Bouleversement possible de l'échiquier politique wallon

16 octobre, 2010

Il paraît évident que la profondeur de la crise actuelle, son acuité permettent à l'opinion publique en Wallonie de rattraper un retard d'information perdu sur des réalités qu'on croyait enfouies éternellement (si on suit Louis Michel), dans le noir, jaune et rouge. C'est avec regret que l'on peut lire, sur un autre plan mais c'est pour revenir à l'actualité, le Tome 2 de la "nouvelle" histoire de Belgique parue en 2006 qui en réalité contient trois livres distincts: M.Dumoulin L'entrée dans le XXe siècle (166 pages), Emmanuel Gerard, La Démocratie rêvée, bridée et bafouée, 1918-1939 (264 pages), Mark Van den Wijngaert et Vincent Dujardin  La Belgique sans Roi 1940-1960 [205 pages] Editions Complexe, Bruxelles, 2006.

Même si la Wallonie pose de graves problèmes à l'Etat belge, on fait le silence là-dessus

En effet, à  diverses reprises, la question de la Wallonie dans l'Etat belge se pose gravement : le Congrès wallon de 1912, la soi-disant Flamenpolitik en 14-18 (les auteurs n'auraient pu avoir connaissance des travaux de P.Delforge, parus trois ans plus tard, soit...), l'opposition à la politique de neutralité dans l'entre-deux-guerres, la reddition sans combattre de régiments flamands tout entiers en mai 40, le maintien des prisonniers de guerre en Allemagne de 1940-1945. Mais nos auteurs n'y prêtent que peu d'attention ou ne parlent de cela que par allusions. Quelques lignes sont certes consacrées à la Lettre au Roi de Destrée. Sans plus. Sans vraiment que sa démarche soit expliquée. Il reçoit par ailleurs pas mal d'attaques personnelles et le seul texte que l'on pense devoir relever de lui en encadré est une bête blague sur les Flamands racontée par lui au Parlement en 1913. Rien n'est dit de la loi du 31 juillet 1921 consacrant définitivement l'unilinguisme des administrations locales en Flandre et du bilinguisme des administrations nationales installées localement en fonction des demandes. L'ouvrage d'Höjer Le régime parlemetaire belge de 1918 à 1940 (CRISP 1969), donne bien le sens de cette loi et le résultat du vote en sa faveur mais sans même signaler que le vote a (à quelques exceptions près qui ne pèsent rien), opposé Wallons et Flamands, ceux-ci l'emportant comme dans tous les autres votes sur ces sujets puisqu'ils sont majoritaires au Parlement (ce que le livre ne dit quasiment jamais). Sans signaler non plus qu'il a provoqué du côté wallon des tentatives de réformes de la Constitution (notamment en faveur d'un vote dit bilatéral impliquant que les lois devaient être votées dans chaque groupe linguistique à la majorité: il est vrai que les députés flamands ne daignèrent même pas prendre en considération cette proposition). Mark van den Wijngaert écrit quelques lignes sur les prisonniers de guerre (francophones..., alors que l'écrasante majorité d'entre eux étaient des Wallons), pour expliquer que cela a pu provoquer l'impopularité de Léopold III durant la guerre et après. Mais il n'y a que quelques lignes là-dessus. Sur la période, cinq grandes grèves générales ont traversé notre histoire: 1902, 1913, 1932, 1936 (la seule grève générale vraiment nationale de cette période) et évidemment la grève contre Léopold III en 1950. Mais à celle-ci, Vincent Dujardin (qui par ailleurs consacre bien des explications aux rapports entre Léopold III , son frère et sa mère), pense qu'il ne doit n'consacrer que deux pages. Dujardin ose même écrire que Léopold III  était encore populaire en 1945 mais que sa popularité va diminuer "au fil du temps" (voir son livre, références ci-dessus, p. 134). Alors que nous savons par des tas d'historiens comme Velaers et Van Goethem que, au contraire, entre bien d'autres, Frans Van Cauwelaert et Gillon (le président de la Chambre et celui du Sénat), dissuadèrent d'emblée le roi (en mai et juin 45) de revenir au pays parce que les grèves menaçaient en Wallonie et même le danger de révolution à Liège 1

Et alors que nous savons que le roi obtint plus de 70% des OUI en Flandre en mars 1950. Est-ce dans cette partie du pays que sa popularité aurait diminué depuis 1945?

