d'Albin-Georges Terrien

Littérature

[Les abuseurs d'enfants sont de toutes les sortes et surgissent dans tous les milieux et tous les genres. Mais ici, il s'agit de l'Eglise en Wallonie, dans les années 50, dans un collège catholique de la province de Liège.]

 

Le souvenir du film de Jacques Rivette sur Jeanne d'Arc, regardé comme s'il s'agissait d'un récit dont on ne connaissait pas la fin (alors que tous les épisodes en sont connus), amène à relire parfois des livres aimés à l'envers. Car il y a autant de découvertes et d'émotions à remonter de la fin au début que de descendre du commencement  aux dernières lignes.

Pour ce qui est du livre d'Albin-Georges Terrien, La soutane, Memory Press, 2007, on est frappé aussi par le même phénomène, quand on le relit de fond en comble :  l'ouvrage est aussi exceptionnel. On déplore d'ailleurs que certaines librairies le classent dans la « littérature du terroir », alors que si, effectivement , Georges-Albin Terrien nous parle sans cesse de l'Ardenne et même  plus particulièrement d'Engreux, son propos n'a rien de régionaliste. Tout écrivain est un sourcier mais un sourcier qui creuserait sans instrument et qui, s'il est un vrai écrivain, trouve  sans cesse partout et toujours  l'eau de la vie de partout et toujours.  Parfois très profond. Mais partout. A Engreux ou ailleurs.

 

Tarbe sans Dieu et sans amour

 

Songeant à ce que j'ai dit du récit, je me propose de relire certains « chutes » des chapitres de la tragédie que raconte ici l'auteur ardennais : « Ainsi se déroule une journée ordinaire au collège de Tarbe, entre travail et prière, entre sonneries de cloche et coups de sifflet, et sous l'impitoyable regard d'un dieu sans miséricorde. » (Chapitre IV, p. 74). Il y a de la dénonciation dans ce résumé comme si en resserrant le propos pour mieux le transmettre, l'indignation trouvait plus de force encore. Le collège de Tarbe (nom d'emprunt, mais on le situe dans la province de Liège), est un collège de prêtres diocésains des années 50 dans lequel il n'y a pas beaucoup d'amour, mais une volonté de fer d'encadrer et de réprimer, d'extraire hors du monde. Et si Dieu y perd sa majuscule c'est qu'il est absent de ce microcosme, sauf peut-être de temps à autre à travers la belle figure d'un prêtre d'exception comme l'abbé Preud'homme, viril entraîneur de l'équipe de foot de l'école (surnommé Patton en ces années encore proches de la Libération) et qui, comme prof de français demande un jour à ses élèves de noter sur une feuille le mot qu'ils aiment le plus et celui qu'ils détestent.

Lui-même  a noté « humanisme » comme le mot le plus aimé et s'en explique lors d'une entrevue difficile avec son directeur qui ne l'aime pas. Il s'en explique « Dieu a tant aimé les hommes qu'il leur a donné son fils unique. L'homme est le centre de la création... » De cet Homme et de son Dieu, avec leurs majuscules, on dirait que Tarbe ne veut que se passer. Lisons la « chute » du chapitre VI : « Après que Jean fut sorti, Lagneau caressa pensivement la chaise qu'avait occupée le garçon quelques minutes plus tôt en y laissant la chaleur de son corps. » (p.111). Jean est au centre de la tragédie du roman, car poursuivi par plusieurs prédateurs, dont cet abbé Lagneau, pédophile, dont l'intention n'est pas d'aller jusqu'au viol, mais qui dispute Jean à un autre prédateur, un « grand » du collège qui vient le visiter pendant la nuit. Une ombre plusieurs fois terrifiant le petit : « Et se penchant , il posa par surprise ses lèvres sur celles de Jean avant  de se glisser dans le noir. », lisons-nous à la p. 149, et à la fin du chapitre IX. Le malheureux Jean Lhermitte doit faire face à un père qui ne l'aime pas, préoccupé avant tout de succès scolaires et de devoirs religieux,et une mère qui l'aime, mais va en abuser autrement en tentant d'en faire à tout prix un prêtre, en lui achetant, d'avance,  alors qu'il n'a nul âge et en vue de lui forcer la main, une soutane. Dont elle le revêt, exaltée : « Jean demeurait planté, gauche, de grosses larmes lui roulant sur les joues, qu'Elodie, dans son délire paroxystique, prit pour des larmes de bonheur alors qu'elles n'étaient que de désespoir. On sait que le cerf aux abois se met à pleurer lorsque sonne l'hallali. C'est ce que Jean fit sans retenue, se sentant cerné par les impitoyables prédateurs de son innocence. » (p. 330, fin du chapitre XXI).

