Comme un Berceau Oublié

1 avril, 2011

Nous baignons dans une actualité grouillante comme cela arrive parfois, mais pas fréquemment.

Loin de nous en apparence - - mais le vent souffle où il veut - - la centrale de Fukushima au Japon, mondialement célèbre depuis peu mais tristement, se rappelle chaque jour à notre souvenir, tels les chaudrons des nouvelles sorcières de Macbeth.

La nuit libyenne, qui aurait pu être celle du Petit Prince de SAINT-EXUPERY, résonne toutes les vingt-quatre heures du fracas des « frappes » d'une coalition incertaine mais technologiquement forte contre un régime terroriste qui se croyait aussi doté d'une brillante armée mais se retrouve chaque matin plus clouée au sol que la veille.

Le massacre du peuple Libyen par sa propre armée vient en effet d'être jugé - - probablement avec raison - - comme un crime après à peine quarante ans de tyrannie.  C'est vrai que le pétrole est connu pour avoir la vertu de faire réfléchir.  Par ailleurs, on tue aussi à bout portant en Syrie et au Yémen sans que cela dérange grand monde.  Mais surtout ne nous hâtons pas.

Ainsi nous vient le printemps 2011, couvert de cendres et ruisselant de sang.

Le drame de Fukushima est loin d'être terminé mais on a évacué déjà 240.000 personnes et au départ d'un cercle d'irradiation de trente kilomètres seulement, alors que les radiations mortifères sont déjà perceptibles et relevées à plus de cent kilomètres de là.  Sans parler de la mer : tant pis pour la faune et la flore !

Ces 240.000 personnes ne sont dès lors sans doute que les premières d'un long cortège à venir, mais ce sont à tout prendre les plus chanceuses, puisqu'il s'agit des rescapés d'un tsunami.

 

A peine les retombées radioactives se font-elles sentir au Japon qu'on en perçoit déjà les effets « collatéraux », diraient les Américains, fort occupés à faire franchir l'Océan Pacifique à des barges d'eau douce (on croirait entendre les bateliers de la Volga en fond sonore), dans le Land allemand pourtant paisible du Bade-Wurtemberg, qui produit quelques bons vins.

Il produit aussi des surprises à la chancelière allemande, Mme MERKEL, puisqu'il vient de renverser la majorité que détenait là-bas le parti de la Chancelière, la C.D.U., qui y régnait depuis à peine cinquante ans.

Et au profit de qui ?  Des Ecologistes, devenus pour la première fois premier parti devant l'aplatissement des autres, socialistes compris.

Pourtant, de même que le nuage radioactif provoqué par l'explosion de Tchernobyl (en Biélorussie) avait fait sentir progressivement ses effets à travers toute l'Europe, y compris la Wallonie, mais avait été remarquablement arrêté par la frontière française, particulièrement étanche comme on sait, les nuées de Fukushima (et par conséquent  leurs retombées) ont perdu toute vitalité au seul contact de la même frontière française.

En France aussi, il y avait des élections, mais loin de sortir du tombeau, les Ecolos français se sont grandement volatilisés, au profit des gauches d'une part et de la « vague bleue Marine » de la fille LE PEN.  Les partis de la majorité actuelle n'ont pas résisté non plus.  Puissant prophète, le Président SARKOZY avait enjoint aux électeurs de ne reporter leur vote « ni sur le Front National ni sur le Parti Socialiste » : ils ont fait les deux.  Voilà qui augure bien des élections présidentielles de l'an prochain.

Et, faut-il le dire, on s'affaire toujours à chercher un nouveau Gouvernement en Belgique après neuf mois d'efforts : la lanterne de Diogène, qui ne cherchait qu'un seul homme, se serait éteinte bien avant cela.

A Londres, patrie du parlementarisme, donc de la démocratie représentative chère à José HAPPART (dans ses vieux jours), deux cent cinquante mille citoyens qui ne paraissent pas dominés par le flegme britannique ont défilé contre les mesures d'austérité du nouveau gouvernement  conservateur.  Ceux-là n'ont pas l'air heureux d'avoir trouvé vite un Gouvernement.