Comme Vincent Dujardin doit bien expliquer pourquoi Léopold III se retira, il y a quand même deux pages sur la grève de 50. Deux et encore... Rien n'est dit de la matérialité du mouvement de grève qui fut d'une violence sans précédent. Aucune explication n'en est donnée. 2

Ce silence n'a rien d'étonnant

Au fond ce silence dans les ouvrages historiques même "nouveaux" en quoi est-il étonnant? On pourrait dire que la Wallonie continue à être traitée de la même façon dans les médias et, au-delà des médias, d'être considérée comme secondaire par l'establishment francophone belge. A la RTBF, Philippot a reconnu qu'elle avait "une place" (c'est ce qu'il déclara dans Télémoustique du 1er octobre 2003 après le Manifeste wallon du 15 septembre 2003). Ce qui est une manière de souligner qu'elle n' y a qu'un rang secondaire. Alors que les Wallons pourraient légitimement considérer que la RTBF est la télévision de leur pays, ils s'entendent dire qu'ils y ont "une place". Ce qui signifie que la RTBF n'est pas leur télévision, sinon son directeur n'oserait pas dire une chose pareille, bien entendu.

Dans le fameux Plan B du PS, surtout quand il est expliqué par Di Rupo (la plus importante figure de l'establishment belge francophone), on parle beaucoup de Belgique à nouveau et c'est comme si la Wallonie était la Belgique (qui lui appartiendrait, ce qui est quand même fort comme belgicanisme). On a d'ailleurs, semble-t-il, définitivement retiré son nom à la Wallonie, du moins à ses habitants puisqu'il n'est jamais question que de la position "francophone" (et pas wallonne, même si 80% des francophones sont les habitants de la Wallonie...). Il semblerait que ce serait surtout à cause des communes à facilités que les négociations seraient rompues en raison de l'importance que semble donner Di Rupo à celles-ci. Philippe Destatte a tout de même eu l'occasion de dire que cette question de l'arrondissement de BHV est un détail.

Aujourd'hui, l'on entendait le commandant de la base de Florennes se plaindre, à ses risques et périls, de la composition linguistique de l'état-major de l'armée belge.

On sait aussi par ailleurs que se prépare une grande réunion wallonne à Charleroi le 22 novembre prochain dont l'invitant sera Jean-Jacques Viseur, maïeur de la plus grande commune wallonne.

Les dirigeants wallons du PS mesurent-ils le tort qu'ils font à la Wallonie en la passant systématiquement sous silence? Mesurent-ils le tort qu'ils lui ont fait en prétendant (depuis 1999), que la Wallonie, en matière d'autonomie n'avait rien à demander? Quand on lit le livre de Quévit Wallonie-Flandre. Quelle solidarité?, on mesure à quel point le retard avec lequel le fédéralisme a été appliqué a ruiné la Wallonie dans la mesure où cette modification institutionnelle, si timide au début, n'a en rien empêché, non pas le déclin wallon mais le détournement par la Flandre de  l'essentiel des ressources publiques en vue de les investir dans les ports, les aéroports, les chemins de fer, les autoroutes,... en Flandre.

On n'avait donc rien à demander? Rien? Nous vivions dans la plus belle des Belgique dont nous puissions rêver?

