Amitié et Cité

EDITO de TOUDI mai 2001
28 décembre, 2010

 

La Naïade de Georges Grard à Tournai

La Naïade de Georges Grard à Tournai

[Edito paru en mai 2001 - TOUDI (mensuel), n° 38-39 - sous la signature d'Anne-Marie Wallon et avec le titre, La dignité ou l'indépendance...]

 

Patrick Champagne, sociologue de l'école de Bourdieu, conscient de l'inanité des sondages, souligne cependant la seule vérité qu'ils ont démontrée: tous les sondages, depuis les années 30, dégagent la même proportion de personnes s'intéressant de manière suivie aux problèmes politiques: 15 %, maximum 20 1  Lors de l'extraordinaire défilé des Champs-Élysées de l'Arc de triomphe à Notre-Dame, le 26 août 1944, pendant lequel de Gaulle, en un geste de tapisserie qu'eût inventé Péguy (Lacouture), salue une foule de 2 millions de Français libérés, le long de la Seine, par cette belle journée, on n'avait jamais compté autant de pêcheurs à la ligne.

Pourtant sans la « Cité » il n'y a pas d'existence humaine pensable. « Cité »  n'existe qu'en français. En anglais « City »  est une grande ville, en espagnol ou italien, « Ciudad » ou « Citta » c'est un peu le même. On traduit parfois « Cité »  en néerlandais ou allemand par « Stadstaat » , mais c'est une « Ville-État »  comme Brême, Bruxelles, Hambourg. Ou l'Athènes et la Rome des temps antiques, dont cependant le grec (polis) et le latin (civitas) visent quelque chose de plus général dont le mot français tire sa puissance. Car  « Cité »  désigne, mais seulement dans notre langue, la plénitude de l'existence humaine en tant que politique (ou sociale au sens le plus large). Pas de chauvinisme de la langue! « Öffentlichkeit » en allemand est plus fort que le français « Publicité »  et les droits de l'Homme dans la Déclaration d'indépendance américaine («  Life, Liberty and the Pursuit of Happiness »), sont résumés comme nulle part ailleurs. Mais puisque nous parlons le français, sachons le sens de « Cité » . Et, avec P.Champagne, sachons que 80 à 90% de nos semblables n'ont que des rapports ténus avec la Cité  qui fonde l'existence humaine. N'en tirons aucune conclusion élitiste  Dans la pensée de l'Église, les moines contemplatifs prient pour tout le peuple chrétien, de même les  quelques personnes qui récitent la « prière du Citoyen »  (lire le journal selon Hegel, militer, s'informer, réfléchir, etc.), le font pour tous. Les amoureux sur les bancs publics, les mineurs mourant dans les mines jusque dans les années 60, les enfants dans leurs jeux, les repas autour de la table de famille ne sont d'ailleurs  pas sans rapport avec la « Cité » . Ceux qui «  font de la politique» (vraiment: les militants), n'existent que par ceux qui ne connaissent aucun ministre, presque rien d'une histoire nationale. Et l'inverse est vrai. Car droits-libertés (secret de la correspondance, liberté de culte etc.), droits-sociaux (pensions, chômage, etc.), sont inséparables des droits-citoyens ou droits-participation, ayant affaire avec l'idée que n'importe quelle décision politique nous regarde. Si nous n'avons pas de raisons sérieuses de penser que ce qui se décide en politique vient aussi de nous, la Cité  est morte, la République - le droit de nous donner à nous-mêmes des lois - a abdiqué. Et la monarchie, en son symbolisme, dérisoirise encore mieux la Cité par ces temps de néolibéralisme et de pensée unique.