Je m'arrête ici sans m'appesantir sur la raclée du gouvernement Irlandais sortant.  Le Premier Ministre COWEN, dont la couardise nous a valu l'exécrable Traité de Lisbonne (ersatz de la soi-disant Constitution Européenne), n'a même pas osé se présenter.  Mais ne pleurez pas trop vite : on le retrouvera dans quelque temps planqué dans une fonction douillette, inutile mais rémunératrice.

Pas non plus de commentaire sur la guerre civile qui s'étend en Côte d'Ivoire, ni sur quelques autres « détails de l'Histoire », comme aurait dit le père LE PEN.

« Dieu le fracas que fait un poète qu'on tue », chantait Jean FERRAT.  Aujourd'hui, ce serait plutôt « on ne s'entend même plus tuer ».

Les principales chaînes de télévision ont fait plus d'éditions spéciales du journal télévisé qu'au cours des cinq mois précédents.

Et l'année ne fait que commencer : voici seulement que pointe Pâques et que les experts se demandent ce que feront les volcans islandais cette année.

 

...

 

Tout ce tumulte, aussi considérable que diversifié, permet aux médias de se taire sur un sujet gênant : le cent-quarantième anniversaire de la Commune de Paris, née du soulèvement du peuple de Paris le 18 mars 1871.

La Commune de Paris.

La Commune.

Huit semaines à peine de vie et de travail, puis une noyade dans un bain de sang, assassinat de la Commune commis aussi par « son armée », mais sans que les grands qui dominaient l'Europe et le monde ne s'en émeuvent.

Ce berceau mal connu, parce que soigneusement caché, qui va formuler en ces quelques jours les idées qui fleuriront au cours du siècle qui va suivre, dans l'économique, dans le social, dans l'enseignement, dans le sociétal, avec par exemple l'émancipation de la femme, la liberté de la presse, la réglementation du travail, l'autorisation du mariage libre, la reconnaissance des enfants illégitimes, la laïcité et j'en passe.

Etonnez-vous après cela que, sabrée, dispersée, piétinée, la Commune s'obstine à revenir toujours.

« La Commune est en lutte et demain nous vaincrons » fait encore chanter Bertrand TAVERNIER par Isabelle HUPPERT et Jean Roger CAUSSIMON dans son superbe film « Le Juge et l'Assassin ».

Et ne me dites pas que la Commune a aussi donné le Communisme : l'encre de l'appel de MARX à l'union des prolétaires est sèche depuis longtemps quand la Commune surgit d'une éruption populaire.

Un programme aussi généreux que celui de la Commune ne peut que susciter la réprobation des bien-pensants.  Empêcher les enfants de travailler !!!  Où va-t-on !!!

Au grand signe rouge de la liberté organisée et défendue doit répondre un grand signe noir : la Répression.  La Répression est juste parce qu'elle est décidée par le Khadafi de l'époque, mieux habillé il est vrai puisque c'est le petit Monsieur Adolphe THIERS.

En sept jours de répression - - la Semaine Sanglante - -  il va provoquer de 10 à 18.000 victimes : c'est difficile de compter quand on tue d'abord et qu'on questionne après.

En fait, les Versaillais de THIERS appliquent la doctrine lancée six siècles plus tôt à Béziers par le légat du Pape, dans le cadre de la Croisade contre les Albigeois (c'est-à-dire des Cathares, qui ont le mauvais goût de se vouloir et de se dire plus parfaits que les autres !).  Terrorisé par l'assaut furieux de l'armée des mercenaires (KHADAFI n'est vraiment pas un précurseur), toute la population de Béziers se réfugie dans la cathédrale, hérétiques et catholiques emmêlés.  Que faire ?  « Mettez-y le feu » dit le légat.  C'est un militaire qui proteste (c'est tout dire !) en excipant de la bonne foi des catholiques locaux.  L'homme de Dieu, ou du moins du Pape, n'éprouve pas toutes ces hésitations.  « N'importe », dit-il, « Dieu reconnaîtra les siens ».

Ainsi fut fait aussi à Paris.

L'ordre n'a jamais de prix, et le sang coule toujours de la même couleur.

 

...

 

Quant à moi, pauvre conteur, j'aime à m'attarder sur un miracle de l'Histoire.

Paris, juin 1871, le massacre touche à sa fin.  Dans les derniers jours, la poudre commence à gronder moins.  Les tueurs sont fatigués.  On achève surtout les blessés.