L'opinion commence à mesurer  le tort que la Belgique a fait à la Wallonie, bien plus la Belgique que la Flandre (qui avait ses raisons d'agir comme elle l'a fait). C'est le cadre belge unitaire qui a empêché le plus rapide relèvement de la Wallonie à travers des opérations comme le Plan Marshall, le progrès constant des exportations plus conséquent  que celui de tous ses voisins, l'augmentation des investissements étrangers, la diminution du chômage. Les dirigeants wallons, au lieu de proclamer qu'ils n'étaient demandeurs de rien auraient bien fait de répondre aux  erreurs sur les transferts. Il faut en réalité que la crise s'aiguise pour que finalement des documents sortent qui nous disent que ce sont les moins importants de toute l'Europe alors que ces transferts sont présentés depuis 1979 (1979!), comme la preuve que la Wallonie ne peut s'en sortir seule. Notamment ce document récent de la banque française Natixis 3.

La longueur de la crise, le sentiment croissant en Wallonie qu'il aurait fallu aller plus vite vers l'autonomie, la lassitude devant les problèmes communautaires risquent d'assurer demain le succès d'un nouveau parti qui reprendra à nouveaux frais le combat wallon et la construction de la nation wallonne.

La présidentocratie socialiste aurait sans doute mieux fait de se soucier plus de cette question que de l'unité du PS qu'elle n'a obtenue qu'en cassant les reins aux régionalistes wallons. Avec en plus des mesures hostiles aux antennes régionales de la RTBF, un président socialiste qui a longtemps parlé du roi avec une obséquiosité dont ni au 19e siècle, ni au 20e siècle,  les plus chauds partisans de la monarchie n'avaient fait preuve.

L'opinion wallonne est en train de se retourner contre les belgicains et contre le mal qu'ils ont fait à la Wallonie. L'effacement progressif du CDH de la carte politique, voire des Ecolos, l'impéritie PS dont on est en train de constater le tort qu'elle a fait à la Wallonie, ouvre peut-être l'espace politique wallon à une autre force de gauche, plus renardiste, plus démocratique, plus républicaine et plus wallonne.

La Wallonie n'a plus besoin d'un ange tutélaire comme Di Rupo qui s'est cent fois vanté de faire la synthèse entre la Wallonie, la Communauté française, l'Europe et la Belgique, comme si cette synthèse il n'y avait que lui qui pouvait la faire - lui seul trônant au-dessus des choses et des êtres - et non le gouvernement wallon et le Parlement wallon, il est vrai mis au pas et qui, pour le moment, continuent à l'être, entièrement asservis à la présidentocratie. A un point tel qu'une Joëlle Milquet considère comme sans importance politique des déclarations faites par des dirigeants importants soucieux d'exprimer l'opinion populaire mais qui ne participent pas au bureau du CDH! Ce sont les mots qu'elle utilise! 4 Une nouvelle preuve que la direction du PS qui vieillit à vue d'oeil, avec toute la présidentocratie, n'est pas à la mesure des défis nouveaux qu'elle sans cesse cherché à ne pas relever depuis 1999. En s'enfermant (et en nous enfermant), dans le cadre royal belgicain.

 

  1. 1. Tous les deux s'expriment face à Léopold III le 12 juin 1945. D'abord Gillon: Al vielen er maar tien of twintig doden, de situatie van de koning zou vlug vreselijk worden in Velaers en Van Goethem, Leopold III, Lannoo, Tielt, 1994, p. 968: S'il y avait dix ou vingt morts, la situation deviendrait vite terrible pour le roi. Puis Van Cauwelaert : Het land zou de ontlusten niet kunnen bedwingen wegens een ontoereikende politie macht een een tekort aan wapens. Velaers and Van Goethem, Leopold III, p. 969. Le pays n'est pas à même de réprimer les troubles parce qu'il lui manque  des forces de police et qu'il a trop peu d'armes...
  2. 2. Les conclusions du livre développent un peu plus la question mais sans vraiment s'interroger sur le pourquoi et surtout la nature de la grève de 50, sauf en ceci qu'elle force à une conclusion qui heurte le sentiment populaire en Flandre...
  3. 3.  Belgique un point sur la crise institutionnelle
  4. 4. Voir Pour Joëlle Milquet, toute opinion wallonne est importune?, le début de l'article...