Quelques lueurs dans la nuit terrifiante de Tarbe

Jean, la figure tragique de ce livre, rencontre bien l'abbé Preud'homme qui sent le malaise du garçon, mais ne peut voir vraiment jusqu'où il peut conduire. La chute  du chapitre XVII est l'une des plus belles et les plus expressives : «  Il [Preud'homme] s'était levé pour raccompagner Jean sur le seuil de son bureau. Au moment d'ouvrir la porte, Preud'homme lui donna une légère tape d'encouragement sur l'épaule. Ce simple geste remplit le cœur du garçon d'une immense gratitude. Il y vit un signe d'amitié qui le changeait tellement des gestes de l'abbé Lagneau. Preud'homme suivait Jean des yeux tandis qu'il s'éloignait dans le long couloir. Il le regardait comme le promeneur sur la berge du fleuve voit un enfant se noyer mais qui ne sachant pas nager, ne peut lui porter aucun secours. » (p.258, chute du chapitre XVII : il s'agit bien d'une impuissance non d'un manque de courage et sans doute aussi, malgré l'intuition du prêtre, du fait que ce vrai curé ne voit pas jusqu'où les choses pourraient aller). On lira la suite que l'on devine.

Encore une fois, il faut souligner la capacité de Georges-Albin Terrien à écrire d'un peuple, d'une période, à les refaire revivre . Et à faire vivre aussi cette question qui revient sans cesse aujourd'hui : la pédophilie dans l'Eglise, l'attitude qui consiste à rejeter la sexualité et la femme, une perversion profonde du monde catholique dont, cependant, il pourrait se débarrasser s'il  vivait mieux l'Evangile et le bon sens. Mais ce n'est pas simple. Georges-Albin Terrien place en exergue de son livre ces mots de François Weyergans : «Il devait être bien fatigué pour que la catholicisme austère de son adolescence remonte à la surface. ”Le catholicisme vous colle à la peau, vous ne vous en débarrasserez pas comme d'une vieille chemise”, l'avait prévenu le psychanalyste.»

Comme un air frais dans ce collège où tout sent le rance, il y a la belle amitié de Pierre et Victor, forte, passionnée, sans équivoque et pourtant suspectée par Tarbe, ouverte à celle de « Patton » dont ils sont les meilleurs joueurs de foot.  Les folies de Pierre, la sagesse de Victor, la complicité des deux ados avec « Patton » qui leur fait une confiance sans limites malgré la délation qui règne en maître dans le collège, leur ouvrant des livres interdits et des pensées qui le sont tout autant parce qu'elles mettent une majuscule à l'Homme et une majuscule à Dieu.

Ce roman de G.A. Terrien clôt le « cycle d'Engreux » après La Glèbe et Vive la Guerre ! Les trois livres ne sont pas écrits de la même façon. Terrien n'est pas l'homme d'un seul livre. On sait que plusieurs de ceux-ci ont été lus dans la perspective  de la réalisation d'un film. On sait qu'ils ont obtenu des succès de librairie considérables. Ce sont de grands romans non pas sur l'Ardenne, mais en Ardenne sinon s'ils n'étaient que sur l'Ardenne, ils ne seraient pas de vrais livres. Mais bien qu'ils ne peuvent être instrumentalisés dans une perspective de connaissance historique ou régionale, ils ont aussi cette dimension historique et wallonne. Comme La Glèbe 1 et comme Vive la Guerre ! 2, La Soutane mériterait la lecture plus approfondie que nous avons tenté ici seulement d'esquisser en soulignant le talent  de conteur et de psychologue de l'auteur, son sens de la vie, de l'amour et de la mort.

En espérant  qu'un jour un hommage plus décisif soit rendu à un authentique écrivain très lu, mais encore méconnu malgré tout. Alors qu'il est l'un des rares à nous parler avec justesse et retenue de ce qui, précisément,  se tait si ordinairement, que ce soit en Ardenne ou ailleurs, même en ces temps d'emballement médiatique sur les torts de l'Eglise catholique, bien moins soulignés quand ils le sont dans le brouhaha médiatique et non, comme ici, avec la plume retenue et habile de quelqu'un qui sait ce qu'est le récit.

Bien entendu, ce livre doit se lire avec celui de Marcello Sereno Comment priver un enfant de son père 3 et nous en avons rapproché volontairement les deux comptes rendus.

 

Commander La soutane

  1. 1.   La Glèbe, le plus grand roman que l’Ardenne ait jamais inspiré
  2. 2. Vive la guerre !
  3. 3.  Critique: Comment priver un enfant de son père (Marcello Sereno)