Montmartre, épicentre de la Commune, est ravagé.  Les soldats y recherchent les derniers révoltés, les dernières victimes.

Pourtant, dans cette atmosphère de fin du monde, un homme qui ne se sait pas poète, c'est un ouvrier (dessinateur d'étoffes), Communard  actif et ancien mutin de 1848, a survécu à la Semaine Sanglante.  Il a posé son fusil brûlant et, croyant peut-être sa dernière heure venue, s'est réfugié dans un coin, a trouvé une chaise, s'est assis devant une table au milieu des fragments qui témoignent de la fureur des affrontements.

Médite-t-il ?  Non.  Lui aussi se sent porteur d'un message que, comme tous les Communards, il entend partager avec le monde.

Alors, sur un papier froissé et noirci, il griffonne.

Tout est perdu, même l'honneur, aurait dit François Ier.  Mais notre homme, Eugène POTTIER, voit l'avenir comme seuls les poètes savent le voir, voit la flamme de l'espérance dans le chaos destructeur.

Secoué par les explosions, asphyxié par les odeurs nauséabondes, environné de morts et de mourants, c'est tout naturellement qu'il écrit

 

Debout, les damnés de la terre
Debout, les forçats de la faim
La raison tonne en son cratère,
C'est l'éruption de la faim.
Du passé faisons table rase,
Foule esclave, debout, debout
Le monde va changer de base,
Nous ne sommes rien, soyons tout

 

Bien sûr !  C'est le chant le plus connu au monde qu'il écrit : c'est l'Internationale ; chant de guerre, chant révolutionnaire, chant d'espérance, chant de refus, chant de combat, chant de fierté.

Cette primauté du poète sur la réalité est en elle-même un miracle.  Mais le récit commence seulement.

A la nuit tombée, POTTIER se faufile dans ce qui reste des fortifications, où les canons sont sans effet.  Bien sûr, il peut faire une mauvaise rencontre : un dragon, un hussard, un simple garde.  Mais il est armé.  De son départ, du reste, il ne dira rien et s'évanouira dans la nuit.  Mais il a nécessairement emporté son écrit, puisqu'on retrouvera celui-ci plus tard.  POTTIER reviendra même à Paris, reprendra le travail, se remettra à écrire des chansons, et sera connu pour aimer les guinguettes, qu'elles soient neuves ou qu'elles aient échappé au carnage de 1871.

Le miracle continue : POTTIER a conservé le texte de l'Internationale mais il le recopie, et une ou plusieurs copies circulent au hasard des rencontres, des échanges.

Le temps passe, les lieux changent.

Nous sommes à Lille, toujours avec un ouvrier, mais un autre.  Il s'appelle Pierre DE GEYTER, est né à Gand puis a émigré avec ses parents.

Le temps a largement passé : nous sommes DIX-SEPT ANS plus tard.

DE GEYTER, ouvrier câbleur dans l'industrie ferroviaire naissante, se passionne lui non pour la poésie, mais pour la musique.  Pour ce qu'on en sait, il ne connaît pas même l'existence de POTTIER.

Mais le texte de la chanson va lui tomber dans les mains (on ne sait ni comment ni pourquoi).  Il est pris alors du réflexe normal d'un musicien : il va mettre le texte en musique.

L'Internationale telle que nous la connaissons vient de connaître sa seconde naissance.  Colportée par DE GEYTER, elle va plaire au monde ouvrier, qui s'en empare et la fait sienne.  Rapidement, la France est trop petite pour elle, elle se répand partout en Europe, est traduite, elle éclate même aux Etats-Unis où le combat ouvrier bat son plein (c'est de là que viendra le Premier Mai).

L'œuvre commune des deux auteurs qui ne se sont pas connus va faire le tour du monde, devenant notamment l'hymne officiel de l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques (U.R.S.S.).

Mais combien, parmi ceux qui la chantent encore et toujours, savent qu'ils chantent, en le faisant, la Commune ?

Tu vois, Nicolas : la Commune n'est pas morte !

PS :  Monde déboussolé cherche poètes et musiciens pour composer chanson de solidarité universelle.  Si pas sérieux, s'abstenir.