La Pensée unique en Wallonie et à Bruxelles

On sait les colères contre la Pensée unique dans les lieux où se décident des unifications économiques: Seattle, Nice, Prague, Québec... La  Cité se relève à travers la juste violence des marcheurs contre les  hommes de pouvoir abrités derrière leurs murs de Berlin.Nous ne l'oublions jamais dans cette revue qui a entamé sa réflexion sur la mondialisation bien avant tout le monde (des dizaines d'articles depuis 1989).Nous n'oublions cependant pas la Wallonie dont les responsables, depuis 1988, semblent seulement  préoccupés d'obtenir de l'État fédéral l'argent pour subsister. Loin d'associer les citoyens à cette question centrale de la continuité d'un peuple par l'enseignement, notamment, ils  discutent en cercle fermé des impératifs budgétaires: accords de la Saint-Polycarpe, argent. pour la Communauté. Si ces responsables n'ont pas la Saint-Polycarpe ni l'argent du fédéral, ils massacreront encore quelques milliers d'enseignants, en attendant d'autres citoyens de Wallonie. Dans les cabinets, on a déjà pris langue avec les gendarmes belges et commandé matraques,  pompes à eau et gaz belges.Qu'ils prennent garde!  Ils ne font pas appel au peuple wallon, notamment en levant des impôts ou toute autre mesure difficile mais solidaire et nationale - citoyenne. Ils ne le font pas car incapables d'inviter la Cité wallonne à être une vraie Cité. Ils ne le font pas, car ces démocrates n'ont retenu qu'un seul principe de la démocratie: gagner les prochaines  élections. Et ils veulent des électeurs à leur image, consommateurs de budgets sociaux, subsides, pensions, allocations etc. Ils tendent la main et s'ils n'ont rien, leur Wallonie mendiante et frustrée, de retour à la maison, supprimera encore quelques unes de ses bouches à nourrir, laissera vieillir encore plus le rail, péricliter la culture et l'industrie. « Budgétairement, nous ne pouvons rien faire d'autre »  disent-ils, prêtant leur voix au choeur de la démission-mondialisation universelle, avec l' abject « Nous n'avons pas d'argent ! », à une époque où il n'y en eut jamais autant. Nous respectons les petits pensionnés, les chômeurs, les enfants, les malades, les vieux. Mais il nous est difficile d'accepter que depuis près de vingt ans, cette Wallonie poltronne s'accroche à l'État belge et abdique chaque jour un peu plus de sa citoyenneté pour sauver la sécurité sociale. Alors que, sans dignité, sans droits-citoyens, tous les autres droits finiront quand même pas disparaître.Nous restons dans l'État belge seulement pour les sous, du moins, les responsables l'affirment (de concert avec les Flamands), trop heureux que la prétendue pauvreté wallonne, le prétendu déclin (mille fois réfutés ici, chiffres en main), les dispensent de proclamer l'indépendance de la Wallonie. Les rattachistes sont ce qu'ils sont et nous connaissons chez eux des Wallons sincères comme PH Gendebien, Pierre-René Mélon, Wallonie-France (etc.), mais force est de constater que, chez d'autres, le même raisonnement abject  et belgicain a cours: puisque nous n'avons pas d'argent de la Belgique, allons le mendier en France. Le fait qu'une Wallonie déresponsabilisée passerait d'un budget de 600 milliards de FB à 24 milliards de FB, que le Parlement wallon serait supprimé, qu'il n'y aurait plus de gouvernement wallon laissera de plus en plus indifférent puisque tout cela semble ne servir à rien. Les plus acharnés comme René Swennen veulent même, nous le savons, dépecer la Wallonie, la rattacher par morceau, ici (Hainaut et Brabant wallon) au Nord-Pas-de-Calais, là (Liège et Namur) à la Champagne, enfin (Luxembourg) à la Lorraine. Ainsi, d'une pierre deux coups, non seulement plus de Cité en Wallonie mais plus de Wallonie du tout. Nous ne disons pas que le rattachisme c'est seulement cela mais c'est aussi cela. Et, puisque nous ne l'aurons pas arrachée de nos dents, nous serons dans une République dont on nous aura fait l'aumône et qui nous fera l'aumône. Seuls des ignorants et des méprisants peuvent penser que cela conviendrait à un peuple wallon certes francophile mais hostile à la réunion, qui ne se ferait que sans lui, puis contre lui avec, comme conséquences, des problèmes pour Paris bien plus graves que la Corse qui déstabilise déjà tout le monde politique français.L'opinion wallonne serait  prête  à l'indépendance si les responsables lui disaient un peu mieux la vérité sur des « Saint Polycarpe »  dont la classe politique se réjouit qu'ils laissent les Wallons indifférents c'est-à-dire serviles. Ce qui ne leur va pas. À l'existence humaine ne convient que la citoyenneté, et, à la Wallonie, l'indépendance.

  1. 1. Patrick Champagne, Faire l'opinion, le nouveau jeu politique, Seuil, Paris, 1990.